
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
O Beauté ? Ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
O Beauté ? Ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.
Il nous faut remonter à la période assyrio-babylonienne pour retrouver les fondements du mythe de la première femme, Lilith, cette mère obscure qui, sous diverses apparences, plane à travers l'espace et les rêves des hommes, à la fois séductrice et envoûtante, vampire ou succube, mais toujours effrayante.
Dotée d'une imagerie très variée, ce qui nous éclaire sur son caractère de démon, c'est souvent sous les traits d'une superbe femme nue, parée d'une longue chevelure ondoyante, qu'elle est représentée. Une vulve se dessine sur son front, ses jambes prennent la forme de serpents, et pour couronner sa majesté, deux ailes lui confèrent un aspect prodigieux. Une autre image de Lilith est celle d'une belle femme, coiffée d'une tiare, aux pieds et aux ailes d'oiseau rapace, accompagnée d'une lionne et de chouettes.
Dans la magie gnostique, c'est vêtue de noir et assise sur un globe de même couleur qu'elle représente une des configurations de la Déesse mère, celle-là même qui préside aux plaisirs charnels. Ses qualités de déesse de l'amour et de la mort en ont fait une divinité très conjurée dans la magie sexuelle.
De nombreuses incantations retrouvées dans de vieux ouvrages attestent de sa notoriété. Il est demeuré une invocation à Lilith qui serait le texte délivré en 1592, par une entité inconnue, à Sir Edward Kelly, l'assistant de John Dee, lors d'une séance de vision astrale.

Le nom même de Lilith représenterait les ténèbres, l'obscurité : Leila ou Lavlah c'est la nuit, en conséquence le noir, pareillement à ces nombreuses Vierges Noires, parentes de Lilith, telles Isis, Kali, Sarah la noire, Marie l'Égyptienne, dont les lieux de cultes étaient souvent établis sur l'emplacement d'anciens sites initiatiques. Nous retrouvons là le lien qui unit les anciennes déesses de vie, de mort, de fécondité et de forces telluriques, bien antérieures au christianisme.
Il est vrai que le noir effraie, nous entrons dans le monde obscur, cependant, étudié sous un angle plus symbolique, nous devons admettre que le noir est indubitablement l'emblème d'une science secrète, la preuve en est que le noir est la couleur du Grand Œuvre alchimique (l'œuvre au noir représente la phase de séparation et de dissolution de la matière. Pour les alchimistes, ceci constitue la partie la plus délicate du Grand Œuvre « Elle symbolise les épreuves de l'esprit se libérant des préjugés »).
C’est avec Agrat, Mahalath et Naamah, que Lilith passe pour être une des mères des démons. Elle serait entre autre dans une tradition la mère d’Ormuzd ou Hormiz, et dans une autre légende, c’est Asmodée, Prince des Démons, qui est son fils. Alors que Lilith n’est presque pas mentionnée dans la Bible, il nous faut consulter le Talmud et le Zohar pour mieux connaître son histoire. Elle apparaît alors sous la forme d’une créature démoniaque à visage de femme, dotée d’ailes et portant de longs cheveux. Ainsi la reconnaissent différents passages du Talmud qui parlent d’« un fœtus ailé comme Lilith », ou disent d’une femme qu’« elle laisse pousser ses cheveux comme Lilith ».
Dans tous les cas, elle est définie comme une créature essentiellement nocturne. C’est elle également que décrit le Testament de Salomon (ouvrage grec du IIIe siècle de notre ère, dérivé probablement d’un écrit ésotérique judéo-hellénique), où elle est présentée comme errant à travers le monde sous des dizaines de noms pour rendre visite aux femmes en couche et s’efforcer d’étrangler leur nouveau-né. Ce sont ces atrocités qui lui valurent sa mauvaise réputation, et il était d’usage courant de protéger les mères et les nourrissons par des amulettes fixées aux murs et au-dessus des lits. Jusqu’au XVIe siècle en Europe centrale, on veillait à réveiller les enfants souriant dans leur sommeil de peur « qu’ils ne jouent avec Lilith », qui avait la réputation de les emporter.

Nous retrouvons dans le Vendidâd (l'un des livres de Zoroastre) un passage considéré comme l'une des bases du mythe juif de Lilith : « l'homme qui se souille involontairement pendant la nuit est censé avoir eu des relations avec une succube qui concevra de lui. À moins qu'il ne récite certaines formules à son réveil, l'enfant appartiendra aux démons. » Lilith préside également à l'acte sexuel, dirige les incubes et les succubes, pousse les femmes à jouir de leur corps et leur procure des passions et des orgasmes érotiques.
Lilith la séductrice assaille aussi les hommes, les provoquant à de maléfiques rapports, comme l'écrit Johann Jakob Schudt en 1717 :
« Les Juifs de Francfort croient fermement que lorsque le sperme échappe à un homme, il formera de mauvais esprits avec l’aide de Mahalath et Lilith, mais qu’ils mourront en leurs temps. La semence que répand à terre la masturbation féconde Lilith et lui engendre des fils. »
Les récits concernant ces créatures étaient fréquents au Moyen Âge et à la Renaissance, les tentations physiques qu'elles offraient entraînant les hommes dans le monde obscur de la sorcellerie. Cette crainte des succubes a perduré jusqu'au XXe siècle, avec pour exemple marquant le témoignage de J.-K. Huysmans : réveillé d'un rêve érotique intense, il crut apercevoir un succube s'évanouissant dans les airs, convaincu par le désordre de ses draps de la présence réelle du démon à ses côtés.

Dans la démonologie occidentale, Lilith est la Reine des Striges, ces démones vampires et ailées pourvues de serres de rapaces qui détruisent les hommes après les plaisirs érotiques. Au Moyen Âge, la Strige était synonyme de goule et de sorcière, accusée de tuer les enfants pour utiliser leur chair et leur sang dans des maléfices. La source principale du « mythe de Lilith » moderne provient toutefois de la traduction d'un passage du texte kabbalistique L'Alphabet de ben Sirah (XIe siècle). Selon cette tradition rapportée par Jacques Bril, Adam et Lilith furent créés égaux, unis par le dos, mais un conflit éclata rapidement au sujet de la domination au sein du couple et des positions amoureuses. Refusant la soumission, Lilith prononça le Nom ineffable, reçut des ailes et s'enfuit du Jardin d'Éden.
Malgré l'envoi de trois anges (Snwy, Snsnwy et Snglf) pour la ramener et le châtiment terrible décrété par le Ciel – la perte de cent de ses enfants par jour –, elle préféra d'abord la fuite vers la Mer Rouge. Par la suite, les anges lui concédèrent un pouvoir souverain sur les nouveau-nés pendant les premiers jours de leur vie (et de manière illimitée sur les enfants illégitimes), pouvoir neutralisé uniquement par la vue des amulettes portant l'effigie des anges. Plus tard, Lilith s'unit à Samaël, maître des anges déchus, devenant la Reine des forces du mal et de l'immortalité dans la vallée de la Géhenne.

Réhabilitée à l'époque moderne par les artistes et les poètes, Lilith apparaît sous la plume de Victor Hugo dans La Fin de Satan comme la fille aînée du mal, planant sur la tragédie du Golgotha :
« Et plus tard les soldats, contant après l’arrêt
Comment ils avaient pris Jésus de Nazareth,
Dirent qu’ils avaient vu, sur la montagne sombre,
La Fille de Satan, la grande femme d’ombre,
Cette Lilith qu’on nomme Isis au bord du Nil ».
Anatole France dans La Fille de Lilith et Marcel Schwob – qui la décrit façonnée d'une terre inhumaine, semblable au serpent et à l'origine de la tentation – ont consacré la fascination littéraire pour cette figure archétypale.

L'évolution de la figure de Lilith témoigne d'une mutation profonde dans l'histoire des mentalités religieuses et de l'occultisme. Passant d'un esprit nocturne mésopotamien protecteur ou maléfique lié aux vents et à la stérilité à un symbole contestataire de l'émancipation féminine dans l'ésotérisme juif médiéval, Lilith incarne l'altérité radicale. Elle synthétise les angoisses patriarcales liées à la sexualité autonome des femmes, tout en devenant au XIXe siècle la muse tutélaire du mouvement décadent et romantique en quête de figures féminines fatales et sublimes.
Rédaction et recherche : Elisandre

© Heresie.com