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Mois : octobre 2014

L’angle vésanique

Aucun de mes invités n’a jamais pu résister à l’angle que forment les murs et le plafond dans ma bibliothèque, face au grand fauteuil où d’ailleurs jamais je n’ai osé m’asseoir pour ma part, trop témoin des dangers de cette position.

L’aliéniste Richard Barkham a été enfermé dans son asile après l’avoir contemplé deux jours durant, la danseuse du ventre Helmut Shkrout est morte en s’épuisant à imprimer à son dos poilu les courbes bizarres de l’angle, le graveur Dorave Gusterne a fini par se crever les yeux avec ses stylets après avoir vainement tenté de reproduire des complexités ne nécessitant pourtant que trois traits, le mathématicien Naäshkashi Naäsapetilan usa des nombres imaginaires, d’équations différentielles démentielles, de vecteurs inédits, de méthodes exotiques mêlant savoirs hermétiques et sciences respectables, mais il finit par solutionner son corps à l’aide d’une fraction ayant le suicide pour dénominateur commun. Je pourrais aussi citer le cas du boulanger qui alla se faire cuire avec ses miches après avoir entraperçu le coin que j’évoque, la petite vendeuse d’allumettes qui se mit à sucer les têtes de ses marchandises pour en déguster le phosphore, le boxeur qui se disloqua les vertèbres cervicales à l’aide de ses propres poings pour changer de point de vue, mais à quoi cela servirait-il puisque vous ne me croiriez pas…

Qui sait, peut-être que si je libérais la seringue à poison dissimulée dans le fauteuil l’angle ne serait probablement plus affligé de ses propriétés néfastes, mais mieux vaut ne rien changer pour l’instant, on ne joue pas impunément avec les angles étranges!

Les transports en communs sont l’avenir des incapables

Évaluons vos besoins et vos envies : vous buvez de l’absinthe en attendant de savoir enfin peindre, vous n’arrivez pas à garder votre flasque de laudanum pleine plus d’une heure, vous avez perdu le sens du goût à force de manger de la confiture de haschisch, votre avez peine à coordonner vos mouvements, vous êtes myope et dépourvu du sens de l’orientation. Alors à quoi bon vouloir une automobile ou une bicyclette ? Prenez donc un cheval. Et si vraiment la présence d’un individu intelligent vous répugne prenez le fiacre ou  le train, ainsi vous n’aurez aucun effort intellectuel à produire pour vous adresser aux animaux qui vous accompagneront.

Message trouvé sous un songe

C’était au début de Tout, lorsque le Temps n’avait pas encore atteint sa forme adulte ni le cosmos sa forme torique. Je vivais sur une île au milieu de l’océan Onirique à mi-chemin entre le dernier littoral et le bout du monde, où les rêves jouaient encore avec le merveilleux et la matière.

Je m’en souviens comme d’âges idylliques, tout était encore possible et je me plaisais à imaginer des futurs fantasques et parfaits que des mots ayant leur place dans des dictionnaires ne sauraient décrire. Je sifflais mes utopies et je les envoyais par les vents fondamentaux afin qu’ils atteignent les démiurges éthérés, et toujours j’avais des réponses en forme de grands rires enjoués et puériles – nous étions alors encore si jeunes, si innocents. Nous nous figurions que la vie n’était pas indispensable à l’existence mais qu’elle n’était pas non plus nécessairement à exclure, nous pensions que dans la lueur des étoiles se formeraient toujours assez de ténèbres pour héberger les espoirs, que le chaos ne serait jamais manquant. Peut-être nous étions-nous trompés.

Riens

 

Le contemporain n’invente qu’une seule chose : l’oubli, et l’illusion qu’il n’est pas le recyclage du passée.

 

Dieu? Si tu m’entends fais en sorte que je puisse me moquer

« Hommes approchez. »

Et Diogène frappa ceux qui étaient venus en disant :

« J’ai demandé des hommes pas des excréments. »

Tiré de Vies imaginaires de Schwob.

Venez voir, mon cher ami ! Hier j’ai prié Dieu pour que tout le monde soit aveugle, et aujourd’hui, voyez, mon vœu est exhaussé. Venez, venez, plus personne ne sait lire ! S’il vous fallait une preuve de plus que Dieu m’écoute et m’obéit…

Les scientifiques cherchent toujours l’étrange force gravitationnelle qui semble faire que les humains ne peuvent vivre à distance raisonnable les uns des autres. La prochaine étape de son évolution sera-t-elle une agglutination de chairs et de gémissements ou bien quelque chose comme un individu capable de penser? Tout est possible… Οἱ πλεῖστοι κακοί

« Il n’y a plus de saisons.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça?

– Les arbres de cette immense forêt ne sont plus jamais en fleur.

– Ce ne sont pas des arbres mais des immeubles!

– Mais il en pousse de partout… »

Un message démoniaque

Trouvé dans un manuscrit sans nom.

Un démon m’a parlé, ainsi s’est-il confié :

Moi, grand démon, né à l’aube du cosmos, insoumis au temps et à l’espace, naviguant entre les mondes, sachez que vous, formes de vie éphémères perdues dans un anodin instant du temps infini, parmi des millions d’autres individus d’une espèce parmi des millions d’autres sur une planète à peine visible dans une galaxie misérable au sein d’un univers immense, si vous avez des problèmes d’érection vous pouvez sacrifier un poulet pour m’obliger à vous aider à faire affluer le sang dans la matière spongieuse de votre tige molle, votre plaisir m’est si important! N’ayez crainte, je parle évidemment français, dans tout le cosmos et dans tous les mondes nous parlons votre langue et nous sommes à votre écoute. 

Je suis à votre entière disposition, commandez-moi, vous en avez le pouvoir, vous êtes puissants et significatifs.

 

Le merveilleux n’est que merveilleux, pas plus

Il ne cessait de se lamenter, clamant « Pourquoi les pierres ne sont-elles que des pierres ? Pourquoi derrière l’horizon ne git qu’une éternelle répétition ? Pourquoi le mystère n’est-il qu’un abîme d’ignorances derrière un rideau face auquel tout le monde s’extasie sans oser se révéler la décevante vérité ? ».

Il ne cessait de blâmer toute chose. Pour lui l’esprit humain n’était qu’une somme neuronale finie et trop limitée pour être digne d’intérêt, les dieux étaient trop peu nombreux pour esquisser le moindre espoir que ce soit, la métaphysique était aussi basse et aisée à gravir qu’un gravillon le serait pour un alpiniste chevronné. « Les plantes ne sont que des plantes, les animaux ne sont que des animaux ; aucune âme, aucune beauté. Les lacs sont de vieux nuages morts qui ont fini par se dissoudre, les océans en sont les égouts. La quête esthétique prouve que rien n’est beau. L’art c’est une matière violée afin de correspondre à une époque qui la quantifiera à l’aide de pièces de monnaie absurdes. Les charmes féminins sont soulignés pour détourner l’attention de leur vacuité, et cela convient bien aux vains hommes qui trouveront des mains douces et baguées à tenir sur la route de l’illusion qu’ils ne sont pas aussi creux que tout ce qui les entoure. »

Pour lui il n’y avait aucun espoir, la surprise était interdite, l’étonnement était un mensonge, la curiosité était une forme de décadence. L’avenir aurait le même fond que le passé, et qu’il en ait la même forme ou pas, qui s’en rendrait compte ?

 « Même ce chien qui se reflète dans ce miroir ne vaut rien » aboyait-il lorsqu’il croisait son image. C’est le seul point avec lequel je n’étais pas d’accord avec lui.

Mortem sumus

 

Nous ne nous étions pas vus depuis cinq ans mais je la reconnus tout de suite. Elle aussi devait savoir qui j’étais (comment en aurait-il pu être autrement !) mais elle n’en laissa rien filtrer, pas même détourna-t-elle le regard ni ne cilla, sa poitrine ne fit aucun bonds, sa respiration ne se fit pas haletante, elle gardait tout empire sur son paraître, comme naguère. Peut-être ne trahissait-elle rien de ses émotions par fierté féminine, ou parce qu’elle avait honte d’être si décatie.

Je me rappelle sa peau veloutée pareille à un pétale de chrysanthème à peine éclos, ses joues pleines de vie, ses délicates mains toujours gantées de dentelles, ses lèvres sanguines ; et désormais la voilà le cuir racorni et sillonné de moisissures, un teint de feuille de platane automnal, ses joues creusées par l’acide du temps, ses mains décharnées et nues, ses lèvres retroussées sur ses dents sans gencives. Ou peut-être me dédaignait-elle parce que je l’ai tuée la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. Ce que les femmes peuvent être rancunières ! C’était il y a si longtemps, il y a tout de même prescription ! Ne me reste plus qu’à espérer que son spectre, ainsi que celui des autres trépassées, quittera enfin mon mausolée.

 

 

On ne peut pas profiter du dernier jour de la vie puisque ce n’est que l’avant-premier jour de la mort.

 

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