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Nov

Le coffret

   Ecrit par : heresie   in Non classé

Ce coffret, un simple coffret rien de plus. Il était là depuis je ne sais quand, je ne sais quand. Je ne puis affirmer qu’il était là avant que j’emménage mais je ne pourrais nier sur l’honneur l’avoir amené avec le reste de mes modestes biens.

Ses panneaux latéraux ne comportent aucune sculpture, tout au plus quelques griffures dans le vernis trop épais et craquelé. Son couvercle est liseré d’un sillon anodin, manifestement récent, puisque mettant le bois à nu, sale de toute la poussière accumulée dans ses aspérités, peut-être même est-ce moi qui l’ai taillé il y a quelques années. Comment savoir puisque ce coffret a toujours été là sans que je m’en soucie ?

Des gitans ont visité tous les logements de l’immeuble l’année dernière, ils m’ont volé deux paires de chaussettes, deux pantalons, une chemise, mon chapeau du dimanche, quelque bibelots, mon encrier et mes plumes, mais ils ont laissé le coffret, probablement par bêtise car il aurait pu intelligemment contenir nombre des fruits de leurs larcins afin de se libérer les mains et mieux se charger. Mais non, ils l’ont laissé.

Une fois mon neveu a réussi à forcer sur les gonds et l’ouvrir (acte que je n’avais jamais eu l’idée d’accomplir auparavant) et après avoir ricané il y a jeté un bouton qu’il avait dans sa poche. Si trois jours plus tard il se servit d’une lampe à pétrole pour s’immoler nous ne pourrions blâmer le bouton ni même la boîte, ce gamin était un peu attardé et l’alcoolisme de sa mère durant sa grossesse n’a pas dû être pour arranger les choses.

Je crois que je l’ai faite tomber plusieurs fois au sol, mais elle n’en porte aucun stigmate sinon un angle un peu étrange.

Lorsque je laisse les volets ouverts et que la lune la peint de sa cendre blafarde elle parait plus claire que les autres objets de même teinte soumis à pareille faveur. Mais aucun message caché ne s’y révèle.

Elle ne possède aucun double fond ni aucune serrure secrète. Et, sinon à tenir les feuilles volantes hors de la tentation de céder aux courants d’airs, elle ne sert qu’à être posée quelque part, cette boîte inutile.

Mais, dans ce cas-là, pourquoi Korowtvitch, le camelot du quartier juif, n’en a-t-il pas voulu lorsque je lui ai proposé de l’échanger contre une vingtaine de cigarettes anglaises et l’une de ses bonnes histoires qu’il offre gratuitement à tout client ? Pourquoi ma concierge a-t-elle craché sur le coffret lorsque je le lui ai offert à Noël ? Pourquoi Henry, mon vieil ami érudit, s’est-il contenté de poser délicatement sa main sur mon épaule en me couvrant d’un regard chagrin avant de m’adresser un adieu et s’en aller ?

Un jour je décidai de poser le coffret sur le pavé de l’autre côté de la rue et d’attendre qu’il soit volé. Des enfants bien sots,  c’est-à-dire trop bien éduqués, me le ramenèrent. D’autres jouèrent avec, l’emplirent de terre et s’enfuirent en courant après qu’un chien errant eut surgi de la venelle voisine et leur courut après pour goûter à leurs chairs molles. Aux lueurs vespérales un jeune homme en toilettes de soirée le trouva, l’épousseta de son mouchoir et partit avec, pour le ramener quelques heures plus tard, éploré, halluciné, marmonnant en litanies monotones un nom de femme exotique ; je crois que c’est lui que l’on a trouvé pendu à un pont quelque jours plus tard, à moitié pourri par les eaux.

Après l’avoir pris en pitié, cet objet de malheur, je le rentrai, le jetai dans un coin et l’oubliai, comme naguère. Puis, comme un matin un bouton de mon gilet avait cassé, je repensais à celui qui mon neveu y avait placé. Je cherchai dans le coffret, sceptique, et parmi la terre, une bague de pacotille, des cheveux, du sable et un cameo en ébène, je trouvai un bouton, mais pas celui de mon neveu.

De longs mois passèrent encore. J’oubliai le coffret sinon lorsque je cherchais un objet improbable de petite taille, alors j’y fouillais, pour souvent ne rien trouver d’intéressant. Mais ce qui était le plus curieux – et je ne m’en rendis compte que récemment – c’est que jamais il n’y avait le même fatras à l’intérieur, souvent de la terre mais jamais de la même nature, toujours des objets hétéroclites mais jamais les mêmes.

On me prendra probablement pour un fou, mais mon absence et cette missive seront les preuves que mes soupçons n’étaient pas infondés : Je vais pénétrer dans le coffret et l’explorer, littéralement y pénétrer ; je sais, je sais ! Ne me suivez pas.

Cet article a été publié le lundi 24 novembre 2014 à 8 h 28 min et est classé dans Non classé. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

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