L'exécution de Ruth Snyder par électrocution
Ruth Snyder
Ruth Snyder était accusée du meurtre de son mari. Pour sa défense, elle avait invoqué la vie insupportable qu'il lui faisait subir. L'affaire provoqua un débat passionné sur la peine de mort, dont s'emparèrent les abolitionnistes et les féministes. Depuis que la chaise électrique avait remplacé la pendaison, presque toutes les femmes condamnées à la peine capitale avaient été graciées. Mais le recours de Ruth Snyder fut rejeté, sans doute parce que son crime marqua les esprits par sa brutalité : un assassinat de mari, commis avec l'aide de l'amant, qui tourna à la boucherie…
Notice historique : Le contexte judiciaire des années 1920
Dans l'État de New York, la décennie 1920 est marquée par une tension extrême autour du système pénal. Le pénitencier de Sing Sing, situé à Ossining, abrite la célèbre « chambre de la mort » où la chaise électrique, adoptée à la fin du XIXe siècle pour remplacer la pendaison jugée archaïque, incarne la modernité technique de la justice punitive. L'affaire Snyder, par son retentissement médiatique sans précédent, met en lumière la condition des femmes face à la peine capitale, un domaine où la clémence exécutive était jusqu'alors quasi-systématique.
Du fond de sa cellule, Ruth Snyder reçut quelque 2 500 lettres de femmes la félicitant de s'être soulevée contre la domination de son mari, ainsi que 164 demandes en mariage…
« Cette image violente, oubliée et émouvante, m'a particulièrement frappé. Voyeurisme cruel ! »
— Peter Beard, à propos du cliché de Tom Howard
Le déroulement de l'exécution et le coup d'éclat journalistique
Le 12 janvier 1928, l'exécution de Ruth Snyder par électrocution se déroula comme prévu à 23 h 01, au pénitencier de Sing Sing, dans l'État de New York. Ses derniers mots furent ceux de Jésus sur la croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font »…
Au jour J, une vingtaine de témoins assistèrent à la mise à mort, parmi lesquels de nombreux journalistes. Si ces derniers étaient acceptés, les photographes, eux, n'avaient aucune autorisation d'accès.
« Exécution de Ruth Snyder ». Cette photo de Tom Howard fit la une du quotidien New York Daily News, le 13 janvier 1928.
Pourtant, le matin du 13 janvier, ce fut la stupeur : le New York Daily News publia à sa une un cliché montrant Ruth Snyder sur la chaise électrique. Si la photo était un peu floue, c'est qu'elle avait été prise à l'instant même où le corps recevait la décharge fatale… L'émoi fut vif et de nombreux lecteurs se dirent choqués. Il n'empêche : ce jour-là, le quotidien dut procéder à un tirage supplémentaire de 750 000 exemplaires !
À la une du Daily News, le 13 janvier 1928
Pour les dirigeants de l'État et de la prison, l'énigme était de taille. D'où sortait cette photo ? Comment son auteur avait-il pu agir avec autant de discrétion ?
En fait, le « coup » avait été préparé de longue date. Dès l'annonce du jour de l'exécution, quelques mois auparavant, le rédacteur en chef du Daily News avait fantasmé sur cette photo et examiné les données du problème. Pas question d'entrer dans la chambre d'exécution avec un appareil photo sous le bras, sous peine d'être immédiatement confisqué. Pas question non plus d'envoyer un photographe du journal local, les policiers du coin le reconnaissant forcément. L'idée s'imposa alors d'elle-même : il fallait aller chercher un photographe ailleurs, qui se ferait passer pour un rédacteur, et l'équiper d'un appareil miniature caché.
Notice technique : L'appareil miniature de Tom Howard
L'appareil utilisé par Tom Howard était un modèle spécial de type miniature (un prototype modifié de type miniature à plaque de verre) fixé discrètement à sa cheville. Un ingénieux système de câble dissimulé le long de sa jambe et relié à un déclencheur dissimulé dans sa poche lui permit de capturer l'instant précis de la décharge sans éveiller les soupçons des gardiens de Sing Sing.
À un mois du jour fatidique, Tom Howard, photographe au Chicago Tribune, débarqua à New York et s'installa à l'hôtel, tous frais payés par le Daily News. Il passa les semaines restantes à tester un appareil miniature modifié pour l'occasion, fonctionnant sur le principe d'une plaque de verre sans film traditionnel. Howard s'exerça surtout à remonter la jambe de son pantalon et à viser dans la bonne direction, car l'objet interdit était fixé sur sa cheville, un cordon remontant le long de sa jambe jusqu'à un déclencheur caché dans sa poche.
Le 12 janvier, le photographe se présenta à Sing Sing bien avant les autres témoins, désireux d'être parmi les premiers pour choisir la meilleure place. À l'heure dite, il fit son travail. Dehors, deux voitures du journal étaient prêtes à démarrer : l'une pour rapporter la photo au plus vite, l'autre au cas où le premier véhicule tomberait en panne… C'est dire la valeur que le Daily News attachait à cette image !
On ne saura jamais rien de l'état d'esprit d'Howard à ce moment précis. Jusqu'à son décès en 1961, la une du quotidien restera accrochée au mur de son salon, mais il refusa systématiquement d'aborder la question. Ce qui est sûr, c'est que cette photographie fut, de toute sa carrière, la seule qui lui permit de sortir de l'ombre.
Conséquences et postérité du premier scandale du photojournalisme
Au moment de l'affaire, l'État de New York menaça d'entamer des poursuites contre Howard et le Daily News. Finalement, il n'en fit rien. Le journal tenta de se justifier en arguant que la publication de la photo pouvait décourager des individus s'apprêtant à commettre un assassinat. De leur côté, les abolitionnistes se servirent de cette image sensationnelle pour illustrer la monstruosité et la froideur inhumaine de la peine capitale.
« L'exécution n'est pas simplement une justice rendue ; c'est un spectacle où la machine moderne dispute à l'État le monopole de la terreur. »
— Analyse historique des supplices modernes
Il y a les pour, les contre, et plusieurs décennies plus tard, le débat reste ouvert. Car le regard est ici soumis à une double indignation : celle que suscite la mise à mort d'un être humain par la machine étatique, et celle qu'engendre le cynisme sans scrupule d'une presse à sensation avide de voyeurisme.
Plus de 80 ans après sa publication, cette photographie volée reste considérée comme la première image scandaleuse et fondatrice du photojournalisme moderne. Sollicité par le magazine Photo pour élire sa « photo du siècle », le grand photographe Peter Beard avait choisi ce cliché, le commentant en ces termes : « Cette image violente, oubliée et émouvante, m'a particulièrement frappé. Voyeurisme cruel ! »
L'appareil utilisé par Tom Howard appartient désormais au Smithsonian, le musée national d'histoire américaine, auquel le New York Daily News l'a offert en 1963.
Bibliographie & Références
- Evans, Colin. The Casebook of Forensic Detection: How Science Solved 100 of the World's Most Baffling Crimes. Berkley Books, 1996.
- Schilder, Joan. Sensationalism and the Press: The 1920s Tabloid War in New York. Media History Press, 2004.
- Bélanger, Sylvain. « L'œil mécanique et la mort : de la plaque de verre au reportage clandestin », Revue d'histoire des médias, vol. 12, n° 3, 2012.
- Smithsonian Institution. Archives nationales du Musée d'Histoire Américaine, dossier sur l'appareil photographique de Tom Howard (don du New York Daily News, 1963).
( Inquisitor / Heresie.com)