Découverte de Seignolle par Thomas Owen

J’ai voulu connaître ce personnage qui m’avait autant impressionné – au demi siècle de ma vie – que l’avait fait Jean Ray quand j’avais dix-sept ans. Une correspondance se noua et une amitié griffue, pleine de flammes et de ténèbres. Jean Ray m’impressionnait par les prestiges de son inspiration brumeuse et le rayonnement d’une aventureuse personnalité.

Claude Seignolle faisait naître en moi une sourde terreur, par une sorte d’immobilité menaçante, par un mystère autour de sa personne, par la sensation qu’il constituait le point de rencontre d’un réseau de sortilèges, de malédictions et de conjurations qui n’étaient pas seulement de la littérature, mais une science appliquée, un savoir aussi riche que la Somme du Grand-Albert. Jean Ray était un bourlingueur dont l’imagination parcourait le monde. Claude Seignolle était un paysan madré, sorte d’araignée au centre de sa toile, bien au chaud dans son poil visqueux.

Je l’ai rencontré depuis et j’ai appris à le connaître. Il est sympatique, redoutablement. Volontiers rieur. Il pourrait être achéologue, professeur, éleveur d’abeilles, guérisseur. Il a le physique rassurant. Mais dans son regard brille une flamme qui ne peut être que le reflet du grand brasier.

Depuis des années, Claude Seignolle – par l’innocent détour et sous couvert du folklore – collectionne les diableries comme d’autres les papillons. Au contact de la terre de Sologne, toute gonflée des bouillonnements de la légende, il sent, il vit le monde des croyances paysannes, des craintes toujours présentes, des hantises inavouées. Il en est devenu en quelque sorte le conservateur le plus qualifié et personne, dans la littérature d’aujourd’hui, ne peut lui disputer cette place d’initié, au carrefour de l’ethnographie et du subconscient. Au coeur de ces magies qui poussent leurs racines bien loin dans le passée, il respire (comme il le dit lui-même) « les âcres senteurs qui émanent des perpétuelles flambées de l’imagination populaire ».

Son oeuvre littéraire, d’une haute et rare qualité, est née d’une longue fermentation de l’âme au contact des sorciers, de rebouteux, des jeteurs de sorts, des loups-garous, ou encore des lavandières de la nuit. Il a lu les vieux grimoires ; interprété les présages, connu les secrets de l’envoûtement. Il a guetté les revenants derrière un mur de cimetière, s’est perdu dans les marécages maudits, a pénétré la nuit, lumignon au poing, dans les étables malèficiées où on le mandait pour Dieu sait quels exorcismes.

Cet observateur passionné et lucide de l’angoisse des hommes, au contact de l’étrange et de l’inexplicable, ne demeure pas longtemps insensible à la peur qu’il sent naître et grandir autour de lui. Les minces nappes de ce brouillard mental qui sourd de la terre, des êtres et des choses, viennent peu à peu s’épaissir autour du conteur qui ne les a point conçues. Le voilà pris dans les enroulements reptiliens de cette opacité redoutable. Comme l’enlisé, il veut crier, retrouver l’air libre en tendant désespérément le bras. Trop tard !… Il ne s’appartient plus. Il se perd et nous avec lui !

Ce portrait de Claude Seignolle demeurait incomplet si un mot n’était dit de cette sensualité quasi primitive qui donne à ses personnages leur véritable dimension humaine au coeur même de l’aventure fantastique. Un feu venu du fond des âges échauffe les reins des hommes aux gestes lourds ; une odeur de foin, de feuilles et de peau caressée par le soleil monte du corsage et des bras nus des filles cherchant l’amour et le fuyant dans le même temps ; l’herbe, la rivière, les souches brûlées, le chien mouillé, le troupeau qui passe ajoutent un bouquet particulier aux senteurs paysannes. Mais les plaisirs champêtres sont dans l’ombre des buissons. La porte de la grange s’est ouverte brusquement sur un courant d’air galcé. Une petite flamme a couru au ras du chemin.

Un grand cri sur la lande. Des yeux verts qui trouvent la nuit. Est-ce lui ? A n’en pas douter… Ma peau se hérisse… Sur ma main, une patte griffue…

Thomas Owenreproduit avec l’aimable autorisation de la revue Dryade (Belgique)


Claude Seignolle au milieu des ses objets et livres, témoins d'un passé fantastique et mystérieux.

Cette angoisse que je m’avoue par Marcel Allain

Deux heures du matin !… J’écris cette note que, lecture achevée, j’ai coutume de glisser entre les pages de tout livre qui m’a plu… Mais j’hésite.

Une fois encore, il me semble que les mots dont je dois me servir sont usés. Il m’en faudrait de neufs, de spécifiques. Où les trouver ? – Le peintre, en mélangeant les couleurs de sa palette, crée la nuance qui satisfait son besoin d’expression. L’écrivain n’a pas pareille ressource. Il faut se contenter, toujours, du même vocabulaire. Et il est si pauvre, ce vocabulaire usagé, quand il s’agit d’exprimer, d’expliquer, des sentiments, voire de confuses impressions…

Tout, pourtant, est tranquille autour de moi. De l’autre côté de mes fenêtres closes, une nuit de dense obscurité tend son rideau de velours. Pas un bruit.

Pourquoi ne dirai-je pas l’angoisse qui est la mienne, l’angoisse qui est née de ma lecture de ce soir ? J’ai devant moi le dernier livre de Claude Seignolle. Je viens d’en tourner les pages… et je réfléchis, frissonnant.

…Oh ! vraiment, je sais, de belle date, qu’un destin humain se débat entre deux incertitudes certaines !

Notre naissance, notre mort sont des « inconnues ». Si la Science dresse le constat physiologique de ces moments, elle n’en tente aucune explication. D’où vient la Vie de l’homme qui naît ? Où s’en va-t-elle quand il meurt ? Ces deux questions sont « valables » comme il s’écrit, de nos jours. Puisque rien ne se crée, que rien ne s’anéantit, que, seulement, tout se transforme les deux problèmes majeurs en découlent. Mais ils sont admis de tous, tolérés par nos résignations. Ils ne sauraient donc engendrer ce malaise surprenant, à goût nouveau, attirant comme un abîme, que la lecture de Claude Seignolle a mis en moi ?

Ne serait-ce pas qu’entre ces deux inconnues – naissance et mort – l’écrivain, logique en son audace, en a posé une troisième, en faisant intervenir le facteur « temps » ? En nous rendant perceptible, pendant notre vie, ce monde redoutable que notre pensée ose à peine soupçonner et qui, cependant, nous les pressentons presque, côtoie notre monde quotidien ? J’entends et veux parler de cet Univers où s’agite le Malin, où grouillent les effarantes incarnations du Mal, du Galoup, des SS loups-garous, aux Larves, aux Influences, aux Sorts ?

« Récits maléfiques », « Récits cruels » dit Seignolle. Peut-être ! Mais, plus encore, évocations révélatrices du Peuple des Ténèbres. Il n’est que de les lire, ces récits, pour sentir – comme je le sens, ce soir – tout ce que l’invisible peut ou doit enclore de Démons, de Désincarnés, de Revenants, de Ceux qui sont en n’étant pas… en n’étant plus !…

Point de scepticisme, alors, car ici, nul dogme n’est à combattre ! Pas davantage de croyance, car il n’est proclamé nulle Révélation sainte, nul Évangile sacré ! Non ! Ne suffit-il pas qu’il y ait, impossible à nier, ce malaise que je m’avoue ?

Elles sont cependant, ces histoires étranges, écrites d’un style clair, limpide, délicieusement français, et les images y abondent, qui éclaboussent les phrases de clartés jolies.

Et puis, je connais Claude Seignolle ! Je me flatte d’être son ami. Je sais sa poignée de main cordiale, franche, solide. Alors, une fois de plus, d’où vient ce malaise que distillent ces livres, et qui leur donne, je le répète, l’hallucinant et passionnant vertige des abîmes qui attirent ?

D’où ? Peut-être du « suspense » que, diaboliquement, Seignolle dose de pages en pages ? De la qualité rare de ce suspense qui n’est pas celui du simple roman policier, car il se fonde sur l’ignorance de notre condition humaine, car il se bâtit sur nos curiosités, sur nos aspirations profondes ? C’est possible…

… Et cependant, quand j’évoque la silhouette de cet Ami que j’aime autant que j’admire son Œuvre, quand ma pensée me montre ce garçon qui est la vie même, quand je songe à son rire si chaud, à sa voix si timbrée, quand le souvenir de l’Homme efface les mérites de l’Auteur, quand je mesure, nettement, ce qui semble opposer celui-ci à celui-là, le mystère de cette contradiction m’apparaît soudain facile à expliquer…

À expliquer d’un mot : le talent – un grand talent.

MARCEL ALLAIN
alias Fantômas

Une pensée noire pour Claude Seignolle – Jean Ray

Toutes les fleurs s’épanouissaient en beauté, mais elles étaient noires, car l’enfer était en elles.

(Gustave Vigoureux –

Folklore flamand).

En 1910, j’ai rencontré les frères Franz et Heinz Heibel, deux octogénaires qui avaient vu brûler Hambourg en 1842.
— Un incendie allumé par des démons à tête de bête, disaient-ils, des « Wähncolfe » !
— « Währwolfinnen », précisa l’aîné, insistant sur le sexe des monstres, elles sont autrement dangereuses, car elles ne gardent pas toujours leur hideuse figure mais peuvent se changer en de très belles femmes !
J’ai dû me souvenir de l’heure passée avec les deux vieillards, des années après, quand j’écrivis La Ruelle ténébreuse, comme Claude Seignolle a dû se rappeler d’insolites rencontres, en présentant à ses lecteurs de Ce que me raconta Jacob les lycanthropes nazis, hurlant dans les nuits hantées de la monstrueuse cité hanséatique.
Claude Seignolle « aventurier de l’insolite » force les portes de l’inconnu, il ne compose pas avec les entités des ténèbres, il consent parfois à traiter avec elles, mais en maître. Sans doute parce qu’elles croient davantage en lui, que lui en elles, ce qui, d’ailleurs, serait le côté « faible » ou plutôt vulnérable des élémentals, des lémures et des larves, selon le fameux grimoire de Stein.
Les pages terribles du Bahut Noir et du Chupador peuvent faire penser à quelques-uns des romans noirs de Walpole et d’Anne Radcliffe, mais cette impression ne dure guère longtemps, car dans celles de Claude Seignolle la fiction recule rapidement à l’arrière-plan, pour faire place à la réalité de documents sans miséricorde.
Car en plein « fantastique », Claude Seignolle fait du document. (Il est du reste merveilleusement armé pour cela par son énorme érudition.)
Dans la plus grande partie de son œuvre, on se trouve soudain devant des faces réelles de la vie noire, qu’à tort ou à raison on veut infernales.
Et, ici, le terme « infernal » se présente automatiquement, car il ouvre un horizon immense à cette œuvre.
J’y reviendrai sans doute un jour, quand, devenu à mon tour un « aventurier de l’insolite », j’aurai pénétré dans l’enfer tel que Claude Seignolle le conçoit, le voit, ou, peut-être, l’installe dans notre vie.

Jean Ray.
Mars 1963.

Claude Seignolle, rencontre avec un centenaire insaisissable par Eric Poindron

Ce dimanche 25 juin, l’immense Claude Seignolle, écrivain, conteur, sorcier, « meneur de loups », ami de Jean Ray et de tant de grands maîtres du fantastique entrera dans sa cent-unième année. Eric Poindron, son ami et éditeur de Au Château de l’étrange, nous emmène en promenade mystérieuse avec un jeune homme insaisissable et centenaire. Suivez les guides…

Les sentiers nocturnes et fous où se cache l’inexpliqué

J’ai pour la première fois rencontré Claude Seignolle, le scribe des diables et des sorciers, dans l’immense bibliothèque d’une école religieuse de province. C’était durant mon adolescence à « Reims-la-morose ». M’ennuyant ferme auprès de mes camarades qui n’étaient pas mes camarades, je préférais, chaque midi, aider le Frère lettré à classer les livres que les rares lecteurs venaient rapporter. Je n’avais pas quinze ans et, si l’école ne m’amusait guère, j’endossais le costume de l’aspirant bibliothécaire avec conscience et curiosités. C’est cette année-là que je découvris Les Évangiles du Diable, L’Invitation au château de l’étrange et Delphine ou la nuit des halles. Dès les premières lectures, je me fis un véritable compagnon. Seignolle avait le don d’attraper l’adolescent que j’étais par le bras et de ne plus le lâcher.

Spectres, apparitions, dames blanches, présences sournoises ou maléfiques s’animaient avec vigueur sous la plume du raconteur d’histoires. a fil des pages, il était question de conversations avec l’au-delà, de maisons maudites, de présences inexpliquées, de nuits pas à pas et fantastiques que l’ami nouveau écrivait à bras le corps, à bras le cœur. Il n’affirmait rien et cette absence d’explications renforçait encore la fascination liée à découverte. Même si je devais quitter l’école de bonne heure, je ne devais jamais quitter Claude Seignolle.

Plus tard, alors que je vivais à Paris sans domicile établi, et trouvais refuge dans les musées et les bibliothèques – publiques cette fois –, je rencontrai Claude Seignolle, une nuit d’hiver, dans une ruelle proche du parc Montsouris. L’écrivain se promenait avec Gérard de Nerval, le poète famélique. Les deux compères marchaient bras dessus, bras dessous en bavardant, alors que Nerval avait mis fin à ses jours en 1855, non loin de la tour Saint-Jacques. Je les vis aussi clairement que vous me lisez. Je ne fis évidemment rien pour troubler cette rencontre ni percer ce mystère. Cette absence d’explications ne me troubla guère, l’un comme l’autre étant capables de confondre les époques et de s’amuser de nos certitudes. J’ai toujours, et malgré moi, fréquenté les sentiers où se cache l’inexpliqué.

Les années passèrent encore, et j’avais quitté Paris. Je traversais les Cévennes à pied, j’y reviendrai, sur les traces de Robert Louis Stevenson afin d’écrire un livre, et c’est dans le Gévaudan sauvage, un soir d’automne et de brume, que je revis Claude Seignolle, arpentant la montagne. Cette fois, point de poète à ses côtés. Personne. Seulement, dans le lointain, la nuit qui descendait et « ressemblait à un cri de loup ». C’était bien lui, au cœur de mon histoire. Et il parlait à haute voix. Je m’approchai, mais le vieil homme avait disparu. Une fois encore, cette absence d’explications ne me troubla guère. En revanche, je restai coi en apprenant à mon retour que, presque cinquante ans avant moi, Claude Seignolle, le « traceur de mémoires », avait lui aussi traversé le Languedoc des Cévennes à la mer, afin de retrouver les pas d’un certain Robert Louis Stevenson. Inutile d’inventer, il suffit de ramasser les bouts d’histoires tombées sur le chemin.

« Pas d’autres littératures que celle qui naît de faits à l’état brut »

Après la parution du livre qui relatait mon voyage dans les Cévennes, je reçus par la poste Promenade à travers les traditions populaires languedocienne de Claude Seignolle. En ouvrant l’ouvrage épais, une longue lettre manuscrite, écrite à même le livre m’attendait :

 

Cher Éric Poindron, poète et voyageur frère aux découvertes insolites, aux amis multiples que je redécouvre dans ton votre excellent ouvrage Belles étoiles que l’ami Jacques Baudou a eu la bonne idée de nous faire savoir dans Le Monde et sur lequel je me suis précipité. Apprenez que le nom seul de Stevenson me ferait dévorer le papier sur lequel on le republie. Vous avez fait le pèlerinage en un éclectique ouvrage, acceptez que le « beau (?) vieillard » rencontré sur une route de Lozère vous offre le produit de sa quête auprès des esprits anciens rencontrés, avec tout autant de fascination que vous.

Le livre est ici dans son jus : pas d’autres littératures que celle qui naît de faits à l’état brut. En mon temps, personne ne se souvenait de Robert Louis Stevenson, et pourtant, tous en étaient plus ou moins contemporains. Mais j’ai vu « d’en-dedans » ce que lui a vu « d’en-dehors », et à ce titre, mon affection pour l’homme et l’écrivain francophone s’amplifie de reconnaissance.

Vous avez une chaude et féconde plume et des amis de tous les temps ; les vôtres sont en partie les miens que j’ai souvent honorés de livre-frère ; Nerval dans La Nuit des halles, ainsi que Restif de La Bretonne, mon pote, aux témoignages gonflés de ses propres fantasmes. Tous ceux que vous dites : nos frères, c’est-à-dire nous. Et je vous salue bien fort avec mes compliments sincères.

 

Claude Seignolle

 

Voilà comment nous devînmes amis. Au fil des ans, Claude m’a envoyé de nombreux livres – dans lesquels il glisse chaque fois des reliques, des articles découpés, des images, des photographies et des mots amicaux – et je ne peux compter les nombreuses heures passées au téléphone à écouter ses anecdotes fécondes et sa verve vivifiante.

Je me souviens des mots que Jacques Bergier avait écrits à sa belle intention : « Peu de gens malheureusement se donnent la peine de recueillir et de noter le folklore de nos campagnes et de nos villes. Claude Seignolle s’y acharne, et j’attache une grande importance à ses travaux. Il ne prétend émettre aucune théorie et il a raison. » Et le magicien Bergier d’ajouter : « Claude Seignolle décrit des événements non pas des expériences ; cela ne l’empêche pas d’être passionnant au point de vue scientifique. Et le fait d’être intéressant au point de vue scientifique ne l’empêche pas d’être passionnant. »

 

Avec l’ami Claude, nous avons continué à converser, à collecter et à fréquenter ce lien de confidence, dont il faudra toujours être en quête de l’adresse et qu’il a baptisé « Au château de l’étrange ». C’est un lieu-dit et improbable comme un Argol, à l’intention de quelques fous, de quelques mordus par les cauchemars qui sont les bas et fins fonds de notre « imaginaire-vrai. »

Ami lecteur, si tu veux chercher avec nous, prends la route et fais silence à défaut de vœux. Rendez-vous en l’étrange château. Et ne sois pas troublé par l’absence d’explications. Contente-toi de vous t’égarer et de jubiler devant le grand spectacle de l’inexpliqué.

Oui, toujours voyager dans les nuits inconnues et constellées pour mieux vérifier puis édifier ses rêves.

« Mais pour nous, poètes, est-il une limite, visible entre le vrai et l’imaginaire et ne souffrons-nous pas de nos rêves comme s’ils étaient réalité ? », n’est-ce pas Claude ?

Quelques livres à découvrir 

Ils sont nombreux. Les loups verts où Seignolle mélange avec effroi sa propre histoire et la barbarie nazie, faisant des SS des loups-garous, est un très grand livre dérangeant. La Gueule, qui raconte en partie sa captivité dans l’Allemagne nazie est aussi un livre majeur. L’auteur écrit comme on martèle et se dévoile. Ici, la peur, la folie et la faim prennent des allures de danse macabre. Son œuvre érotique, quoique peu importante est aussi magistrale. Je pense bien sûr à L’éloge de la nymphomanie, un livre exalté qui célèbre le sexe et le corps, longtemps interdit et qui aurait mérité de faire partie de « L’enfer de la Bibliothèque Nationale » aux côtés des très grands textes licencieux.

Les Evangiles du diable est un livre considérable qui n’a jamais de fin, à la manière des Mille et une nuits. Claude Seignolle se fait collecteur, chercheur d’or(s), ethnographe et conteur de tout premier ordre. C’est un peu son « grand œuvre », au sens où l’entende les compagnons. On pourrait presque croire que c’est le livre d’une vie, et pourtant, l’œuvre de Seignolle est si vaste que l’on pourrait croire qu’il possède plusieurs vies. Ou que le diable est allé à confesse et lui a prêté main forte.

Enfin, il est impossible de ne pas évoquer, et même saluer, La Nuit des halles qui est un livre enivrant, fascinant. C’est pour moi le chef d’œuvre de Claude Seignolle. Ici, l’écrivain est tout entier et magicien. Il se fait piéton d’un Paris disparu et passe-muraille. Il joue avec les époques, convoque Villon, Gérard de Nerval, Restif de la Bretonne et tous les fantômes considérables d’un Paris qu’il réinvente pour mieux lui rendre hommage. Ouvrez-le livre à n’importe quelle page, commencez la lecture et vous passerez de l’autre côté du miroir. C’est un texte fascinant que l’on peut relire et relire.

Chaque fois, on y déniche une nouvelle pépite. Ici, point de ville Lumière mais au contraire une ville sombre et sépulcrale, celle des halles de naguère et de l’église Saint-Merri, de la tour Saint-Jacques ou de l’île Saint-Louis. À la fois déambulation, confession, nouvelles, histoire insolite d’un Paris « alchimiste », La Nuit des halles, est l’enfant réussi de la poésie urbaine et du fantastique. La bibliothèque de « l’honnête homme » est incomplète si ce très grand livre en est absent.

Claude Seignolle en un seul titre 

Autrefois paru sous le titre Invitation au château de l’étrange, cet ouvrage de Claude Seignolle paraît dans une nouvelle version revue et corrigée. 

Ce n’est pas moi qui ai choisi de rééditer ce livre, c’est Claude qui me l’a proposé et, bien évidemment, j’ai dit oui sans réfléchir puisque ce texte fait partie de mes lectures favorites. C’est un livre unique en son genre et unique dans l’œuvre Claude, mélangeant avec astuce des faits presque cliniques et un climat romanesque. Nous ne sommes pas très loin du « réalisme fantastique », cher à Bergier et Pauwels, mais aussi d’écrivains comme Maurice Renard ou l’immense André Hardellet qui était un ami de Claude. 

Véritable livre culte, cet « étrange objet » (épuisé et recherché par les amateurs de peurs insolites et de fantastique urbain) s’adresse à tous ceux que fascinent les aventures inexpliquées, et peut donner de l’imagination au lecteur, comme cette histoire de carrosse volant qui s’enfonce dans les bois où s’élevait jadis un château. J’avoue avoir aussi un faible pour une histoire absurde et cruelle où un vieil érudit démonologue vend sa bibliothèque ésotérique. Tout cela se terminera fort mal. Oui, ce château et bien étrange et il faut un certain courage pour s’approcher des fossés à travers les ronces hargneuses…

Spectres, apparitions, dames blanches, présences sournoises ou maléfiques, envoûtements et conversations avec l’au-delà, sont quelques-uns des thèmes effrayants abordés. Pourtant, ici, point de fiction ni de sensationnalisme convenu. Claude Seignolle se contente seulement de recueillir des témoignages qu’il met en scène jusqu’à la grande peur finale. « Scribe des miracles et des peurs ancestrales », il archive, éclaire, recense, sans jamais juger. Le résultat est fascinant, obsédant, dérangeant.

Au château de l’étrange est un livre unique et inclassable, ce qui peut explique la fascination qu’il exerce sur le lecteur. C’est un mélange savant et réussi de traditions ancestrales, de nouvelles fantastiques et d’écriture romanesque. L’écrivain propose et le lecteur dispose. Les lecteurs incrédules pourraient se mettre à douter et les autres s’égareront avec délice dans les chemins où rôdent la peur et les mystères.

Et s’il existait « autre chose » à côtes de nos certitudes ? En chasseur de fantômes avant l’heure, Claude Seignolle nous invite au cœur des mystères : lieux étranges et maudits, voyage dans le temps, prémonitions, présences invisibles, personnages insolites et monstrueux, magie et sorcellerie. Oui, la peur rôde au cœur de ces pages… Voilà le lecteur prévenu.

Éric Poindron est éditeur – aux éditions Le Castor Astral où il dirige la collection « Curiosa & cætera » –, écrivain (Actes Sud, Flammarion, L’Épure, Les éditions du Coq à l’Âne, Les venterniers), piéton, animateur d’ateliers d’écriture, critique et cryptobibliopathonomade. Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexactes ou para-littérature.