Il n’a jamais porté de canne, son tube de cuivre lui servait à s’alimenter : il penchait la tête en arrière et, à la manière des avaleurs de sabres, il le plongeait dans sa gorge et versait dans l’embout évasé l’infâme soupe qu’il avait laissé cuire la journée durant sur son poêle. Pourtant cela ne l’empêcha pas de se râper la langue à l’aide d’un coupe-chou jusqu’à ne plus laisser que cette fine feuille de tissus organiques que vous connaissez. Il avait agi ainsi pour, prétendait-il, ne plus avoir le goût des aliments, même si en réalité les décoctions de datura ont seules eut honneur à sa cavité buccale.

Il était de ce sérieux moqueur qu’aurait un suicidaire ingurgitant une potion contre le mal de gorge avant de se pendre, ce sérieux dangereux qu’ont les gens qui ne croient plus en rien sinon au rire, ces las qui jouent à la roulette russe en ne se visant pas la tempe mais en pointant l’arme sur leurs camarades de jeu.

Je l’ai vu saouler un cul-de-jatte pour savoir si même sans jambes il tituberait. Je l’ai vu frapper un cadavre qu’il accusait de n’être pas assez décharné. Je l’ai vu danser auprès d’une mère dont l’enfant venait de se faire écraser par un fiacre. Je l’ai entendu chanter des infamies sous les fenêtres de l’orphelinat. Je l’ai senti venter à la messe de Pâques. Je l’ai vu voler la nourriture d’une famille de pauvres pour la jeter à la fenêtre de gens riches. Je l’ai entendu proposer d’échanger un blasphème contre une friandise à des jeunes gens tout juste sortis de leur communion. Je l’ai vu percer des tuiles avant l’orage. J’ai l’ai vu plusieurs fois uriner depuis les toits et même baisser son pantalon en roucoulant tel un pigeon. J’ai vu le crâne d’une naine qu’il avait rasé pour y écrire à l’encre de chine : « Seuls les cafards savent que j’ai du poil au nez ».

Vous m’avez demandé ce qu’est l’imprévisible, comment se manifeste le hasard. Je n’ai pas de réponse, il n’y en a pas puisque le hasard n’existe que dans l’ignorance, mais cet individu que j’ai évoqué, ce marginal qui ignore la folie parce qu’il ne la nie pas, cet étranger à toute forme d’impolitesse parce qu’on n’attend plus rien de lui, cet individu que l’on ne peut ni soudoyer ni séduire, que rien que peut magnétiser ni diriger, il est ce sur quoi je ne miserai jamais. Je préfèrerais prendre pari sur des dès pipés me donnant perdant que sur le devenir de cet homme. Croyez-moi, lorsque quelqu’un cherche le rire il n’est rien de moins que du poison.

Cet article a été publié le mercredi 19 novembre 2014 à 20 h 07 min et est classé dans Non classé. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

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