Les Désastres de la Guerre

Francisco de Goya y Lucientes (1746–1828)

Les Désastres de la guerre (en espagnol Los desastres de la guerra) constituent l'une des œuvres les plus bouleversantes de l'histoire de l'art. Réalisée entre 1810 et 1820 par le peintre et graveur espagnol Francisco de Goya, cette série de quatre-vingt-deux estampes témoigne avec une lucidité implacable des atrocités commises durant la guerre d'Indépendance espagnole (1808–1814) contre les armées napoléoniennes.

Loin des représentations héroïques et convenues du combat, Goya montre la guerre dans toute sa brutalité crue : massacres, exécutions sommaires, famines dévastatrices, tortures et souffrances indicibles infligées indistinctement aux soldats comme aux civils. Son regard ne cherche ni à glorifier un camp ni à condamner exclusivement l'occupant français ; il dresse un réquisitoire implacable contre la barbarie humaine et l'effondrement de toute morale lorsque la violence s'empare des sociétés.

« J'ai vu cela. » — Inscription portée par Francisco de Goya, actant le rôle de témoin oculaire de l'artiste face aux horreurs du conflit.

Par la force expressive de son trait — combinant eau-forte, aquatinte, pointe sèche et burin — et l'intensité dramatique de ses compositions, cette œuvre visionnaire annonce la sensibilité moderne. Véritable cri de révolte et mémorial des sans-noms, Les Désastres de la guerre demeurent aujourd'hui un témoignage universel sur la cruauté des conflits et sur la puissance de l'art face à l'oubli officiel.

Exécution Estampe : Avec raison ou sans elle (Con razón o sin ella)
Exécution sommaire. Homme transpercé ou mutilé au moyen d'un sabre, illustrant la violence aveugle des exécutions de représailles.
Empalement Estampe : Même pire (Lo mismo)
Supplice de l'empalement sur un arbre, atrocité perpétrée tant par les irréguliers espagnols que par les troupes régulières.
Décapitation Estampe : Ne pas vouloir (No quieren)
Décapitation et mutilation de résistants. Goya documente ici la cruauté méthodique des supplices infligés aux prisonniers.
Pendaison Estampe : Qu'importe la mort ? (Qué importa que sea una piedra? / pendaison)
Scène de pendaison. Le supplicié, dont les bras sont libres, tente désespérément de retarder sa mort en saisissant la corde au-dessus de sa tête, avant que l'épuisement ne l'emporte.
Supplice du Garrot Estampe : En pinçant les cordes (Por el pincho chifla / Exécution au garrot)
Le condamné est assis, solidement entravé. Un collier de fer ensnuet son cou, relié à une vis actionnée par une manivelle. La strangulation s'opérait avec une effroyable rapidité. Ce mode d'exécution légal perdura longtemps dans l'Espagne répressive.
Garrot en place publique Estampe : Bassa justification (Exécution publique)
Mise en scène de l'appareil du garrot en place publique, soulignant le caractère spectaculaire et ritualisé de la terreur d'État.

Notice Historique : Le Contexte de la Guerre d'Indépendance Espagnole (1808–1814)

La guerre d'Indépendance espagnole, appelée en Espagne Guerra de la Independencia Española et connue en France sous le nom de guerre d'Espagne ou campagne napoléonienne, éclate en mai 1808 lorsque le peuple de Madrid se soulève contre l'occupation des troupes françaises de Napoléon Ier. Ce conflit total, marqué par l'émergence de la guérilla populaire et par une répression d'une violence inouïe, décima une grande partie de la population espagnole.

Nommé peintre de la cour, Francisco de Goya vécut ces bouleversements de l'intérieur à Madrid. Profondément marqué par les idéaux des Lumières mais horrifié par le fanatisme et le sang versé, il entreprit secrètement cette suite de gravures entre 1810 et 1820, n'osant les publier de son vivant de peur des représailles politiques sous la Restauration absolutiste de Ferdinand VII. L'œuvre ne fut éditée pour la première fois qu'en 1863 par l'Académie royale des beaux-arts de San Fernando.

Citations & Témoignages

« Goya est un grand artiste, mais c'est surtout un grand philosophe du désespoir. Il regarde la face hideuse de la bête humaine sans cligner des yeux. »
— Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques (1857)
« Fatale nécessité ! Guerre et misère marchent de concert. Goya ne montre pas seulement des victimes ; il montre des bourreaux qui ont cessé d'être des hommes. »
— André Malraux, Les Voix du silence

Bibliographie sélective

  • Baudelaire, Charles, Curiosités esthétiques, chapitre sur « Les Eaux-fortes de Goya », 1857.
  • Gassier, Pierre & Wilson, Juliet, Vie et œuvre de Francisco Goya, Office du Livre, Fribourg, 1970.
  • Hughes, Robert, Goya, Éditions Gallimard, coll. « NRF Biographies », 2006.
  • Stoichita, Victor I. & Coderch, Anna Maria, Goya : Les Dernières Années, Éditions Hazan, 2001.
  • Tomlinson, Janis A., Francisco Goya : Les Désastres de la guerre, catalogue d'exposition, Madrid / Paris, 1993.