Archive de août, 2014

31
Août

Ode à un digne nu-tête

   Ecrit par : heresie   in Non classé

Si j’ai tant d’estime pour cette personne dont je tairai le nom ce n’est pas parce que comme tout grand personnage il s’est donné la mort avant de faner intérieurement (c’est-à-dire avant 24 ans), pas plus que pour ce que l’opinion publique qualifierai de crimes ou d’art, non ! Je l’admire parce qu’il a toujours refusé de porter des chapeaux.

Certes il a tenté de faire le bien autour de lui : il a replacé un enfant dans le sein de sa mère en les tuant tous deux par la même occasion (l’enfant avait déjà neuf ans), il a remplacé trois étés par autant d’hivers, il a interverti l’âme de deux violons, il a prophétisé que le lendemain de chaque 31 Décembre nécessiterait d’ajouter une unité au nombre des années, il a inventé le trou dans le trou (permettant de tomber plus vite et plus profondément, ou de mieux voir à travers un trou déjà existant), il a traduit la bible et maints autres ouvrages en feu, il a permis à un nombre conséquent de béotiens de découvrir le goût sucré et insolite de la belladone, il a contribué aux efforts de la gravité en descellant maintes clefs de voûte, il a élaboré trois nouveaux crocs-en-jambe, il a inventé un pantalon sans poches et un autre sans jambes; mais tout cela est secondaire, car ce qui importe c’est qu’il ne portait pas de chapeau, et c’est pour cela que je l’admire.

27
Août

Ai-je oublié de vous oublier?

   Ecrit par : heresie   in Non classé

Cela parait pourtant si simple, si évident, si instinctif… Évidemment, personne n’y croit, probablement parce que personne n’existe, du moins personne n’existera sous peu.

Tout a commencé lorsque, sortant de la mine de ténèbres où l’on fabrique la nuit, je me suis dit que j’étais aussi marginal que tout le monde ; ce genre d’oxymores qui n’ont rien de conclusions mais sont plutôt des failles dans le tissu illusoire des apparences.

J’ai d’abord commencé à ne plus penser aux cratères qui alimentent si aléatoirement le cours Temps, ni aux îles aériennes violacées qui naguère voilaient si souvent le firmament, ni aux fantômes des arbres qui, d’effroi, faisaient jadis perdre leurs couleurs à des forêts entières, ni aux troupes d’hommes à tête de chien. Puis j’ai employé mon temps à ignorer les astronefs mortuaires, à détourner mes rêveries des horizons magnétiques, à ne plus me lamenter sur les épaisses plaques de skehp que l’on trouve sous le mètre de terre légale que chacun doit entretenir et qui empêchent de faire pousser quoi que ce soit. Et… Voilà ! Plus rien de tout cela n’existe. Constatez par vous-même : vous ne verrez rien de toutes ces fadaises passées. Ce que je n’imagine pas n’existe pas, ce que j’oublie disparait. Un instant je me souviens des pluies d’éther, et sans surprise les inondations délétères vont menacer, mais dès que je domine mes délires tout s’efface.

D’ailleurs j’envisage de tout oublier, le monde tout entier, demain. Oui, demain, même vous vous n’existerez plus.

Je voulais juste vous prévenir…

19
Août

Cadavre cherche usage

   Ecrit par : heresie   in Victor Frankenstein

« Pourris ! Pourris, je te l’ordonne ! hurlait le cénobite au visage rubicond. Au nom de notre seigneur Jésus Christ, pourris, fermente, moisis, décompose-toi ! … Vas-tu donc enfin obéir et redevenir poussière ! »
Mais le corps demeurait sourd aux injonctions, la peau souple et rosée, les yeux brillants et pleins.
Évidemment nous aurions pu avoir placé là un être encore vivant, avoir dérobé l’un de ces saints embaumés et conservés en reliques dans certaines cryptes chrétiennes, ou avoir troqué le corps par un artifice élaboré pour l’occasion, mais nous ne l’avions pas fait : c’était un véritable cadavre incapable de rancir.
Nous l’avions déterrée par hasard, un soir que nous nous ennuyions et que nous avions à notre disposition des pioches et la bienveillante faveur de la pleine lune.

La stèle nous en avait informé, la dépouille était en terre depuis deux ans, mais même après deux semaines à l’air libre, un bain accidentel dans le fleuve, une chute en carriole, des éclaboussures d’absinthe et d’autres liqueurs, la morte refusait de se décomposer.
« Elle brûle ! Sorcière, brûle, brûle ! trépigna le moine que nous avions convaincu de venir procéder à une expertise afin de savoir si elle avait des traits communs avec les saints catalogués mais qui avait fini par céder à une frénésie exorcistique en découvrant une verrue sur la cuisse droite.
– Ceci ? interrogea le syphilitique en désignant le bas de la robe en lambeaux. J’ai bien peur d’être l’unique responsable. J’ai tenté de savoir si elle respirait en lui offrant une cigarette… mais ses muscles et ses articulations sont trop souples.Néanmoins j’ai pu apprendre qu’en effet elle ne respire pas. »
L’eau bénite n’y fit rien, pas plus que les prières ou que les ordres au nom de quelque divinité que ce fut. Les prélèvements nous permirent de conclure que son sang restait relativement fluide, mais les réactions chimiques furent inaptes à nous indiquer qu’une quelconque solution lui avait été inoculée afin de préserver les tissus.
« Ouvrons-la, proposa Riviera.
– Si c’est afin de savoir si l’intérieur est aussi frais que l’extérieur cela serait inutile : tout est frais et souple, je vous le garantis. »
Que sous-entendait par-là le Syphilitique ? Damnation, que lui a-t-il fait subir durant la semaine où il l’a gardée chez lui ?

Nous la passâmes au vitriol, nous la rossâmes, nous tentâmes de la brûler, nous lui inoculâmes des nécrophages, nous lui perçâmes le crâne pour le remplir de chaux vive, mais rien n’y fit. Elle ne vit pas mais elle ne pourrit pas non plus, et nous ne pouvons même plus la vendre puisque nous l’avons mise en mauvais état.

Mais nous l’écorchâmes et fîmes coudre sa peau en gants d’une extraordinaire solidité et préparer les tendons pour les tendre en cordes sur des violons qui n’ont jamais aussi bien sonné.

Toutefois il nous reste les os, les organes, les ongles, les cheveux et les dents. Si vous êtes intéressé prière de passer le jeudi soir à la Taverne de l’hydrocéphale.

4
Août

Un bouleversement monumental à venir

   Ecrit par : heresie   in Non classé

Hier soir une femme est passée au Club. Une femme… LA Femme. Faisant passer Irène Adler pour une clocharde de l’esprit, une Aphrodite passée au vitriol et une chanteuse de fête de village.

Tout juste avait-elle passé le seuil de la Taverne que le regard de Stiple s’embrasa de jalousie, d’admiration et de haine. Tout juste les premiers mots prononcés, si cyniques, si pertinents, si inédits, si lucides et merveilleusement révoltant, qu’un respectueux silence drapa  tel un linceul les morts que nous étions.

D’une main tremblante Mycroft indiqua l’estrade sur laquelle la lady prit place.

Vous pensez que la présence de cet admirable individu était ici justifiée par les divers éléments composant ses beautés intérieures et extérieures – et certes j’ai d’ores et déjà prévu de publier une ode à cette véritable perle de diamant sous la forme d’un bulletin – pourtant telle n’est pas l’absolue vérité.

Ah ! Quand vous saurez, chers lecteurs… quand je vous aurai appris ses savoirs, ses démonstrations, ses théories qui sont sur le point de révolutionner le monde tout entier, vous ne pourrez que partager notre admiration. La littérature va enfin perdre la mue qu’elle traîne depuis bien trop longtemps, les arts feront l’effet de pommes pourries sur leurs branches enfin soumises à la gravité. Nos concepts sur l’univers, l’alchimie, les sélénites et autres créatures extraterrestres, le temps, la matière, l’éther, l’individu, le cosmos, l’anti-cosmos, le néant, la mort, la vie, le magnétisme, l’âme, les anges, les arts noirs, l’existence toute entière, tout cela sera soufflé comme un pissenlit, tous nos anciens vœux perdus dans le vent du souvenir.

Voilà : elle  s’était saisie d’une longue plume, d’un emballage de livres, et de charbon taillé. (Les quinze œufs d’autruches, le dodo naturalisé, les placards de bocaux à spécimens, les générateurs à électricité ne furent utilisés qu’à trois heures du matin, et nous verrons plus tard dans le récit à quel génial usage). Puis, lorsque le premier schéma fut tracé déjà le…

J’interromps ici mon récit car la démonstration dura toute la nuit et je me rends compte que les lecteurs désormais aiment les récits courts, je vais donc me plier à cette règle de concision. Tant pis, vous ne saurez jamais.