C’est peut-être la diversité de ses dons et de ses goûts qui avait jusqu’ici privé Claude Seignolle de la popularité que son œuvre mérite. Les spécialistes connaissent et apprécient à leur juste valeur ses précieux apports à l’étude du folklore ; les romanciers savent que ses romans contribuent à l’enrichissement de la littérature, car ils sont l’œuvre d’un poète à l’œil pur et à la plume vigoureuse !. Enfin, tous ceux qui s‘intéressent au démon guettent la parution de chaque conte signé de cet étrange démonologue… Ces récits de mystère et l’horreur ont une saveur qui n’appartient qu’à eux.
Je parle de la diversité de son œuvre, mais on est frappé aussi par la grande unité qui elle renferme, une unité d’intention, d’attitude. Tout ce qu’il crée porte la marque d’une sorte de Seignollisme ; empreinte d‘un tempérament tout à la fois curieux, poétique et réaliste, et il a accompli l’étrange exploit de capturer dans les rets d’une prose souple, vivante et naturelle, les démons, loups-garous et autres vampires que ses recherches d‘érudit lui ont fait découvrir. Il les tient fermement sous sa plume, et ils se débattent en vain dans l’univers littéraire où notre auteur les a transportés. Ils apparaissent dès lors comme des réalités troublantes, et l’attitude que le romancier adopte envers eux est si positive que le lecteur, comme l’auteur lui-même sans doute, ne peut s’empêcher de croire à leur existence.
Il est doublement curieux (je parle maintenant de l’artiste, non de l’érudit) qu‘il soit Français, car son œuvre se situe dans une tradition qui n‘a guère fleuri en France et qui est bien davantage celle du romantisme gothique illustré par des noms tels que E.T.A. Hoffman, Mary Shelley, Maturin, Monk Gibbon. Mais la façon dont Seignolle traite ses sujets d’épouvante, avec une lucidité terrifiante et une maîtrise qui les rend des plus convaincants, est une qualité qui ne peut appartenir qu’à un auteur français. C’est un conteur né qui ne cherche jamais à nous influencer ou à nous faire peur (comme on a eu si souvent l’impression dans les œuvres des auteurs gothiques). On sent qu’il décrit naturellement, froidement, quelque chose qui se passe sous ses yeux, et que ces
étranges créatures du subconscient humain existent réellement et peuvent à volonté se matérialiser devant nous.
Et si vous ne croyez pas à ces choses, un coup d’œil à l’une de ses monographies sur les mythes populaires, suffira à vous convaincre que des millions d’individus dans le monde n’affichent pas la même incrédulité ! Le sorcier, le vampire sont encore bien vivants de nos jours, et agissent par d’invisibles voies sur la vie secrète des hommes. Ils ne sont pas seulement des sujets d’étude pour l’érudit, mais aussi le matériau idéal pour le poète qui retourne sans cesse les pierres de l’esprit humain pour voir ce qui se cache dessous. On est rapidement séduit, et complètement Seignollisé à la lecture de cette œuvre à laquelle ce curieux goût du mystère donne sa densité poétique, même lorsqu’elle traite de sujets où le diabolique n’a que très peu de part. Dans ses souvenirs de guerre, dans La Gueule, par exemple, l’occulte ne fait figure que d‘accessoire, mais le ton de sa prose charge l’atmosphère d’un sentiment de poésie et de mystère envoûtant. Le mystère poétique enveloppe toute son œuvre comme une impalpable brume. Et pourtant… diable !… il n’est pas le rêveur diffus et sentimental que l’on pourrait imaginer ; c’est au contraire un homme gai, sincère, robuste et plein de chaleur.
Claude Seignolle s’est fait une place à part dans la littérature, et son sens très particulier de la poésie, du mystère et de l’ironie le situe en marge des écrivains de ce temps. Il est le seul dans son genre !
Lawrence Durrell
