Magia Posthuma
Au début du XVIIIe siècle, alors que l'Europe oscille encore entre la pensée rationnelle naissante et les anciennes croyances populaires, un étrange ouvrage voit le jour à Olmütz, en Moravie. Intitulé Magia Posthuma, il est publié en 1706 par le juriste Charles Ferdinand de Schertz, témoin d'une époque où les morts semblent parfois refuser le repos éternel. À travers une série de récits, d'enquêtes et de réflexions juridiques, l'auteur s'intéresse à des phénomènes aussi inquiétants que déroutants : des cadavres supposés quitter leur tombe, des apparitions nocturnes, des décès inexpliqués attribués à des défunts revenus tourmenter les vivants, et les mesures radicales prises pour mettre fin à ces terreurs.
Bien avant que le vampire ne devienne une figure incontournable de la littérature gothique, Magia Posthuma témoigne de l'existence d'un folklore profondément enraciné en Moravie et en Bohême. Schertz ne cherche pas à alimenter les superstitions ; il tente au contraire d'examiner ces affaires avec le regard d'un juriste confronté à des témoignages que ni la justice ni l'Église ne peuvent ignorer. Son ouvrage constitue ainsi l'une des premières études consacrées aux revenants d'Europe centrale, à une époque où la frontière entre croyance populaire, démonologie et réalité judiciaire demeure particulièrement floue.
« Les anciens croyaient que les morts mangeaient dans leurs tombeaux. On ne sait pas s'ils les entendaient mâcher ; mais il est certain qu'il faut attribuer à l'idée qui conservait aux morts la faculté de manger, l'habitude des repas funèbres... »
— Dom Augustin Calmet, Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires (1746)
Souvent considéré comme l'un des textes fondateurs de la littérature sur les vampires, Magia Posthuma précède de plusieurs décennies les célèbres affaires de vampirisme qui bouleverseront les territoires des Habsbourg au XVIIIe siècle et inspireront des auteurs tels que Dom Augustin Calmet. Il offre un témoignage exceptionnel sur les peurs collectives d'une Europe encore hantée par la mort, où les cimetières, les nuits sans lune et les villages isolés deviennent le théâtre d'événements que les contemporains peinent à expliquer.
Entre chronique judiciaire, traité de démonologie et recueil de traditions populaires, Magia Posthuma demeure aujourd'hui une source majeure pour comprendre les origines historiques du mythe du vampire. Bien avant Dracula et les romans fantastiques, il révèle un monde où les revenants appartenaient moins à la fiction qu'à une réalité redoutée, capable de susciter exhumations, procès, rituels religieux et véritables paniques collectives.

Toutefois, ces apparitions donnèrent lieu à un petit ouvrage composé par Ferdinand de Schertz, et imprimé à Olmütz, en 1706, sous le titre de Magia Posthuma. L'auteur raconte qu'en un certain village, une femme étant morte munie de tous ses sacrements, fut enterrée dans le cimetière à la manière ordinaire. On voit que ce n'était point une excommuniée.
Quatre jours après son décès, les habitants du village entendirent un grand bruit et virent un spectre qui paraissait, tantôt sous la forme d'un chien, tantôt sous celle d'un homme, non à une personne seulement, mais à plusieurs. Ce spectre serrait la gorge de ceux à qui il s'adressait, leur comprimait l'estomac jusqu'à les suffoquer, leur brisait presque tout le corps et les réduisait à une faiblesse extrême ; en sorte qu'on les voyait pâles, maigres et exténués. Les animaux mêmes n'étaient pas à l'abri de sa malice ; il attachait les vaches l'une à l'autre par la queue, fatiguait les chevaux et tourmentait tellement le bétail de toute sorte, qu'on n'entendait partout que mugissements et cris de douleur. Ces calamités durèrent plusieurs mois : on ne s'en délivra qu'en brûlant le corps de la femme vampire.
L'auteur de la Magia Posthuma raconte une autre anecdote plus singulière encore. Un pâtre du village de Blow, près la ville de Kadam en Bohême, apparut quelque temps après sa mort avec les symptômes qui annoncent le vampirisme. Ce spectre appelait par leur nom certaines personnes, qui ne manquaient pas de mourir dans la huitaine. Il tourmentait ses anciens voisins et causait tant d'effroi que les paysans de Blow déterrèrent son corps et le fichèrent en terre avec un pieu qu'ils lui passèrent à travers le cœur.
« Ce spectre, qui parlait quoiqu'il fût mort... se moquait néanmoins de ceux qui lui faisaient souffrir ce traitement : "Vous avez bonne grâce", leur disait-il en ouvrant sa grande bouche de vampire, "de me donner ainsi un bâton pour me défendre contre les chiens !" »
— Charles Ferdinand de Schertz, Magia Posthuma (1706)
Ce spectre, qui parlait quoiqu'il fût mort, et qui du moins n'aurait plus dû le faire dans une situation pareille, se moquait néanmoins de ceux qui lui faisaient souffrir ce traitement. On ne fit pas attention à ce qu'il put dire, et on le laissa. La nuit suivante, il brisa son pieu, se releva, épouvanta plusieurs personnes et en suffoqua plus qu'il n'avait fait jusqu'alors.
On le livra au bourreau, qui le mit sur une charrette pour le transporter hors de la ville et l'y brûler. Le cadavre remuait les pieds et les mains, roulait des yeux ardents et hurlait comme un furieux. Lorsqu'on le perça avec des pieux, il jeta de grands cris et rendit du sang très vermeil ; mais quand on l'eut bien brûlé, il ne se montra plus. On en usait de même dans le dix-septième siècle, et sans doute avant, contre les revenants de ce genre ; et, dans plusieurs endroits, quand on les tirait de la terre, on les trouvait pareillement frais et vermeils, les membres souples et maniables, sans vers et sans pourriture, mais non sans très grande puanteur.
L'auteur que nous avons cité plus haut assure que de son temps on voyait souvent des vampires dans les montagnes de Silésie et de Moravie. Ils apparaissaient en plein jour, comme au milieu de la nuit ; et l'on apercevait les choses qui leur appartenaient se remuer et changer de place sans que personne parût les toucher. Le seul remède contre ces apparitions était de couper la tête et de brûler le corps du vampire.

Le Marquis d'Argens
Le marquis d'Argens raconte, dans sa cent trente-septième lettre juive, une histoire de vampire qui eut lieu au village de Kisilova, à trois lieues de Gradisch. Ce qui doit le plus étonner dans ce récit, c'est l'espèce de crédulité de ce fameux d'Argens pour un fait qu'il n'avait pas vu, et qui ne présente aucun caractère satisfaisant d'authenticité.
« On vient d'avoir en Hongrie, dit-il, une scène de vampirisme, qui est dûment attestée par deux officiers du tribunal de Belgrade qui ont fait une descente sur les lieux, et par un officier des troupes de l'empereur, à Gradisch, qui a été témoin oculaire des procédures. Au commencement de septembre, mourut, dans le village de Kisilova, un vieillard âgé de soixante-deux ans. Trois jours après qu'il fut enterré, il apparut à son fils pendant la nuit, et lui demanda à manger : celui-ci en ayant apporté, le spectre mangea, après quoi il disparut.
Le lendemain, le fils raconta à ses voisins ce qui lui était arrivé ; et le fantôme ne se montra pas ce jour-là ; mais la troisième nuit il revint demander encore à souper. On ne sait pas si son fils lui en donna ou non ; mais on le trouva le lendemain mort dans son lit. Le même jour, cinq ou six personnes tombèrent subitement malades dans le village, et moururent l'une après l'autre en fort peu de temps.
Le bailli du lieu, informé de ce qui se passait, en fit présenter une relation au tribunal de Belgrade, qui envoya à ce village deux de ses officiers avec un bourreau, pour examiner l'affaire. Un officier impérial s'y rendit de Gradisch, pour être témoin d'un fait dont il avait souvent ouï parler. On ouvrit les tombeaux de tous ceux qui étaient morts depuis six semaines : quand on en vint à celui du vieillard, on le trouva les yeux ouverts, d'une couleur vermeille, ayant une respiration naturelle, cependant immobile et mort ; d'où l'on conclut que c'était un insigne vampire. Le bourreau lui enfonça un pieu dans le cœur : on fit un bûcher et l'on réduisit en cendres le cadavre. On ne trouva aucune marque de vampirisme, ni dans le corps du fils, ni dans celui des autres morts. »
« Grâces à Dieu ! ajoute le marquis d'Argens, nous ne sommes rien moins que crédules : nous avouons que toutes les lumières de physique que nous pouvons approcher de ce fait ne découvrent rien de ses causes : cependant nous ne pouvons refuser de croire véritable un fait attesté juridiquement et par des gens de probité... »

Traités sur les morts
Les anciens croyaient que les morts mangeaient dans leurs tombeaux. On ne sait pas s'ils les entendaient mâcher ; mais il est certain qu'il faut attribuer à l'idée qui conservait aux morts la faculté de manger, l'habitude des repas funèbres qu'on servait de temps immémorial, et chez tous les peuples, sur la tombe du défunt. Dans l'origine, les prêtres mangeaient ce festin pendant la nuit, ce qui fortifiait l'opinion susdite ; car les vrais mangeurs ne s'en vantaient pas. Chez les peuples un peu décrassés, les parents mangèrent eux-mêmes le repas des funérailles.
L'opinion que les spectres se nourrissent est encore répandue dans le Levant. Il y a longtemps que les Allemands sont persuadés que les morts mâchent comme des porcs dans leurs tombeaux, et qu'il est facile de les entendre grogner en broyant ce qu'ils dévorent. Philippe Rehrius, au dix-septième siècle, et Michel Raufft, au commencement du dix-huitième, ont même publié des Traités sur les morts qui mâchent dans leurs sépulcres. Ils disent qu'en quelques endroits de l'Allemagne, pour empêcher les morts de mâcher, on leur met dans le cercueil une motte de terre sous le menton ; ailleurs on leur fourre dans la bouche une petite pièce d'argent, et d'autres leur serrent fortement la gorge avec un mouchoir. Ils citent ensuite plusieurs morts qui ont dévoré leur propre chair dans leur sépulcre.
On doit s'étonner de voir des savants trouver quelque chose de prodigieux dans des faits aussi naturels. Pendant la nuit qui suivit les funérailles du comte Henri de Salm, on entendit dans l'église de l'abbaye de Haute-Seille, où il était enterré, des cris sourds que les Allemands auraient sans doute pris pour le grognement d'une personne qui mâche ; et le lendemain, le tombeau du comte ayant été ouvert, on le trouva mort, mais renversé et le visage en bas, au lieu qu'il avait été inhumé sur le dos. On l'avait enterré vivant.
On doit attribuer à une cause semblable l'histoire rapportée par Raufft, d'une femme de Bohème, qui en 1345 mangea, dans sa fosse, la moitié de son linceul sépulcral. Dans le dernier siècle, un pauvre homme ayant été inhumé précipitamment dans le cimetière, on entendit pendant la nuit du bruit dans son tombeau : on l'ouvrit le lendemain, et on trouva qu'il s'était mangé les chairs des bras. Cet homme, ayant bu de l'eau-de-vie avec excès, avait été enterré vivant.
Une demoiselle d'Augsbourg étant tombée en léthargie, on la crut morte, et son corps fut mis dans un caveau profond, sans être couvert de terre. On entendit bientôt quelque bruit dans son tombeau ; mais on n'y fit pas attention. Deux ou trois ans après, quelqu'un de la famille mourut : on ouvrit le caveau, et l'on trouva qu'elle avait inutilement tenté de déplacer la lourde pierre de fermeture, s'étant dévoré les doigts de la main droite de désespoir.
Notice Historique : Le contexte des enquêtes sur les revenants au XVIIIe siècle
Au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, l'Europe centrale – et plus particulièrement la Moravie, la Silésie et la Bohême – est le théâtre d'une recrudescence d'affaires de « vampires » et de cadavres exhumés. Loin d'être de simples fictions littéraires, ces cas font l'objet d'enquêtes administratives rigoureuses menées par des magistrats, des médecins légistes et des officiers impériaux autrichiens. Magia Posthuma (1706) de Karl Ferdinand von Schertz s'inscrit précisément dans cette volonté de rationalisation juridique face à la panique populaire : il s'agit pour les juristes de l'époque de distinguer les superstitions condamnables des faits troublants constatés sur le terrain, documentant ainsi scientifiquement l'archéologie d'un mythe avant sa théorisation par les Lumières et la grande vague de vampirisme balkanique des années 1725-1732 (affaires de Peter Plogojowitz et Arnold Paole).
Bibliographie sélective
- Schertz, Karl Ferdinand von, Magia Posthuma, Olmütz, 1706.
- Calmet, Dom Augustin, Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires, ou les revenants de Hongrie, de Moravie, etc., Paris, Debure, 1746.
- Raufft, Michael, De masticatione mortuorum in tumulis, Leipzig, 1728.
- Rehrius, Philipp, Dissertatio de vita et morte, 1679.
- Calmet, Dom Augustin, Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie, édition critique présentée par Jean-Patrice Boudet, Paris, Tallandier, 1998.
- Barber, Paul, Vampires, Burial, and Death: Folklore and Reality, New York, Yale University Press, 1988.