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Mois : janvier 2015

Les portiques se sont effondrés

« On se donne la peine de faire de bons petits plats qui, un ou deux jours plus tard finiront en boues dans un pot-de-chambre, mais on n’écrit pas quotidiennement sur du sable sous le frauduleux prétexte que la marée aura tout effacé – car, au fond, on ne produit rien soumis à une péremption moins prompte puisque quoi qu’il en soit on ne produit rien. On prétend que de s’alimenter est indispensable à la survie, mais écrire, dessiner, créer par soi, qu’est-ce pour l’esprit sinon son aliment de survie ? La non-création n’est-elle pas assez éloquente à propos de la nature non-intellectuelle, non-spirituelle, des individus humains ? Je ne les crois pas ceux qui bavent qu’ils créent en eux-même sans extérioriser. Soumis à des priorités animales, sociétales, des… »

J’ai laissé le clochard palabrer seul à dessiner avec de l’eau sur le sol, ce n’était qu’un clochard fou, il faisait peine à voir et à entendre. Il était seulement jaloux de nous tous.

« Renoncez une fois pour toutes à vos grandiloquentes conceptions de l’humanité: la vie humaine et toute l’histoire du Monde ne sont rien d’autre qu’un rêve qu’un Etre moqueur fait à nos dépens. »
Hans Heinz Ewers

Péril onirique

Non, je pense que je n’ai aucunement ma place dans cet asile. Non, je ne me suis pas ainsi mutilé. C’est cette femme, c’est elle, ne comprenez-vous pas ? Je ne fais allusion à aucune niaiserie sentimentale : c’est elle la responsable, c’est elle qui m’a violé, c’est elle qui a changé la couleur de mes cheveux, c’est elle qui m’a brisé le bras.

Je ne l’avais croisé qu’une seule fois dans la rue avant tout cela. Elle m’avait glissé : « A ce soir, dans mes rêves ! Je m’excuse d’avance. » J’avais été à la fois flatté et dérouté, mais lorsque le lendemain elle me glissa une missive dans laquelle elle me décrivait un rêve qu’elle aurait vécu la veille, durant lequel elle s’était promenée avec moi sur un sentier jonché d’orties et de ronces, je compris d’où venaient les cicatrices apparues sur mes jambes.

Puis cela a ainsi continué : elle rêvait de nous forniquant, elle rêvait de nous nous faisant agresser, elle rêvait de nous hantés par des fantômes, elle rêvait de nous enfermés dans un asile et maltraités…

Bien entendu que j’ai tenté de lui demander des explications, de cesser de rêver de moi, mais lorsqu’elle ne se dérobait pas elle s’excusait de ne pouvoir rester maîtresse de ses rêves. Et, après tout, nous ne nous connaissions pas dans la réalité, je ne sais toujours même pas son nom, seulement sa physionomie et son écriture… Allez au café de la place des platanes, vous la verrez passer la matin vers 10 heures toute vêtue de noir, arborant le chapeau à plumes le plus extravaguant que l’on puisse concevoir.

Si j’ai tenté de la tuer ? Mais qu’auriez-vous fait à ma place ! Évidemment que j’ai essayé, mais au moment où j’allais la poignarder elle est tombée en syncope et a rêvé que je m’enfonçais le couteau dans le ventre…

 

Tranche de vie

Je ne pense absolument pas qu’il soit mort : c’était un démiurge, un chercheur, un rêveur, ce genre de personne ne meurt pas puisqu’il n’existe pas vraiment.

Il avait lu, je ne sais où, chez Schwob je crois, ou dans l’un de ses songes, l’idée qu’il pourrait exister un monde dépourvu de troisième dimension, un monde plat. Voilà pourquoi l’on pourrait croire que les lamelles de son corps passé par le tranchoir de précision qu’il avait lui-même élaboré sont autant de preuves de son trépas. bande de sots ! Il n’est pas décédé : il est passé dans un monde à deux dimensions spatiales !

Le livre & autres sépiaseries bonus

 » Il est plus que rare : ce livre n’a jamais été tiré, il n’en existe aucun manuscrit, il n’en a même aucun auteur. Cela explique son prix, mais croyez-m’en, vous n’aurez jamais rien de plus dépourvu de médiocrité à lire. »

J’ai dépensé toutes mes économies, j’ai vendu chapeaux, gants, chaussures, culottes, toilettes, pain et pot de chambre, et jusqu’à mon savon, pour l’acquérir. On me croira pauvre mais on se trompera à un tel point… !

Bonus misanthropique :

Je ne pouvais croire à son assertion, elle était presque trop prétentieuse – ou trop lucide. Je rentrai donc chez lui par effraction et allai à son pot de chambre pour consulter ses brouillons sur le papier journal souillé gisant à côté de l’émail. C’était pourtant vrai, il avait eu raison lorsqu’il avait arrangé la foule en clamant : « J’ai honte de mon anus : il produit la même immonde matière que vos putrides esprits! » Les feuilles entrées en contact avec ses fondements équivalaient en tous points à l’essence de l’esprit humain, à moins qu’il ne fit ses besoins dans un crâne taillé, comment savoir ?

Le savoureux savoir porte l’amer doute, désormais je ne sais jamais plus si je suis dans une bibliothèque, une brasserie ou des égouts, partout l’humain a trop laissé son empreinte.

Bonus lucide :

« Allons, mon brave, que faites-vous donc ?

– Il parait que complainte aurait pour sens étymologique « se frapper la poitrine après un deuil ».

– Certes, peut-être, mais je pense qu’il s’agit de se frapper sa propre poitrine, non celle du défunt…

– Quel intérêt aurais-je de me frapper moi-même : c’est le mort qui crée une jalousie haineuse, pas moi. »

« Non, rien ; délivrez-nous de la Pensée,

Lèpre originelle, ivresse insensée »

Laforgue

– Bonus bienheureux :

« Saviez-vous que le nouveau système d’égouts et de caniveaux fait se déverser toutes les eaux sales ici ?

– Ah ben ouais, eh quoi ?

– Eh bien n’avez-vous quelque répugnance à vous y baigner ?

– Ah ben si on doit s’soucier d’tout ça on peut p’us rien faire ! »

Bonus silencieux :

Le but de réclamer la liberté de s’exprimer c’est aussi de se distraire de son incapacité à penser par soi.

Bonus Zothique :

« I… refuse to submit to the arid, earth-bound spirit of the time; and I think there is sure to be a romantic revival sooner or later – a revolt against mechanization and over-socialization, etc… Neither the ethics or the aesthetic of the ant-hill have any attraction for me. »

C.A.S.

Le Si Dièse

 Charles K. s’est toujours vanté de n’avoir fait qu’une seule chose dans sa vie : se mettre en quête d’un Si # qui ne soit pas un Do. Son existence entière était dictée par cette quête, à travers le monde il voyagea, du Japon aux cimes du Pérou, de la péninsule de Crimée aux temples Ethiopiens, allant aux opéras, aux conseils des tribus, aux concerts, partout où un son musical volontaire pouvait être modulé de manière plus ou moins harmonieuse…

 Puis un jour je le vis las, épuisé, pathétique, presque les larmes aux yeux. Il m’avoua qu’il avait enfin découvert la note tant convoitée, bien qu’il n’ait jamais été doué de l’oreille absolue ni de quelque notion de solfège bien approfondie, mais il avait pénétré cette note exceptionnelle avec autant de certitude que lorsque l’on pénètre un rêve lucide, découvrant de nouveaux horizons, des champs d’études inimaginables, mais sa quête étant tout de même arrivée à son terme sa vie n’avait plus aucun sens. « A quoi bon errer au Paradis après avoir vécu l’intransigeance, il n’y a plus rien face à quoi s’extasier. Les prisonniers de longue peine, les bagnards, toisant l’horizon en rêvant, savent à quoi je fais allusion : les merveilles factuelles, aussi abondantes soient-elles, ne sont rien face au désir et à l’attente. »

 Le lendemain je trouvai son enveloppe charnelle flasque, au même endroit, mais la vie l’animait hélas toujours. Par toutes les sciences, quelle dissonance cosmique se cache derrière le Si # pour que le trépas de Charles K. fut bouleversé au point que ce ne fut pas son âme qui quitta son corps mais ses os ?

Des golems en boues d’égouts

C’est étrange comme la conscience n’est rien, comme le savoir de la vanité, de la médiocrité, de l’absurdité, ne change fondamentalement rien aux individus qui en sont pourvus, ou tarés. L’on se moquera de celui qui prévient ses camarades qu’il y a un piège à loup à deux pas mais qui va s’y prendre, on n’en fera jamais pareillement de celui qui blâme la vie et la réalité mais qui pourtant jouit et alimente le moteur de ses jours. Pourquoi ? Faut-il donc toujours se dire « Untel est éclairé, mais si je le croise il sera aussi peu lumineux qu’un estomac de truie » ? Est-ce cela la lucidité ?

 

Farce éphémère

Non! avec ses Babels, ses sanglots, ses fiertés,
L’Homme, ce pou rêveur d’un piètre mondicule,
Quand on y pense bien est par trop ridicule,
Et je reviens aux mots tant de fois médités.

Songez! depuis des flots sans fin d’éternités,
Cet azur qui toujours en tous les sens recule,
De troupeaux de soleils à tout jamais pullule,
Chacun d’eux conduisant des mondes habités…

Mais non! n’en parlons plus! c’est vraiment trop risible!
Et j’ai montré le poing à l’azur insensible!
Qui m’avait donc grisé de tant d’espoirs menteurs ?

Éternité! pardon. je le vois, notre terre
N’est, dans l’universel hosannah des splendeurs,
Qu’un atome où se joue une farce éphémère.

Jules Laforgue

 

« l’homme entre deux néants n’est qu’un jour de misère »

« La femme hurle aux nuits, se tord et mord ses draps

Pour pondre des enfants vils, malheureux, ingrats. »

« Dors pour l’éternité, c’est fini, tu peux croire
Que ce drame inouï ne fut qu’un cauchemar,
Tu n’es plus qu’un tombeau qui promène, au hasard
Une cendre sans nom dans le noir sans mémoire.
C’était un songe, oh! oui, tu n’as jamais été!
Tout est seul! nul témoin! rien ne voit, rien ne pense.
Il n’y a que le noir, le temps et le silence…
Dors, tu viens de rêver, dors pour l’éternité. »

 

 

 

 

Strigoi

 

A quoi reconnait-on un vampire ?

D’abord l’haleine fétide exhalée par sa gorge, les miasmes de ses organes en décomposition ; même s’il clôt ses putrides lèvres squameuses les trous percés par les nécrophages à ses joues et dans sa gorge ne l’empêcheront pas d’endiguer les flots de puanteur. Sa peau sera marmoréenne, froide, blafarde, diaphane, peut-être gluante et visqueuse si sa tombe se situe en milieu humide, prête à se dissoudre sous tout effet de frottement. Ses vêtements seront ceux de son inhumation, mais il est probable qu’il soit seulement enlinceulé dans quelque soie tâchée de sucs répugnants. Ses yeux seront crevés et sa langue sera agitée sous l’effet des vers qui l’auront colonisée, ce qui lui donnera une diction slavisante évoquant le roumain (il appréciera de rouler les r pour amuser les vers). Ses manières seront peut-être celles de quelque poète anglais : phtisique, alangui, ridicule. Contrairement à la croyance il n’a aucune phobie de la lettre majuscule T surmontée d’un trait vertical qu’arborent les simples d’esprits. Ses dents se seront pas longues, bien au contraire elles présenteront les traces caractéristiques de bruxisme puisqu’il aura mastiqué son suaire, ses lèvres, ses doigts, ses cheveux, ses lèvres… Afin de le tuer il ne faut ni lui planter un pieu dans son cœur qui a déjà cessé de battre ni le décapiter pour séparer son tronc faisandé de sa tête dépourvue d’activité cérébrale : il n’y a rien à faire, sinon attendre qu’il vous tue (affrontez le trépas avec dignité!)

Il sera comme vous un corps corrompu par la vie, un corps un peu moins répugnant que vous et vos semblables.

Jouez votre âme, je tiens le pari !

Il croyait vraiment remporter le pari ! Après sa mort il devait se manifester lors d’une séance, et pour être sûr d’errer dans les limbes il décida de se suicider, sur mon conseil (car, en effet, nul plus sûr moyen de ne pas gagner l’autre-monde qu’ainsi périr). Je lui indiquai un pont assez haut et une heure idéale. Il sauta et réussit à mourir.

…Dire qu’il n’avait pas pensé qu’en amont j’aurais versé assez d’eau bénite pour mener tous les saumons au Paradis… Quel sot! Qu’importe, maintenant sa femme est veuve et je m’en vais la consoler, avec en prime l’âme de cet idiot dûment remportée comme le prouve le contrat passé avec lui.

(Ce qu’on ne vous dit pas dans le Livre de Job, c’est qu’à l’époque, juste avant le récit, j’avais fait un pari avec le dévot : il m’avait parié qu’il ne pourrait jamais être malheureux. J’adore les paris.)

Ton corps passera la majeure partie de son temps à se dissoudre

Lors des décennies que tu passeras dans ta tombe, puis à prendre poussière dans l’ossuaire, puis les millénaires à te dissiper dans ton environnement, quels jours de ta vie te sembleront avoir été indispensables à endurer ?

Le vol

Ce matin je sentais bien qu’il me manquait quelque chose sans pourtant savoir vraiment quoi. Comme je remplissais tous mes devoirs élémentaires sans faillir je crus à un faux-semblant, ou quelque chose du genre, de ces leurres dont on s’afflige sans trop savoir pourquoi ni comment. Mais au fur et à mesure que la journée s’écoulait je me rendis bien compte que je boitais, non au sens propre mais intellectuellement.

Puis, alors que je tentai une petite sieste, je sus, je me rappelai : on ne m’avait volé aucun membre, aucun organe, mais je fis le rapprochement avec l’arrivée du nouveau voisin… Quand je demandai au concierge il prétendit que l’appartement jouxtant le mien est toujours vide, et les autres habitants de l’immeuble le croient aussi. Ah ! C’est qu’à eux le mesmerien leur a volé la mémoire et le bon sens, et à moi il m’a volé mon imagination !

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