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Les loups-garous par Maurice GARÇON

Notice Historique : Maurice Garçon et la Sorcellerie Avocat à la Cour de Paris, membre de l'Académie française et fin érudit, Maurice Garçon (1889-1967) fut l'un des grands spécialistes de l'histoire de la justice criminelle, des procès en sorcellerie et du droit ancien. À travers ses ouvrages comme Histoires curieuses, il met en lumière les aberrations judiciaires et la terrifiante crédulité des juges de l'Ancien Régime face aux prétendus démons et lycanthropes.

Les légendes mythologiques sont pleines de transformations d’hommes en bêtes. C’est un jeu familier auquel s’est complue, de tout temps, l’imagination des poètes et des conteurs. On pourrait croire que, si, aux époques païennes, la crédulité populaire ajoutait quelque créance à ces étranges mutations, du moins l’avènement du christianisme les aurait reléguées dans le domaine de la seule mythologie. On demeure cependant confondu lorsqu’on voit les longues discussions instaurées par les savants et les théologiens d’une époque relativement très proche de nous au sujet de prétendus prodiges auxquels ils ont ajouté foi : l’absurdité a des limites qui furent souvent dépassées.

Pendant longtemps, les divinités païennes ne perdirent pas leur réalité dans l’esprit du monde chrétien. Loin de nier l’existence des dieux de l’Olympe, la crédulité générale avait continué à faire croire à leur existence. Gravement, on had conclu, en étudiant les poètes, qu’ils étaient des démons assez habiles pour se faire passer pour des dieux dans un temps où la vérité chrétienne n’était pas encore connue. Toute la mythologie antique s’était ainsi trouvée intégrée dans une théologie orthodoxe, et les récits laissés par les écrivains de l’antiquité classique devenaient des sources précieuses pour l’étude des phénomènes surnaturels.

« L’Antiquité trop superstitieuse et crédule a pensé que plusieurs estoyent convertis en bestes par le charme des sorcières... Ces choses sont fausses ou tellement inusitées qu’à bon droit on ne les doit croire. »
— Un auteur anonyme de l'époque des derniers Valois

Rien n’est plus curieux que d’observer combien la valeur des sources historiques faisait peu l’objet de critique sérieuse au XVIe siècle et au début du XVIIe. On ne distinguait pas entre un récit légendaire, un témoignage digne de créance et une preuve expérimentale. Tout était mis sur le même plan.

Rares furent ceux qui, à l’époque des derniers Valois, osaient écrire de telles mises en garde. Pour la plupart des auteurs, au contraire, l’histoire de Circé transformant en pourceaux les compagnons d’Ulysse, celle de Io changée en vache, celle des compagnons de Diomède devenus oiseaux et celle de Lycaon mué en loup par Jupiter, pour avoir immolé un enfant devant l’autel de Lycaeus, constituaient des éléments sérieux de discussion et paraissaient pouvoir servir de base à une étude sur le pouvoir des démons. On considérait les métamorphoses d’Ovide comme une source historique ; Apulée, qu’on traitait d’enchanteur insigne, donnait de précieux renseignements sur un changement d’homme en âne, et l’on ne craignait pas d’invoquer Virgile pour sa contribution à l’étude de la lycanthropie :

His ego saepe lupum et se condere silvis Moerin...
— Virgile, Bucoliques

Si l’on quittait les poètes, on trouvait dans les historiens et les naturalistes des renseignements non moins certains. Hérodote avait dit que les Neures, peuple de Scythie vivant sur les bords du Borysthène, se transformaient périodiquement en loups, et Pline avait rapporté, d’après Évantes, que les membres de la race d’un certain Antaeus, lesquels demeuraient en Arcadie, conduisaient chaque année l’un des leurs sur le bord d’un lac, le déshabillaient et lui faisaient traverser l’onde à la nage. Parvenu sur l’autre rive, le nageur se transformait en loup et vivait pendant neuf ans parmi les bêtes. Si, pendant ce temps, il n’avait pas goûté de sang humain, il revenait à l’étang, le traversait à nouveau à la nage, reprenait sa forme humaine et rentrait chez lui, voyant sa vieillesse allongée de neuf ans.

Un peu partout, on trouvait des exemples de pareilles métamorphoses, et l’opinion qu’elles étaient possibles était renforcée par la lecture de la Bible, notamment à travers le châtiment de Nabuchodonosor dans le livre de Daniel. Au temps où l’on n’imaginait pas que des récits légendaires pouvaient avoir été introduits dans les Écritures, et où chaque verset était pris au pied de la lettre, un pareil texte fournissait une preuve décisive des métamorphoses.

Notice Historique : Le Contexte des Procès de Sorcellerie Entre 1580 et 1630, l'Europe et particulièrement la France (notamment en Franche-Comté, en Gascogne et en Lorraine) traversent une paranoïa aiguë. Les magistrats s'appuient sur des traités de démonologie rédigés par Jean Bodin (De la démonomanie des sorciers, 1580) ou Henri de Boguet pour traquer les prétendus loups-garous, confondant hallucinations psychiatriques, lycanthropie clinique et superstitions populaires.

À ces histoires fort anciennes s’en ajoutaient de beaucoup plus récentes, devenues en quelque sorte classiques et qui renforçaient la croyance. Palladius, évêque de Cappadoce, raconte dans la vie de saint Macaire le cas d’une femme métamorphosée en jument par les prestiges du diable, guérie par l’eau bénite de l’ermite. De Livonie, des marchands rapportaient que les sorciers s’assemblaient chaque année pour se transformer en loups et ravager la contrée durant douze jours. Bodin, qui tenait l’affaire du Bourguignon Languet, agent du duc de Saxe, fit un rapprochement ingénieux avec le récit d’Hérodote pour identifier les Livoniens aux anciens Neures.

De nombreux autres récits faisaient l’objet d’une croyance aveugle : l’histoire du juif Baïan en Bulgarie, le roi Frothon au Danemark transformant son fils en veau et lui-même en vache, le soldat anglais en garnison à Chypre changé en âne, ou encore les innombrables affaires jugées en Bourgogne, en Auvergne, à Dole et à Angers. L’affaire de l’Auvergne en 1588, où un gentilhomme reconnut sous la patte coupée d’un loup la bague de sa propre femme, mena cette dernière au bûcher de Riom.

Cependant, face à cette marée de superstitions, une doctrine s'affina peu à peu sous la plume des théologiens, des philosophes et des magistrats les plus éclairés : la transmutation physique et réelle d’un homme en bête est rigoureusement impossible, car Dieu seul détient le pouvoir de création. Les transformations ne sont que des illusions diaboliques ou des prestiges jetés aux yeux des témoins et des sorciers eux-mêmes. Le célèbre canon Episcopi affirmait déjà que croire qu'une créature pouvait être transformée en une autre espèce autrement que par le Créateur constituait une hérésie.

Les médecins, quant à eux, commencèrent à identifier derrière la « folie louvière » des états pathologiques bien connus, relevant de la mélancolie, de la frénésie ou de troubles psychiatriques profonds. Des cas célèbres comme celui de Jean Grenier, jugé par le Parlement de Bordeaux en 1603, ou de Jacques Roulet à Angers, illustrèrent la misère mentale de ces malheureux. Au lieu d'être impitoyablement livrés au bûcher, certains furent enfermés dans des monastères ou des asiles, tels l'hôpital Saint-Germain-des-Prés, ouvrant la voie à une prise en charge médicale.

Il fallut attendre l’édit de 1682 par lequel Louis XIV, considérant les prétendus magiciens comme des imposteurs, interrompit enfin les poursuites générales contre tous ceux qui n’étaient pas convaincus de crimes de droit commun. Si la science et la raison finirent par dissiper les pires fantasmagories, la peur ancestrale du loup-garou laissa durablement des traces dans l’imaginaire des campagnes.

Bibliographie indicative

  • Garçon, Maurice, Histoires curieuses, Librairie Arthème Fayard, 1959.
  • Bodin, Jean, De la démonomanie des sorciers, Paris, Jacques du Puys, 1580.
  • Boguet, Henri, Discours des sorciers, Lyon, 1602.
  • Wier, Jean, Histoires, disputes et discours des illusions et impostures des diables, Paris, 1579.
  • Del Rio, Martin, Disquisitionum magicarum libri sex, Louvain, 1599.
Maurice GARÇON
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