Aleister Crowley – The Beast 666
Étrange coïncidence que celle qui survint le 12 octobre 1875. Vers minuit, à Leamington, naquit Edward Alexander Crowley, surnommé « Alick ». Or, il se trouve qu'à soixante kilomètres de là se situe Worcester, ville natale d'Edward Kelley, l'assistant du célèbre mage John Dee. Le sort en était jeté, dira Crowley : ce signe prouvait qu'il était la réincarnation d'Edward Kelley et qu'il était de son devoir de continuer les travaux commencés par ces deux illustres mages de l'époque élisabéthaine.
Alors que la plupart des enfants ne conservent que de rares souvenirs de leurs jeunes années, Aleister, esprit précoce, se remémorait les moindres instants de sa venue au monde. Dans ses Confessions, il décrit ainsi son baptême : « Je me souviens de la forme de la pièce, de la disposition de ses meubles, du petit groupe de frères qui l'entouraient et de la surprise de se voir vêtu d'un long vêtement blanc, d'être soudainement plongé dans l'eau et remonté. »
Son père, un riche brasseur, et sa mère appartenaient à une secte protestante intransigeante et rigoriste, les Darbystes — également connus sous le nom de Frères de Plymouth. Ceux-ci croyaient à la vérité littérale absolue de la Bible en tant que message direct du Saint-Esprit et inculquaient une austérité de mœurs inflexible. C'est dans une ambiance étouffante où sa mère interdisait toute lecture profane, hormis les Saintes Écritures, et où le moindre geste anodin était diabolisé, qu'Aleister apprit à concevoir un profond rejet du monde bourgeois. Ce contexte familial traumatisant scella irrémédiablement son destin.
De la Bible, il ne retenait que les épisodes les plus sombres et sanglants, tels que le zèle violent de Phinées. Mais c'est par-dessus tout l'Apocalypse selon saint Jean qui captiva son attention : la grande Bête à sept têtes et dix cornes hantait ses nuits d'enfance, éveillant déjà en lui une fascination morbide pour le mystère du Nombre de la Bête : 666.
Âgé de douze ans à la mort de son père, il se retrouva seul sous l'autorité de sa mère, femme acariâtre qui le qualifiait volontiers de « Bête de l'Apocalypse » au moindre manquement à la règle. Contre toute attente, la révolte induite par une telle éducation réveilla définitivement la Bête assoupie, amorçant sa métamorphose spirituelle et psychologique.
Très jeune, il trouva un premier exutoire dans l'écriture poétique. Auteur prolifique, fortement influencé par Charles Baudelaire, Algernon Charles Swinburne et John Keats, on peut stylistiquement le rattacher au mouvement du symbolisme décadent.
Ne voulait pas céder la victoire à la mort.
Il fallait que son âme, adepte de l'essor,
Trouvât pour la beauté une alchimie plus sainte.
Donc de sa main céleste, il épuise, il éreinte
Les dons les plus subtils de la divine Flore.
Leurs corps brisés soupirent une exhalaison d'or
Dont il nous recueillait la goutte de l'Absinthe !
Aux cavernes blotties, aux palais pétillants,
Par un, par deux, buvez ce breuvage d'amant !
Car c'est un sortilège, un propos de dictame,
Ce vin d'opale pâle avortit la misère,
Ouvre de la beauté l'intime sanctuaire,
Ensorcèle mon cœur, extasie mon âme ! »
Son attrait pour l'occultisme se refléta rapidement dans ses lectures et ses essais de rites magiques. Envoyé dans un sinistre pensionnat durant son adolescence, il ne fut réellement délivré qu'à la mort de sa mère. Devenu riche héritier, il put enfin se consacrer corps et âme à ses passions.
Il modifia son prénom en Aleister et publia son premier recueil poétique, Aceldama. Entre-temps, il voyagea abondamment et s'adonna à sa passion pour l'alpinisme. C'est au cours d'une ascension qu'il fit la rencontre déterminante de Julian C. Baker, figure éminente du milieu occultiste britannique, qui le cooptera bientôt au sein des cercles initiatiques londoniens.
Dès son retour en Angleterre, Baker le présenta à George Cecil Jones. Le 18 novembre 1898, Crowley franchit les portes de l'initiation de l'Hermetic Order of the Golden Dawn (l'Ordre Hermétique de l'Aube Dorée), alors dirigé par Samuel Liddell MacGregor Mathers.
La Golden Dawn constituait une société secrète d'occultisme étudiant la haute magie pratique. Chose notable pour l'époque, les femmes y étaient admises sur un pied d'égalité avec les hommes, mais chaque membre s'engageait sous serment solennel à conserver un secret absolu sur les enseignements reçus. La doctrine de l'Ordre synthétisait la Cabale, l'alchimie et la tradition rosicrucienne.
« La Monade Hiéroglyphique » de John Dee et « Le Livre de la Magie Sacrée d'Abramelin le Mage » constituaient deux piliers fondamentaux des rituels pratiqués au sein de l'Ordre.
Crowley s'enflamma pour cette voie ésotérique et se lia d'amitié avec de nombreux adeptes, parmi lesquels le poète William Butler Yeats et Arthur Machen, l'auteur génial du Grand Dieu Pan. Toutefois, un initié en particulier marqua durablement sa trajectoire : Allan Bennett (Frère Iehi Aour), second personnage de l'Ordre, doté d'un regard perçant et d'un esprit fulgurant.
Crowley et Bennett partagèrent un appartement durant plusieurs mois. Bennett, souffrant et consommant régulièrement des stupéfiants pour apaiser ses douleurs physiques, initia Aleister à l'usage de l'opium et de divers enthéogènes, perçus alors comme des catalyseurs ouvrant les portes de la perception astrale et facilitant la communication avec les entités invisibles.
Au sein de la Golden Dawn, MacGregor Mathers s'imposait comme une figure exceptionnelle, notamment pour avoir traduit et adapté les rituels complexes de la magie cérémonielle issus du Livre d'Abramelin. La quête de communication avec les « Supérieurs Inconnus » constituait l'horizon indépassable de ces travaux initiatiques.
Pour pratiquer ces rites dans des conditions propices, l'initié devait s'aménager un espace hermétique et sanctifié. Crowley consignera plus tard ces prescriptions dans son maître-ouvrage, Magick en théorie et en pratique : l'oratoire (le Templum) devait comporter des dispositions géométriques précises, un autel consacré, une robe de lin blanc, une baguette magique, de l'encens spécifique, une huile sainte et un pectoral d'argent gravé.
L'opérateur s'astreignait à une chasteté rigoureuse, à un isolement total et au silence absolu durant plusieurs mois, réduisant sa subsistance au strict minimum tout en se consacrant corps et âme aux invocations astrales. Au terme de cette ascèse intense, le mage accomplissait la grande conjuration afin d'obtenir la vision de son Saint Ange Gardien et de soumettre les puissances des quatre points cardinaux.
En 1898, Crowley fit l'acquisition du manoir de Boleskine, isolé sur les rives du loch Ness en Écosse, afin d'y mettre en pratique le redoutable rituel d'Abramelin. Ce protocole magique, réminiscence des mystères anciens, correspondait à une mort initiatique au terme de laquelle l'officiant accédait au statut de mage accompli.
Boleskine House, Écosse
Nul ne sut jamais avec certitude si l'opération connut le succès escompté, mais des phénomènes étranges et inquiétants commencèrent rapidement à se manifester autour de la bâtisse. Dès lors, Crowley signa ses écrits sous un nouveau nom d'envergure : Frater Perdurabo (« Frère Endurant »).
L'ambiance au sein de la Golden Dawn se détériora rapidement à la suite de luttes intestines. L'Ordre se scinda en deux factions : l'une à tendance chrétienne et traditionaliste menée par William Butler Yeats, et l'autre axée sur une voie magique affranchie des dogmes traditionnels, menant plus tard à la fondation de l'A∴A∴ (Astrum Argentum), dont Crowley devint l'Imperator.
Une intense période de pérégrinations s'ensuivit. Crowley étudia les techniques du yoga à Ceylan, voyagea au Mexique, puis fut autorisé — privilège rarissime pour un Occidental à l'époque — à pénétrer dans le sanctuaire shivaïte de Madura en Inde, où il fut initié aux arcanes de la magie sexuelle de la Voie de la Main Gauche.
Pour la pratique de ces rites ésotériques profonds, les partenaires s'unissaient selon une érotique sacrée codifiée, visant à intérioriser l'énergie orgasmique (connue sous le nom de Karessa ou maîtrise du bindu) plutôt que de dissiper la force vitale dans la procréation ou la jouissance ordinaire. L'objectif était d'induire un état de transe lucide propice à l'extase divine et à la transfiguration magique de l'adepte.
Sa première véritable épouse et « Femme Écarlate », Rose Kelly (sœur de son ami le peintre Gerald Kelly), joua un rôle central dans sa destinée occulte. De leur union naquit une fille prénommée Lilith (portant le nom complet de Nuit Ma Ahathoor Hecate Sappho Jezebel Lilith), divinité tutélaire incarnant l'érotisme cosmique et les forces nocturnes.
C'est au Caire, en 1904, lors de séances de médiumité menées avec Rose — laquelle canalisa les messages d'une entité hiérarchique nommée Aiwass —, que Crowley reçut la dictée du texte fondateur de sa doctrine : Le Livre de la Loi (Liber AL vel Legis). Ce texte d'une fulgurance prophétique proclame l'avènement de l'Éon d'Horus.
La formule centrale de cette nouvelle loi spirituelle se résume par le fameux axiome : « Fais ce que tu voudras sera le tout de la Loi », complété par « L'amour est la loi, l'amour sous la volonté ». Dans cette cosmologie thélémite, le sacerdoce suprême est incarné par un couple sacré : le prince-prêtre de la Bête et sa compagne, la Femme Écarlate, figures directement empruntées à l'Apocalypse johannique.
Dès lors, la vie de Crowley se confondit tout entière avec la propagation de la Loi de Thélème. De vastes publications suivirent, telles que The Equinox, The Book of Lies et The Book of Thoth. Sa réputation de mage sulfureux s'accrut à mesure que ses rituels gnostiques prenaient de l'ampleur, tandis que son addiction aux opiacés s'intensifiait.
Après avoir rejoint l'Ordo Templi Orientis (O.T.O.), une société initiatique allemande reprenant les arcanes de la magie sexuelle, il s'efforça d'implanter ses temples aux États-Unis durant la Première Guerre mondiale avant de regagner l'Europe ruiné mais inlassable.
Au début des années 1920, il fonda en Sicile, à Cefalù, l'illustre « Abbaye de Thélème », ainsi nommée en hommage à l'abbaye utopique décrite par François Rabelais dans son Quart Livre. Entouré de quelques disciples dévoués, il établit un phalanstère ésotérique où s'appliquait rigoureusement la règle du « Fay ce que tu vouldras ».
Les adeptes l'aidèrent à décorer les murs de fresques murales aux motifs visionnaires inspirés de ses transes. Cependant, la presse britannique s'empara rapidement de l'expérience, orchestrant une cabale médiatique virulente qui accusa la communauté de tous les vices. La mort tragique d'un disciple, Raoul Loveday, en 1923, fournit le prétexte idéal au régime mussolinien pour expulser Crowley hors d'Italie.
S'ensuivit une longue période d'errance à travers l'Europe et l'Afrique du Nord. Vieillissant, affaibli par les privations et la maladie, le mage s'éteignit le 1er décembre 1947 dans une modeste pension de Hastings.
Ses funérailles à Brighton, célébrées au son de ses propres poèmes et de textes rituels, attirèrent une foule de fidèles venus rendre un dernier hommage au maître controversé. Son biographe John Symonds écrira plus tard de lui : « Le sexe était devenu pour Crowley le moyen d'atteindre le divin... Il accomplissait l'acte magique non pour le simple plaisir, mais pour renouveler sa force psychique et rendre un culte vivant au dieu Pan. »
O seins gonflés de venin par les serpents
De la passion : leur froide bave souille et altère
Les fièvres qui brûlent l'âme, c'est par elles
Que les feux de l'enfer dans ton cœur commencent sur la terre ! »
Aleister Crowley dans ses dernières années
Vidéos et Documentaires sur Aleister Crowley
Une exploration approfondie de la vie, des excès et de la pensée de la célèbre Bête de l'Apocalypse à travers les grands moments de son parcours occulte.
Analyse des fondements philosophiques et initiatiques du thélémisme, de la Loi de Thelema et de l'impact de l'Éon d'Horus sur l'ésotérisme moderne.
Retour sur l'expérience sicilienne de Cefalù, le phalanstère magique de Crowley et la véritable nature des pratiques qui y furent menées.
Étude des liens entre Aleister Crowley, l'Ordre hermétique de l'Aube dorée et les rituels de haute magie hérités de John Dee.
Décryptage de la réception du Liber AL vel Legis au Caire en 1904 et des voies transgressives de la magie sexuelle explorées par le mage.
- Ambelain, Robert : La Magie Sacrée d'Abramelin le Mage, Éditions Niclaus, Paris, 1959.
- Crowley, Aleister : The Book of Thoth, U.S. Games Systems, Inc., 1988.
- Crowley, Aleister : Enochian World of Aleister Crowley, New Falcon, 2002.
- Finné, Jacques : Érotisme et Sorcellerie, Éditions Marabout, Verviers, 1972.
- Frère, Jean-Claude : Les Sociétés du Mal, Grasset, 1972.
- Hutin, Serge : Aleister Crowley, le plus grand des mages modernes, Éditions Marabout, 1973.
- King, Francis : Sorcellerie et Démonologie, Éditions CIL, 1987.
- Mariel, Pierre : L'Europe Païenne du XXe Siècle, Éditions La Palatine, 1964.
- Morgant, Etienne : La Magie Énochienne, Éditions Guy Trédaniel, 1995.
- Naglowska, Maria : Magia Sexualis, Robert Télin Au Lys Rouge, Paris, 1931.
- Pissier, Philippe : Magick d'Aleister Crowley, Éditions Blockhaus, 1992.
- Symonds, John : The Great Beast, the Life and Magick of Aleister Crowley, Macdonald, London, 1973.
- Tereshchenko, Nicolas : Les Ancêtres Rosicruciens de l'Ordre Hermétique de la Golden Dawn, Éditions Télètes, 1992.
- Waldstein, Arnold : Crowley, le Saint de Satan, Éditions CELT, 1975.
- Wheatley, Dennis : The Devil and all his Works, An Arrow Book, 1971.
- Wilson, Colin : L'Occulte, Éditions Albin Michel, 1973.
Bibliographie :
Rédaction et recherche : Elisandre








