Il est des livres qui ne racontent pas seulement l'Histoire : ils en portent les stigmates. Cruautés à l'Île Espagnole, publié en 1582 par le dominicain Bartolomé de Las Casas, appartient à cette catégorie d'ouvrages où l'encre semble mêlée au sang des victimes. À une époque où les récits de conquête glorifiaient les exploits des conquistadors, Las Casas ose briser le silence. Témoin direct des premières décennies de la colonisation des Indes occidentales, il livre une dénonciation implacable des atrocités perpétrées sur l'île d'Hispaniola, aujourd'hui Haïti et la République dominicaine.
Sous sa plume défilent des villages réduits en cendres, des populations entières décimées par les massacres, l'esclavage, la famine et les supplices. Derrière les promesses d'évangélisation se révèle une mécanique de destruction où la soif de l'or l'emporte sur toute considération humaine. Plus qu'un simple témoignage, ce texte est un acte d'accusation contre les excès de la conquête espagnole et contre les dérives d'une civilisation persuadée d'agir au nom de Dieu.
— Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes
Après beaucoup de forces, violences et tourments que leur faisaient les Espagnols, les Indiens commencèrent à connaître que ces hommes-là ne pouvaient être venus du ciel. Quelques-uns cachaient leurs viandes, d'autres cachaient leurs femmes et enfants, d'autres enfin s'enfuyaient aux montagnes pour s'éloigner d'une gent de tant dure et terrible conversation. Les Espagnols leur donnaient des soufflets, des coups de poing et des bastonnades, s'ingérant aussi de mettre les mains sur les seigneurs des villes.
Et ces choses parvinrent à une si grande témérité et dissolution, qu'un capitaine espagnol osa bien violer, par force, la femme du plus grand Roi et Seigneur de toute cette île. Et depuis ce temps-là commencèrent les Indiens à chercher des moyens pour jeter les Espagnols hors de leurs terres et se mirent en armes ; mais quelles armes ? Bien faibles et de petite offense, ou résistance, et de moindre défense. Les Espagnols, avec leurs chevaux, leurs épées et leurs lances, commencèrent à faire des occisions et cruautés étranges : ils entraient es villes, bourgs et villages, n'épargnant ni les enfants, ni les hommes vieux, ni les femmes enceintes et accouchées qu'ils n'ouvrissent le ventre et ne missent en pièces, comme s'ils eussent donné dedans des agneaux enfermés en leur bercail.
Ils faisaient des gageures à qui, d'un coup d'épée, fendrait et ouvrirait un homme par le milieu, ou qui, plus habilement et dextrement d'un coup d'épée, lui taillerait la tête, ou qui lui ouvrirait mieux les entrailles d'un coup. Ils prenaient les petites créatures par les pieds, les arrachant des mamelles de leurs mères et leur froissaient la tête contre les rochers ; les autres, ils les jetaient es rivières, se riant et se moquant, et quand elles tombaient en l'eau, ils disaient : « Remue-toi, corps de tel ! »
Ils en mettaient d'autres, ensemble avec leurs mères et tout ce qu'ils rencontraient, au fil de l'épée. Ils saisissaient certains gibets longs et bas, de manière que les pieds touchaient quasi à terre, chacun pour treize, à l'honneur et révérence de Notre Rédempteur et de ses douze apôtres, comme ils disaient, et y mettant le feu, brûlaient ainsi tous vifs ceux qui étaient attachés.
À tous autres, lesquels ils voulurent prendre et réserver vifs, ils coupèrent les deux mains à peu près, les laissant ainsi pendre, disant : « Allez avec ces lettres, portez les nouvelles à ceux qui sont enfuis par les montagnes. » Ils tuaient communément les seigneurs et nobles de cette façon : ils faisaient certaines grilles de perches dressées sur des fourchettes, et faisaient un petit feu dessous, afin que peu à peu, en donnant des cris et désespérant en ces tourments, ils rendirent l'esprit. Une fois, je vis quatre ou cinq des principaux seigneurs rôtir et brûler sur ces grilles : aussi je pense qu'il y avait encore deux ou trois autres grilles garnies de même, et parce qu'il s'y faisait de forts grands cris, qui donnaient fâcherie au capitaine et l'engardaient de dormir, il commanda qu'on les étranglât.
Le sergent, qui était pire que le bourreau qui les brûlait, ne voulut point qu'ils fussent étranglés, et lui-même leur mit des bâillons en la bouche afin qu'ils ne criassent point, et il attisait le feu lui-même, jusqu'à ce qu'ils fussent rôtis tout bellement et à son plaisir.
J'ai vu toutes les choses susdites et d'autres infinies. Et parce que tous les gens qui pouvaient fuir se cachaient dedans les montagnes et montaient sur les sommets d'icelles, fuyant des hommes tant inhumains, dépouillés de toute pitié, se portant en bêtes sauvages, extirpateurs et ennemis capitaux du genre humain, les Espagnols enseignaient à des chiens lévriers, chiens très cruels, de mettre en pièces, à la première vue et en un credo, un Indien, lesquels ils assaillaient et dévoraient comme si c'eût été un pourceau.


