19
Sep

Pyorrhée

   Ecrit par : thievicz   in Non classé

Ce fut comme si les lueurs des candélabres avaient été des soleils et que le crépuscule était en train de s’abattre dans la pièce, bien qu’aucune chandelle ne se fut éteinte.
Celui qui partageait le salon du club avec moi était de ces individus circonspects et sibyllins dont les seules paroles sont réservées à eux-mêmes. J’avais déjà entendu parler de lui, de l’impossibilité de le côtoyer plus d’une heure sans avoir à chanceler vers la neurasthénie, et, évidemment, cela n’avait fait qu’attiser mon besoin de le rencontrer.
L’horloge n’égrainait pas ses moissons de plus en plus lentement, la température n’avait pas baissé, pourtant chaque instant était une souffrance, chacun de mes mouvements trahissait un tremblement nerveux. Je tentai de me donner contenance en fumant et en buvant tout en feuilletant un journal, mais rien n’y fit : tout mon être parut s’enlinceuler d’un morbide ridicule, d’une camisole de tragique terreur.
Je dus vouloir m’en aller, je crois, car je me levai, moins maître de moi-même qu’un somnambule, mais à peine fus-je debout que mon regard fut attiré par l’ombre que projetait cette sorte de Lucifer inversé, ce porteur de ténèbres. Il n’y eut plus que cette ombre, cette ciselure dans le sol et sur la plainte dessinant de complexes abstractions mouvantes dont j’aurais pu jurer qu’elles prenaient substance et épaisseur. Il n’y eut que cette ombre, cette ombre vers laquelle je m’inclinai pour m’y laisser abîmer et sombrer, m’y précipitant en une longue chute. Mes bras restèrent le long de mon corps, tétanisés ; peut-être sus-je au fond de moi que je ne heurterai pas le sol mais que j’allais plonger dans ces opacités sans couleurs, ou peut-être mes instincts et réflexes furent-ils annihilés par ces déraisonnables vertiges.
Je chus, encore et encore, parcourant des landes de jais et d’obsidienne, flottant dans des éthers charbonneux, me noyant en des océans de poix et d’ébène, hantant des contrées sans dimensions, voguant dans l’ombre de ce morgue et délétère rêveur suppurant ses onirismes spleenétiques jusqu’en la réalité commune. Des éons et des éons, au sein d’une vésanie matérialisée, des éons à me perdre dans un infini fragment d’obscurité.
Lorsque je revins à moi, ce Smarra des limbes s’en était allé, et la moitié de mon visage et de ma barbe qui embrassait le sol avait perdu sa pigmentation.

liseuse

Cet article a été publié le lundi 19 septembre 2016 à 7 h 31 min et est classé dans Non classé. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

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