La Mandragore par Jean Boullet

« J'ay creu jusques à présent que quelques vieilles sorcières eussent forgé en leur cerveau toutes les sornettes qui se disent de la Mandragore, leur en ayant ouï souvent conter merveilles : mais depuis peu de temps en çà je me suis prins garde que ces vieilles resveries sont sorties de la boutique de plusieurs autheurs qui les ayant apprises d'autruy sont esté si crédules et si niais que de les insérer en leurs escrits … Ce sont vrays contes à dormir debout, lesquels les charlatans ont accoutumé de se servir pour appigeonner et tromper les idiots ».

— Jean de Renou (1626)

La légende de la Mandragore est un des plus beaux fleurons de l'imbécillité humaine. Le nombre de sottises, de légendes absurdes, le ramassis de ragoûts pseudo-poétiques, pseudo-scientifiques, pseudo-ésotériques, inspirés par cette proche cousine de la carotte, de la rave ou du navet, dépasse toutes les limites de l'imagination.

L'effarant fatras, littéraire et historique, qui se rapporte à la légende, aux légendes multiples, de la Mandragore, peut seul donner une idée de la proportion fabuleuse des « légions de gobe-la-lune » qui se nourrissent de couleuvres.

Il semble, en effet, que jamais aucune autre tradition, superstition ou préjugé n'a atteint un développement de cette ampleur.

Certes, les différents aspects des légendes en question expliquent bien un peu le vent de folie imaginative qui s'empare des hommes devant ce mot magique : la Mandragore.
Ces aspects, tour à tour diaboliques et profondément chrétiens, ésotériques et très bassement érotiques, miraculeux et rigoureusement scientifiques, excusent en partie l'inconcevable candeur de tous ceux, et de toutes celles, qui crurent sans discussion aux vertus magiques de ce gros radis informe, devenu panacée universelle. La Mandragore « touchait tous les publics ». L'avare, le saint, le Roi, le savant, la vierge, la putain, l'alchimiste, le prêtre, le sage, le sorcier... tous espéraient quelque chose de la Mandragore.

Mandragora officinalis - Planche botanique de la mandragore officinale

Planche botanique illustrant Mandragora officinalis.

Cette multiplicité des intérêts peut seule expliquer le succès permanent et universel des vertus attribuées à la racine... parfois anthropomorphe.
Il semble que la sottise et la crédulité sans borne aient également une très large place dans l'explication de ce succès auprès des foules avides de miracles à bon marché.

Miniature d'un manuscrit de la bibliothèque de l'université de Pavie montrant la collecte rituelle

Miniature d'un manuscrit de la bibliothèque de l'université de Pavie.

Le public des voyants, des extra-lucides, tireurs d'horoscopes et devins de toutes catégories, l'immense légion des gobe-la-lune évoquée plus haut, constituait, et constitue encore de nos jours, une victime collective de choix, à ceux dont le métier est d'abuser de la crédulité des foules et d'en tirer quelque argent.

Ce public, qui est celui de l'Astrologie des Signes du Zodiaque et des Tables Tournantes, la Mandragore devait des siècles durant en cristalliser l'imbécillité à son profit.

Ces « contes à dormir debout, que les charlatans ont accoutumé de se servir pour pigeonner et tromper les idiots » devaient trouver une audience fabuleuse et fantastique, dont aucun article, aucune étude, aucun livre ne pourraient donner une idée.

Seule, peut-être, une bibliographie des textes aberrants consacrés à la Mandragore (je pense que plusieurs milliers, sinon dizaines de milliers, de titres et de références pourraient être réunis et cités…) en fixerait les limites lointaines.
Ce serait, soudain dressée, l'immense statue, la colossale pyramide élevée au culte de « Dame Bêtise, dont le règne est méconnu ».

Les préjugés, la superstition et l'imposture se devaient de posséder en commun la même déesse.

Cette déesse de la stupidité délirante, c'est la Mandragore, sorte de Siva femelle, née du mariage de la Terre féconde et du sperme d'un supplicié.

Il est surprenant que le jugement de Renou qui date de 1626, et tous ceux qui suivirent, trop nombreux pour être cités ici, qui tous soulignent ce délire de sortises, ne furent d'aucun effet sur la crédulité ravie des analphabètes.

Entre mille, je ne citerai que la réfutation acerbe, brillante et rigoureuse de Thomas Brown qui, dès 1733 (« Essais sur les erreurs populaires, ou examen de plusieurs opinions reçues comme vrayes qui sont fausses et douteuses »), soulignant qu'il était faux que la ressemblance de la Mandragore avec l'homme soit fréquente, écrivait :

« C'est par hasard et cela se produit aux navets et carottes et autres racines. Il n'y a ni mâle, ni femelle ; il se rencontre quelques différences de taille, d'aspect et de coloration et c'est tout. Ce sont des rêveries et des mensonges que de déclarer qu'elle naît sous les gibets, qu'elle crie quand on l'arrache, qu'on l'élève et doit se nourrir comme un enfant ».

Mais qui de nos jours lit encore Jean de Renou ou Thomas Brown ? Alors qu'une enquête d'il y a quelques semaines (Août 1960) de « Paris-Match » sur l'Astrologie révélait les effarants chiffres ci-dessous : En France (enquête de l'Institut National de Statistique) le nombre des devins et astrologues s'élève à... 34 000 ! dont 6 000 pour Paris seulement. La même étude révélait que 100 000 « consultations » se donnent quotidiennement en plein Paris de nos jours, cela au prix global de 300 millions de francs nouveaux par an (je dis bien 300 millions de nouveaux francs)... L'énormité de tels chiffres, en plein $XX^e$ siècle, en France, à Paris même, me semble être un garant certain que tout ce qui a été écrit, tout ce qui a été cru et répété au sujet de la Mandragore, aurait encore aujourd'hui son public crédule à l'effarante, à l'insondable sottise. Songez-y bien, des Horoscopes vendus chaque année en France, au $XX^e$ siècle, en 1960, cette année... pour une somme de 30 milliards... Après cela, la Mandragore et les légendes apparaissent presque comme crédibles… non ?

UNE INCROYABLE LÉGENDE

« Il est bon d'avoir vu une fois en sa vie ces ouvrages et ceux de semblable démence pour reconnaître jusqu'où l'esprit humain peut aller quand il marche à quatre pattes ».

— Voltaire

La légende, les légendes qui se rapportent à la Mandragore sont innombrables, contradictoires, parfois poétiques, toujours fortement sexualisées ; elles forment un inextricable réseau de contes de nourrices et de superstitions où le faux abonde et où triomphent la sottise et la crédulité, cela sous le masque de la fausse science la plus authentique.

On lui attribue, entre autres, les propriétés suivantes :
Des propriétés médicinales diverses, hypnotiques et sédatives, anticonvulsives et antispasmodiques, elle possède également la réputation d'être un puissant excitant sexuel.

Beaucoup de ces propriétés médicinales ont été très exagérées et sont discutables (voir la « Mandragore » de Louis Tercinet, Docteur en pharmacie (nov. 1948) et « les éponges somnifères » par Jean Avalon in Esculape (oct. 1928, p. 151 à 162)).

Elle possède des vertus fabuleuses. Sa possession assure la jeunesse éternelle et permet de découvrir les trésors cachés.

Sa racine est anthropomorphe. Exceptionnellement hermaphrodite, elle est tantôt mâle, si elle possède une racine adventive phallique, tantôt femelle si elle est velue...

Elle s'enfuit quand on veut l'arracher du sol.

On tombe mort foudroyé si on la touche sans prendre toutes les précautions recommandées par les manuels de « Haute Magie » réservés aux initiés.

On peut l'arracher en s'entourant de précautions multiples (chien noir qui perd la vie dans l'opération, cercle magique, vierge blonde aux cheveux coupés, la tresse de cheveux coupés servant de corde entre le collier du chien noir et la Mandragore à cueillir, terre ramollie à l'urine de femme, etc.).

Pour accomplir l'opération magique, le sorcier devra être vêtu de noir, porter des bijoux de plomb (métal consacré à Saturne) et sacrifier un hibou dont le sang servira à diverses opéérations rituelles.

La Mandragore arrachée pousse un cri perçant suraigu, d'une telle intensité que celui qui l'entend tombe mort.

La plante recueillie pleure, « laisse perler des gouttes de sang par ses racines et gémit faiblement » (J. Bouquet, page 67) ; la vierge doit alors « la placer sur son sein, à même la chair tiède, sans interposition d'étoffe, jusqu'à son retour à sa demeure ».

(L'utilisation d'une vierge pour la capture de la Mandragore est comparable à la capture de la Licorne et à celle de la Tarasque, toutes deux redoutables, mais dociles devant une vierge).

La Mandragore est lumineuse dans l'obscurité. Certains auteurs vont jusqu'à affirmer qu'« elle lance des flammes dans la nuit ».

Elle pousse au pied des gibets et là où le bourreau applique le supplice de la roue. La dernière goutte d'urine ou l'ultime jouissance du pendu remplacent la graine des autres plantes. La semence des morts assure son apparition dans une terre féconde riche de sang, de graisse, d'urine et de sperme : la terre des charniers, des cimetières et des champs de bataille.
Elle ramollit l'ivoire pour le travailler. « Les éléphants la recherchent pour leur permettre de concevoir », elle assure des jalons mystérieux qui indiquent leur route aux éléphants égarés.

Elle pousse au voisinage de l'arbre du Bien et du Mal, du Paradis Terrestre. Elle est née de la première jouissance d'Adam alors que, dans son rêve érotique, Ève lui apparaissait.

La Mandragore pousse là où de jeunes bergers des Flandres, dormant à même le sol, « firent des rêves voluptueux et où la semence desdits bergers tomba dans l'herbe » (Alonzo Vasquez).

Elle chasse le diable et les mauvais esprits du corps des possédés.

Enfin, privée de ses feuilles, de ses fleurs et de ses fruits, certaines graines et certaines baies (genièvre, millet, églantine) étant placées à l'endroit des yeux, de la bouche et du sexe, déposée dans un bocal de cristal vierge et les « pieds » enfoncés dans deux pouces de la fameuse « Terre Rouge » des Alchimistes (la Pierre philosophale, rien de moins...), elle deviendra, chauffée par les rayons du soleil, le fabuleux homoncule. Petit homme « hirsute et impudique » à la voix aigrelette, qui gémit et pleure « comme enfant ou jeune renard », et doit être baignée dans le vin chaque samedi et se nourrit de lait d'une chatte noire (cf. « Isabelle d'Egypte » d'Arnim).

Il arrive même parfois que la Mandragore s'allaite du lait des femmes endormies : « La Mandragore, toute gluante de son huile, s'était furtivement esquivée de son bocal et blottie contre elle, l'étreignait de ses bras grêles, et sa bouche huileuse lui tétait le sein » (Jean Lorrain).

Devenue homoncule, la Mandragore animée devra être parée des plus riches étoffes, habillée comme une idole, et couverte de bijoux...

Bien entendu, il ne s'agit là que de quelques-unes des propriétés attribuées à la Mandragore.

La mandragore, fleur de gibet

« Née du pleur équivoque d'un pendu… »

« Les Mandragores, affirme Laurens Catelan, maître apothicaire de la Faculté de Montpellier, ne s'obtiennent pas par la voye de transplantation ou de graine, mais à scavoir du sperme des hommes pendus es gibets ou escrasés sur les roues, se liquéfiant et coulant avec la graisse et tombant goutte à goutte dans la Terre (desja grasse et onctueuse comme celle d'un cymetière), par la fréquence des corps pendus, produit ainsi cette plante, le sperme de l'homme faisant effet et office de graine. Ce qui ne pourroit advenir... du corps d'une femme, quand mesmes elle y auroit esté attachée, ou escrasée, parce que le sperme féminin ne peut pas estre seul prolificque comme celuy du masle ».

On rechercha donc, des siècles durant, les mandragores qui croissaient « dans les charniers, les cimetières ou au pied des gibets, car leurs racines sont imprégnées des principes organiques dont est formé le corps de l'homme ».

Cette sorte de virilisation du thème de la Mandragore, qui fait d'une plante ordinaire (pourquoi celle-là plutôt qu'une autre ?) une sorte d'hybride mi-végétale, mi-humaine, « née du mariage obscène de la Terre grasse et féconde et du sperme d'un supplicié » ; la veille du Jour des Morts ou la nuit de la Saint-Jean, le sorcier, vêtu de noir et paré des bijoux de plomb (métal consacré à Saturne), cherche dans l'obscurité les feuilles de la plante qui hurle et dont le cri foudroie celui qui l'entend.

Illustration tirée des Histoires prodigieuses de Boaistuau

Illustration des Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau.

De très nombreux textes, dont le sérieux et l'authenticité ne sauraient être mis en doute par quiconque connaît sérieusement le sujet, confirment la nature de cette indispensable semence humaine, sans laquelle la Mandragore resterait sans vie.

Dodonaeus, « professeur de Médecine » à Leyde au XVIe siècle, affirme : « Choisir, de préférence, les Mandragores poussant entre les tombes des vieilles nécropoles ». (« Faute de pouvoir s'en procurer une née sous un gibet, car il reste toujours entendu que les Mandragores les plus efficaces sont celles qui doivent leur origine à la dernière goutte d'urine ou de sperme d'un pendu »). En ancien flamand, on les nommait « Pisdify » (« Voleur d'urine »).

Albert-Marie Schmidt évoque « le courage plus que viril d'aller la nuit, à la onzième heure, avec un chien noir sous le gibet où un pendu innocent a laissé tomber ses larmes dans l'herbe »...

Miniature de De Viribus Herbarum d'Apulée, bibliothèque de Lucca

Miniature du De Viribus Herbarum d'Apulée (Bibliothèque de Lucques).

Une autre tradition, rapportée celle-là par Alonzo Vasquez (« Los sucesos de Flandes y Francia », 1614) affirme qu'en Flandre, on croyait alors que les Mandragores trouvées en pleine campagne sont nées de la semence émise au cours de rêves voluptueux par les jeunes bergers endormis à même le sol.

Cette dernière référence et la confusion (urine-sperme) citée par Dodonaeus est intéressante ; on retrouve cette fertilité de l'urine arrosant le sol (parfois même le dos, les épaules, le visage et la poitrine des jeunes époux dans les cérémonies nuptiales de nombreuses tribus cafres où le prêtre qui célèbre le mariage éclabousse de son urine le couple agenouillé devant lui).

Plus l'urine est abondante, plus le bonheur du couple sera certain et plus fertile sera leur union. Le sol gorgé de sang, d'urine, de graisse ou de la semence des morts devait fasciner l'inconscient collectif des foules au cours des âges. Une légion de gravures et d'illustrations devait souligner cet aspect sexuel, proprement phallique, de la naissance d'une Mandragore.

Miniature d'un Herbarius allemand de la fin du XVe siècle

Miniature d'un Herbarius allemand (fin du XVe siècle).

Les lieux de supplice, les cimetières boueux, les charniers, les champs de bataille, les pieds des gibets, le sol où se dresse l'échafaud ou la roue, tous les lieux où le bourreau rompt les os, étrangle, écorche vif ou décapite... là où rôdent élémentaux et péresprits, étant réputé plus fertile lui aussi…

Mages, sorciers et alchimistes partagèrent longtemps cette croyance. Les adeptes de la Haute Magie « préoccupés de capter les forces qui règnent sur les hommes, les bêtes brutes, les arbres et les pierres » rejoignaient ainsi les cérémonies primitives de tous les cultes liés à la fertilité de l'homme et du sol, culte de la création permanente, celui du Çiva danseur et de toutes les forces cosmiques de l'Univers.

Le chien noir et la mandragore

Tous les érudits du Fantastique connaissent le thème, tant de fois exploité, du « Pont du Diable ». Le Diable ayant construit un pont en une nuit à la place d'un constructeur défaillant, celui-ci promet au Maître de l'Enfer, à titre de récompense, l'âme du premier être vivant qui franchira le pont. À l'aube, retentit le chant du coq et, alors que le Diable pose la dernière pierre du pont lancé sur l'abîme, le paysan pousse sur le pont un chat noir… le Diable est berné et le chat noir perd la vie dans l'aventure.

Même thème pour la cueillette de la Mandragore : dès la fin du Ier siècle, on voit un chien noir (« il le choisit noir de préférence, et sans aucune tache quelconque sur le corps », Grimm, Deutsche Sagen, p. 117), celui-ci jouant dans l'arrachement de la Mandragore le rôle de victime expiatoire à la place du sorcier. Le chien, en effet, est tué par le cri strident poussé par la Mandragore à l'instant précis où elle est arrachée du sol. Le chien relié à la Mandragore par une laisse et son collier mourra foudroyé après avoir tourné sur lui-même « un grand nombre de fois ». Ce hurlement est aigu et insupportable pour un tympan humain et, seule, l'obstruction totale et absolue du conduit auditif sauve le magicien de la folie, de « grandes extravagances » (« grosse Unsinnigkeit », Grimmelshausen), voire de la mort subite. Le chien noir dont on s'est servi pour arracher la plante qui hurle est parfois figuré mort encore attaché à la racine qui pousse au pied des gibets. Une miniature du manuscrit de Julia Anicia qui nous montre Dioscoride et la Mandragore représente, sans doute pour la première fois, l'apparition du chien dans la légende de la Mandragore.

Parfois, certains auteurs nous présentent différemment la mort du chien noir ; celui-ci, après avoir arraché la Mandragore d'un effort violent, ne meurt pas de lui-même, foudroyé par le cri de la plante arrachée, il faut alors le frapper d'un coup de dague mortel ; parfois encore c'est le coup qui le frappe qui provoquera l'arrachement de la Mandragore (Eliphas Lévi : « Histoire de la Magie »). Ce dernier thème est une variante rarement utilisée par les auteurs.

Herbarius d'Apulée, bibliothèque de Turin

Herbarius d'Apulée (Bibliothèque de Turin).

Herbarius de la bibliothèque de Pavie

Herbarius (Bibliothèque de Pavie).

La mandragore anthropomorphe

« C'était un morceau de racine, de forme étrange. On eût dit un vilain petit homme tout ratatiné ».

— H. H. Ewers

La Mandragore revêt-elle véritablement l'aspect anthropomorphe que la légende lui attribue ?

Pour ma part, j'avoue avoir personnellement arraché pas mal de Mandragores. La fréquence des racines bifides n'est pas davantage à observer chez la Mandragore que chez le radis, la carotte, la betterave ou le navet.

Tous ceux qui connaissent par expérience le problème sont formels sur ce point précis.

La plupart des « Mandragores anthropomorphes » qui illustrent les articles de vulgarisation pseudo-scientifique sur la Mandragore sont des photographies de racines d'arbres divers : sapins, platanes, pins maritimes, déchets végétaux desséchés au soleil ou rejetés par les vagues. Les résultats sont parfois surprenants, mais jamais ou presque il ne s'agit de Mandragore véritable.

Mandragores mâle et femelle - Manuscrit Dioscurides neapolitanus

Mandragores mâle et femelle (Manuscrit Dioscurides neapolitanus, Biblioteca Nazionale di Napoli, début du VIIe siècle).

Laissons la parole à J. Bouquet qui se prononce ainsi sur la forme « vaguement anthropomorphe de la Mandragore » :

« Et d'abord en ce qui concerne son aspect de « petit homme », il est incontestable que certaines grosses racines napiformes de Mandragore présentent une bifurcation terminale : elles imitent un tronc humain avec ses deux jambes ; des racines secondaires latérales donnent parfois l'illusion de bras écartés du corps ».

Et voici pour le sexe de la Mandragore (quand elle n'est pas hermaphrodite). Alors que H. H. Ewers la décrit comme un « petit bonhomme », J. Bouquet nous enseigne le moyen de distinguer le mâle de la femelle :

« Si à l'intersection des pseudo-cuisses naît une autre racine adventive, on songe à la Mandragore dite mâle, avec figuration de l'organe viril, parfois ithyphallique ».

En l'absence de cette racine adventive, on diagnostique la Mandragore femelle (on ne s'y prend pas différemment dans les maternités…).

Ainsi que je l'ai fait moi-même en Afrique du Nord, J. Bouquet, qui a eu l'occasion d'arracher plus d'une centaine de Mandragores, est formel : « ...je n'ai rencontré l'aspect tout à fait caractéristique que cinq ou six fois. Dans quelques autres cas (une douzaine environ), en supprimant au couteau quelques racines secondaires superflues et mal placées, on réalise l'aspect anthropomorphique. Mais il faut avouer que, le plus souvent, la racine de Mandragore ne rappelle pas du tout l'aspect du petit bonhomme de la légende ».

Sur le plan iconographique, les profanes confondent régulièrement la Mandragore — la racine de Mandragore pour être précis — avec les branches ou les racines d'arbres auxquelles le hasard a donné une forme anthropomorphe sans pour cela appartenir à notre thème.

L'homoncule ou la mandragore animée

Ici le délire devient total chez les auteurs réputés les plus sérieux, l'impossible passage du règne végétal au règne animal y est minutieusement décrit. La recette détaillée est donnée pour obtenir la transformation de la Mandragore plante en Mandragore animée. Cette Mandragore animée, ce sera l'homoncule.

Avec le couteau qui vient de servir au sacrifice du sang du hibou, le magicien débarrassera la plante de ses feuilles et de ses fruits (« la racine incarnant Saturne, la tige étant consacrée à Mars, les feuilles à la Lune, les graines à Mercure », P. Piobb, Formulaire de haute magie).

Le sorcier supprimera ensuite toutes les racines dont la disposition est en contradiction avec l'aspect anthropomorphique. À la place des yeux à venir, il fixe deux baies de genévrier consacrées ; à la place de la bouche, un fruit rouge d'églantier. « On les insère par de petites entailles qui ne doivent intéresser que l'écorce de la racine sans entamer ou blesser les tissus sous-jacents ».

Le Dr Prétorius dans La Fiancée de Frankenstein cultive les homoncules

Le Dr Prétorius dans La Fiancée de Frankenstein cultivant ses homoncules.

On perforera également le haut du crâne, le menton (si c'est un mâle !), et bien entendu les parties sexuelles (« il lui arrive d'être pourvu des attributs des deux sexes », Starck). Dans chaque incision, un grain de millet sera planté. On enduit alors la Mandragore, qui a ainsi pris une « certaine tournure humaine », de terre consacrée, de rosée et de la fameuse « terre rouge » des Alchimistes.

Bien entendu, comme le souligne J. Bouquet dans son remarquable travail Figures de la Mandragore, plante démoniaque, aucun grimoire, aucun ouvrage ne donne la formule de la « Terre rouge », et pour cause ! Certains auteurs affirment avec le plus grand sérieux que la fameuse « Terre rouge » serait tout simplement la pierre philosophale elle-même ! (Marquis d'Atreban : « Le Tombeau de la pauvreté », 1681).

Le Mage placera alors la future Mandragore animée dans un bocal de cristal vierge, y mettra également de la « Terre rouge » et de la rosée recueillie à la pleine lune. C'est là qu'il déposera la Mandragore anthropomorphe, dont les deux « pieds » seront enfouis de deux pouces dans la terre rouge.

Le bocal, entouré d'un cercle magique protecteur, sera placé en un lieu où il sera baigné par les rayons du soleil, comme une vulgaire citrouille, mais chaque jour le magicien-sorcier-alchimiste-charlatan l'arrosera du sang d'un animal consacré à Saturne (hibou, bouc, chauve-souris).

Au bout de trois jours de ce régime, le « Mage » guettera les premiers « symptômes » de vitalité. Les textes jusqu'alors délirants deviennent soudain poétiques (ne parlons pas de crédibilité) : aux premiers signes de vie « la poitrine du petit être palpitera faiblement, les grains de genévrier prendront peu à peu l'éclat d'yeux véritables, la baie d'églantine se sera muée en une petite bouche charnue et le millet aura poussé avec l'aspect d'une chevelure hirsute de couleur terreuse. Le merveilleux passage du règne animal sera en train de s'accomplir » (G. Le Rouge). « La croissance continue pendant quarante jours, puis le petit homme, qui aura alors deux à trois pieds de haut, s'arrachera de lui-même de la Terre rouge ; il sera alors doué de parole et de raison » (J. Bouquet, d'après G. Le Rouge).

« Alors le Mage, éperdu de joie, voyait sortir du bocal un petit être hirsute (les fines radicelles du millet figurant les poils ?) et souvent impudique, haut de trois à quatre pouces, doué de sens comme de raison, hochant et branlant la tête quand on l'interrogeait, prononçant même parfois quelques paroles d'une voix aigrelette : un Homoncule ».

— J. Bouquet, Figures de la Mandragore, plante démoniaque (1936)

Il ne reste plus alors qu'à vêtir l'homoncule de vêtements précieux, à l'orner de bijoux, d'étoffes rares et de parures qui conviennent à sa condition royale (Albert-Marie Schmidt, La Mandragore).

On couche alors la Mandragore animée, devenue sylphe (l'air), nymphe (l'eau), salamandre (le feu) ou gnome (la terre) selon les cas, dans un coffret ou un écrin.

« Douillettement garni de duvet, après lui avoir offert en libation quelques gouttes de lait d'une chatte noire ».

Le coffret où dormira la Mandragore animée sera fait de planchettes en forme de cercueil, « sur la face interne du couvercle apparaîtra une croix noire. Sa face extérieure sera décorée d'un gibet peint... On y verra pendre un supplicié, sous les pieds duquel pousse... une plante humaine ».

Ce cercueil tabernacle sera en outre garni d'un coussinet de tête et d'une petite courte-pointe sur laquelle, avec un grand respect, l'on étendra la poupée-racine toute habillée qui tiendra entre ses deux mains un bouquet de gui de bois de coudre (Albert-Marie Schmidt, La Mandragore, chapitre V, « Cajoler la Mandragore »).

Il faut alors leur offrir régulièrement à boire et à manger, les baigner dans le vin chaque samedi, les prier dévotement (Louis Tercinet, Mandragore, racine hantée... qui protège et qui tue).

Au XVIIe siècle (1680), deux Mandragores animées entrent dans la collection de la Bibliothèque Impériale de Vienne. Elles viennent des collections de Rodolphe II, fou et « Hermès couronné ».

« On prend l'habitude de les baigner régulièrement » (dans le vin, chaque samedi ?). Lorsque par incurie on s'en dispense, rapporte Albert-Marie Schmidt d'après un texte de Félix von Luschan, elles se mettent à vagir comme des nouveau-nés, à glapir comme de jeunes renards. Et l'on se voit contraint de leur prodiguer rapidement les soins ordinaires (chapitre V, « Cajoler la Mandragore »).

Tout ce qui dans Perrault ou Hoffmann serait le merveilleux chef-d'œuvre de la féerie nous indispose ici jusqu'au malaise lorsqu'on songe que, pendant plus de vingt siècles, une légion de sots et de niais avalèrent semblables sornettes qui passaient alors pour secrets de « haute magie » et science mystérieuse des alchimistes initiés.

Qui sait si de nos jours encore...*

Rien ne peut surprendre dans le domaine de l'imbécillité, quand elle se pare du masque de la fausse science.

Souvenez-vous, songez-y bien : 30 milliards d'horoscopes sont vendus en France chaque année.

Après cela...

* Lors de l'exposition consacrée à l'iconographie de la Mandragore que j'organisais il y a quelques années à la librairie « Le Minotaure », rue des Beaux-Arts, je fus littéralement abasourdi du nombre de visiteurs qui s'imaginaient voir figurer à cette exposition des Mandragores animées vivantes ! Ils furent très déçus sur ce point précis, les ayant confondues sous bocal de verre. Ils s'attendaient visiblement à voir des « bêtes », à leur donner, qui sait, à manger, à leur faire quelques agaceries en frappant de l'ongle ou de la bague contre un aquarium ainsi qu'on le fait pour attirer l'attention d'une grenouille ou d'un poisson rouge.
N'ayant pas de mandragores animées « vivantes » à présenter à nos visiteurs, c'est moi qui, par un étrange tour des choses, passais pour un charlatan.
Heureux ilotes, analphabètes... touchant public des Almanachs.

Notice Historique

Connue dès l'Antiquité par les traités de Dioscoride et de Pline l'Ancien, la mandragore (Mandragora officinarum) s'est vue rapidement affublée de légendes en raison de ses puissants alcaloïdes (atropine, scopolamine, hyoscyamine) aux propriétés sédatives, hallucinogènes et toxiques. Si les médecins de l'Antiquité et du Moyen Âge l'utilisaient comme anesthésique naturel lors des interventions chirurgicales, c'est au cours de la période médiévale et de la Renaissance que l'imaginaire collectif s'est emparé de sa morphologie racinaire bifide pour bâtir le mythe de la plante anthropomorphe liée aux gibets et à la sorcellerie.

Vidéos et Documents Audiovisuels

Découvrez ci-dessous des documentations vidéos explorant l'histoire et les mythes de la mandragore :

Miniature Vidéo Mandragore 1 La Mandragore : Histoire, Mythes et Réalités

Une plongée historique et scientifique dans les légendes occultes de la fameuse racine hantée et ses usages ancestraux.

Miniature Vidéo Mandragore 2 Magie et Sorcellerie : Les Secrets des Homoncules

En 1775, le comte Kueffstein et l'abbé Geloni auraient réussi l'impossible : créer 10 homoncules vivants grâce à l'alchimie.

Bibliographie sélective

  • Bouquet, Jean, Figures de la Mandragore, plante démoniaque, Paris, 1936.
  • Schmidt, Albert-Marie, La Mandragore, Chapitre V : « Cajoler la Mandragore », Éditions du Pavois, 1945.
  • Tercinet, Louis, Mandragore, racine hantée... qui protège et qui tue, Thèse de Doctorat en pharmacie, novembre 1948.
  • Brown, Thomas, Essais sur les erreurs populaires, ou examen de plusieurs opinions reçues comme vrayes qui sont fausses et douteuses, 1733.
  • Renou, Jean de, Les Œuvres pharmaceutiques, 1626.