Découverte de Seignolle par Thomas Owen

J’ai voulu connaître ce personnage qui m’avait autant impressionné – au demi siècle de ma vie – que l’avait fait Jean Ray quand j’avais dix-sept ans. Une correspondance se noua et une amitié griffue, pleine de flammes et de ténèbres. Jean Ray m’impressionnait par les prestiges de son inspiration brumeuse et le rayonnement d’une aventureuse personnalité.

Claude Seignolle faisait naître en moi une sourde terreur, par une sorte d’immobilité menaçante, par un mystère autour de sa personne, par la sensation qu’il constituait le point de rencontre d’un réseau de sortilèges, de malédictions et de conjurations qui n’étaient pas seulement de la littérature, mais une science appliquée, un savoir aussi riche que la Somme du Grand-Albert. Jean Ray était un bourlingueur dont l’imagination parcourait le monde. Claude Seignolle était un paysan madré, sorte d’araignée au centre de sa toile, bien au chaud dans son poil visqueux.

Je l’ai rencontré depuis et j’ai appris à le connaître. Il est sympatique, redoutablement. Volontiers rieur. Il pourrait être achéologue, professeur, éleveur d’abeilles, guérisseur. Il a le physique rassurant. Mais dans son regard brille une flamme qui ne peut être que le reflet du grand brasier.

Depuis des années, Claude Seignolle – par l’innocent détour et sous couvert du folklore – collectionne les diableries comme d’autres les papillons. Au contact de la terre de Sologne, toute gonflée des bouillonnements de la légende, il sent, il vit le monde des croyances paysannes, des craintes toujours présentes, des hantises inavouées. Il en est devenu en quelque sorte le conservateur le plus qualifié et personne, dans la littérature d’aujourd’hui, ne peut lui disputer cette place d’initié, au carrefour de l’ethnographie et du subconscient. Au coeur de ces magies qui poussent leurs racines bien loin dans le passée, il respire (comme il le dit lui-même) « les âcres senteurs qui émanent des perpétuelles flambées de l’imagination populaire ».

Son oeuvre littéraire, d’une haute et rare qualité, est née d’une longue fermentation de l’âme au contact des sorciers, de rebouteux, des jeteurs de sorts, des loups-garous, ou encore des lavandières de la nuit. Il a lu les vieux grimoires ; interprété les présages, connu les secrets de l’envoûtement. Il a guetté les revenants derrière un mur de cimetière, s’est perdu dans les marécages maudits, a pénétré la nuit, lumignon au poing, dans les étables malèficiées où on le mandait pour Dieu sait quels exorcismes.

Cet observateur passionné et lucide de l’angoisse des hommes, au contact de l’étrange et de l’inexplicable, ne demeure pas longtemps insensible à la peur qu’il sent naître et grandir autour de lui. Les minces nappes de ce brouillard mental qui sourd de la terre, des êtres et des choses, viennent peu à peu s’épaissir autour du conteur qui ne les a point conçues. Le voilà pris dans les enroulements reptiliens de cette opacité redoutable. Comme l’enlisé, il veut crier, retrouver l’air libre en tendant désespérément le bras. Trop tard !… Il ne s’appartient plus. Il se perd et nous avec lui !

Ce portrait de Claude Seignolle demeurait incomplet si un mot n’était dit de cette sensualité quasi primitive qui donne à ses personnages leur véritable dimension humaine au coeur même de l’aventure fantastique. Un feu venu du fond des âges échauffe les reins des hommes aux gestes lourds ; une odeur de foin, de feuilles et de peau caressée par le soleil monte du corsage et des bras nus des filles cherchant l’amour et le fuyant dans le même temps ; l’herbe, la rivière, les souches brûlées, le chien mouillé, le troupeau qui passe ajoutent un bouquet particulier aux senteurs paysannes. Mais les plaisirs champêtres sont dans l’ombre des buissons. La porte de la grange s’est ouverte brusquement sur un courant d’air galcé. Une petite flamme a couru au ras du chemin.

Un grand cri sur la lande. Des yeux verts qui trouvent la nuit. Est-ce lui ? A n’en pas douter… Ma peau se hérisse… Sur ma main, une patte griffue…

Thomas Owenreproduit avec l’aimable autorisation de la revue Dryade (Belgique)


Claude Seignolle au milieu des ses objets et livres, témoins d'un passé fantastique et mystérieux.

Cette angoisse que je m’avoue par Marcel Allain

Deux heures du matin !… J’écris cette note que, lecture achevée, j’ai coutume de glisser entre les pages de tout livre qui m’a plu… Mais j’hésite.

Une fois encore, il me semble que les mots dont je dois me servir sont usés. Il m’en faudrait de neufs, de spécifiques. Où les trouver ? – Le peintre, en mélangeant les couleurs de sa palette, crée la nuance qui satisfait son besoin d’expression. L’écrivain n’a pas pareille ressource. Il faut se contenter, toujours, du même vocabulaire. Et il est si pauvre, ce vocabulaire usagé, quand il s’agit d’exprimer, d’expliquer, des sentiments, voire de confuses impressions…

Tout, pourtant, est tranquille autour de moi. De l’autre côté de mes fenêtres closes, une nuit de dense obscurité tend son rideau de velours. Pas un bruit.

Pourquoi ne dirai-je pas l’angoisse qui est la mienne, l’angoisse qui est née de ma lecture de ce soir ? J’ai devant moi le dernier livre de Claude Seignolle. Je viens d’en tourner les pages… et je réfléchis, frissonnant.

…Oh ! vraiment, je sais, de belle date, qu’un destin humain se débat entre deux incertitudes certaines !

Notre naissance, notre mort sont des « inconnues ». Si la Science dresse le constat physiologique de ces moments, elle n’en tente aucune explication. D’où vient la Vie de l’homme qui naît ? Où s’en va-t-elle quand il meurt ? Ces deux questions sont « valables » comme il s’écrit, de nos jours. Puisque rien ne se crée, que rien ne s’anéantit, que, seulement, tout se transforme les deux problèmes majeurs en découlent. Mais ils sont admis de tous, tolérés par nos résignations. Ils ne sauraient donc engendrer ce malaise surprenant, à goût nouveau, attirant comme un abîme, que la lecture de Claude Seignolle a mis en moi ?

Ne serait-ce pas qu’entre ces deux inconnues – naissance et mort – l’écrivain, logique en son audace, en a posé une troisième, en faisant intervenir le facteur « temps » ? En nous rendant perceptible, pendant notre vie, ce monde redoutable que notre pensée ose à peine soupçonner et qui, cependant, nous les pressentons presque, côtoie notre monde quotidien ? J’entends et veux parler de cet Univers où s’agite le Malin, où grouillent les effarantes incarnations du Mal, du Galoup, des SS loups-garous, aux Larves, aux Influences, aux Sorts ?

« Récits maléfiques », « Récits cruels » dit Seignolle. Peut-être ! Mais, plus encore, évocations révélatrices du Peuple des Ténèbres. Il n’est que de les lire, ces récits, pour sentir – comme je le sens, ce soir – tout ce que l’invisible peut ou doit enclore de Démons, de Désincarnés, de Revenants, de Ceux qui sont en n’étant pas… en n’étant plus !…

Point de scepticisme, alors, car ici, nul dogme n’est à combattre ! Pas davantage de croyance, car il n’est proclamé nulle Révélation sainte, nul Évangile sacré ! Non ! Ne suffit-il pas qu’il y ait, impossible à nier, ce malaise que je m’avoue ?

Elles sont cependant, ces histoires étranges, écrites d’un style clair, limpide, délicieusement français, et les images y abondent, qui éclaboussent les phrases de clartés jolies.

Et puis, je connais Claude Seignolle ! Je me flatte d’être son ami. Je sais sa poignée de main cordiale, franche, solide. Alors, une fois de plus, d’où vient ce malaise que distillent ces livres, et qui leur donne, je le répète, l’hallucinant et passionnant vertige des abîmes qui attirent ?

D’où ? Peut-être du « suspense » que, diaboliquement, Seignolle dose de pages en pages ? De la qualité rare de ce suspense qui n’est pas celui du simple roman policier, car il se fonde sur l’ignorance de notre condition humaine, car il se bâtit sur nos curiosités, sur nos aspirations profondes ? C’est possible…

… Et cependant, quand j’évoque la silhouette de cet Ami que j’aime autant que j’admire son Œuvre, quand ma pensée me montre ce garçon qui est la vie même, quand je songe à son rire si chaud, à sa voix si timbrée, quand le souvenir de l’Homme efface les mérites de l’Auteur, quand je mesure, nettement, ce qui semble opposer celui-ci à celui-là, le mystère de cette contradiction m’apparaît soudain facile à expliquer…

À expliquer d’un mot : le talent – un grand talent.

MARCEL ALLAIN
alias Fantômas

Une pensée noire pour Claude Seignolle – Jean Ray

Toutes les fleurs s’épanouissaient en beauté, mais elles étaient noires, car l’enfer était en elles.

(Gustave Vigoureux –

Folklore flamand).

En 1910, j’ai rencontré les frères Franz et Heinz Heibel, deux octogénaires qui avaient vu brûler Hambourg en 1842.
— Un incendie allumé par des démons à tête de bête, disaient-ils, des « Wähncolfe » !
— « Währwolfinnen », précisa l’aîné, insistant sur le sexe des monstres, elles sont autrement dangereuses, car elles ne gardent pas toujours leur hideuse figure mais peuvent se changer en de très belles femmes !
J’ai dû me souvenir de l’heure passée avec les deux vieillards, des années après, quand j’écrivis La Ruelle ténébreuse, comme Claude Seignolle a dû se rappeler d’insolites rencontres, en présentant à ses lecteurs de Ce que me raconta Jacob les lycanthropes nazis, hurlant dans les nuits hantées de la monstrueuse cité hanséatique.
Claude Seignolle « aventurier de l’insolite » force les portes de l’inconnu, il ne compose pas avec les entités des ténèbres, il consent parfois à traiter avec elles, mais en maître. Sans doute parce qu’elles croient davantage en lui, que lui en elles, ce qui, d’ailleurs, serait le côté « faible » ou plutôt vulnérable des élémentals, des lémures et des larves, selon le fameux grimoire de Stein.
Les pages terribles du Bahut Noir et du Chupador peuvent faire penser à quelques-uns des romans noirs de Walpole et d’Anne Radcliffe, mais cette impression ne dure guère longtemps, car dans celles de Claude Seignolle la fiction recule rapidement à l’arrière-plan, pour faire place à la réalité de documents sans miséricorde.
Car en plein « fantastique », Claude Seignolle fait du document. (Il est du reste merveilleusement armé pour cela par son énorme érudition.)
Dans la plus grande partie de son œuvre, on se trouve soudain devant des faces réelles de la vie noire, qu’à tort ou à raison on veut infernales.
Et, ici, le terme « infernal » se présente automatiquement, car il ouvre un horizon immense à cette œuvre.
J’y reviendrai sans doute un jour, quand, devenu à mon tour un « aventurier de l’insolite », j’aurai pénétré dans l’enfer tel que Claude Seignolle le conçoit, le voit, ou, peut-être, l’installe dans notre vie.

Jean Ray.
Mars 1963.

Claude Seignolle, rencontre avec un centenaire insaisissable par Eric Poindron

Ce dimanche 25 juin, l’immense Claude Seignolle, écrivain, conteur, sorcier, « meneur de loups », ami de Jean Ray et de tant de grands maîtres du fantastique entrera dans sa cent-unième année. Eric Poindron, son ami et éditeur de Au Château de l’étrange, nous emmène en promenade mystérieuse avec un jeune homme insaisissable et centenaire. Suivez les guides…

Les sentiers nocturnes et fous où se cache l’inexpliqué

J’ai pour la première fois rencontré Claude Seignolle, le scribe des diables et des sorciers, dans l’immense bibliothèque d’une école religieuse de province. C’était durant mon adolescence à « Reims-la-morose ». M’ennuyant ferme auprès de mes camarades qui n’étaient pas mes camarades, je préférais, chaque midi, aider le Frère lettré à classer les livres que les rares lecteurs venaient rapporter. Je n’avais pas quinze ans et, si l’école ne m’amusait guère, j’endossais le costume de l’aspirant bibliothécaire avec conscience et curiosités. C’est cette année-là que je découvris Les Évangiles du Diable, L’Invitation au château de l’étrange et Delphine ou la nuit des halles. Dès les premières lectures, je me fis un véritable compagnon. Seignolle avait le don d’attraper l’adolescent que j’étais par le bras et de ne plus le lâcher.

Spectres, apparitions, dames blanches, présences sournoises ou maléfiques s’animaient avec vigueur sous la plume du raconteur d’histoires. a fil des pages, il était question de conversations avec l’au-delà, de maisons maudites, de présences inexpliquées, de nuits pas à pas et fantastiques que l’ami nouveau écrivait à bras le corps, à bras le cœur. Il n’affirmait rien et cette absence d’explications renforçait encore la fascination liée à découverte. Même si je devais quitter l’école de bonne heure, je ne devais jamais quitter Claude Seignolle.

Plus tard, alors que je vivais à Paris sans domicile établi, et trouvais refuge dans les musées et les bibliothèques – publiques cette fois –, je rencontrai Claude Seignolle, une nuit d’hiver, dans une ruelle proche du parc Montsouris. L’écrivain se promenait avec Gérard de Nerval, le poète famélique. Les deux compères marchaient bras dessus, bras dessous en bavardant, alors que Nerval avait mis fin à ses jours en 1855, non loin de la tour Saint-Jacques. Je les vis aussi clairement que vous me lisez. Je ne fis évidemment rien pour troubler cette rencontre ni percer ce mystère. Cette absence d’explications ne me troubla guère, l’un comme l’autre étant capables de confondre les époques et de s’amuser de nos certitudes. J’ai toujours, et malgré moi, fréquenté les sentiers où se cache l’inexpliqué.

Les années passèrent encore, et j’avais quitté Paris. Je traversais les Cévennes à pied, j’y reviendrai, sur les traces de Robert Louis Stevenson afin d’écrire un livre, et c’est dans le Gévaudan sauvage, un soir d’automne et de brume, que je revis Claude Seignolle, arpentant la montagne. Cette fois, point de poète à ses côtés. Personne. Seulement, dans le lointain, la nuit qui descendait et « ressemblait à un cri de loup ». C’était bien lui, au cœur de mon histoire. Et il parlait à haute voix. Je m’approchai, mais le vieil homme avait disparu. Une fois encore, cette absence d’explications ne me troubla guère. En revanche, je restai coi en apprenant à mon retour que, presque cinquante ans avant moi, Claude Seignolle, le « traceur de mémoires », avait lui aussi traversé le Languedoc des Cévennes à la mer, afin de retrouver les pas d’un certain Robert Louis Stevenson. Inutile d’inventer, il suffit de ramasser les bouts d’histoires tombées sur le chemin.

« Pas d’autres littératures que celle qui naît de faits à l’état brut »

Après la parution du livre qui relatait mon voyage dans les Cévennes, je reçus par la poste Promenade à travers les traditions populaires languedocienne de Claude Seignolle. En ouvrant l’ouvrage épais, une longue lettre manuscrite, écrite à même le livre m’attendait :

 

Cher Éric Poindron, poète et voyageur frère aux découvertes insolites, aux amis multiples que je redécouvre dans ton votre excellent ouvrage Belles étoiles que l’ami Jacques Baudou a eu la bonne idée de nous faire savoir dans Le Monde et sur lequel je me suis précipité. Apprenez que le nom seul de Stevenson me ferait dévorer le papier sur lequel on le republie. Vous avez fait le pèlerinage en un éclectique ouvrage, acceptez que le « beau (?) vieillard » rencontré sur une route de Lozère vous offre le produit de sa quête auprès des esprits anciens rencontrés, avec tout autant de fascination que vous.

Le livre est ici dans son jus : pas d’autres littératures que celle qui naît de faits à l’état brut. En mon temps, personne ne se souvenait de Robert Louis Stevenson, et pourtant, tous en étaient plus ou moins contemporains. Mais j’ai vu « d’en-dedans » ce que lui a vu « d’en-dehors », et à ce titre, mon affection pour l’homme et l’écrivain francophone s’amplifie de reconnaissance.

Vous avez une chaude et féconde plume et des amis de tous les temps ; les vôtres sont en partie les miens que j’ai souvent honorés de livre-frère ; Nerval dans La Nuit des halles, ainsi que Restif de La Bretonne, mon pote, aux témoignages gonflés de ses propres fantasmes. Tous ceux que vous dites : nos frères, c’est-à-dire nous. Et je vous salue bien fort avec mes compliments sincères.

 

Claude Seignolle

 

Voilà comment nous devînmes amis. Au fil des ans, Claude m’a envoyé de nombreux livres – dans lesquels il glisse chaque fois des reliques, des articles découpés, des images, des photographies et des mots amicaux – et je ne peux compter les nombreuses heures passées au téléphone à écouter ses anecdotes fécondes et sa verve vivifiante.

Je me souviens des mots que Jacques Bergier avait écrits à sa belle intention : « Peu de gens malheureusement se donnent la peine de recueillir et de noter le folklore de nos campagnes et de nos villes. Claude Seignolle s’y acharne, et j’attache une grande importance à ses travaux. Il ne prétend émettre aucune théorie et il a raison. » Et le magicien Bergier d’ajouter : « Claude Seignolle décrit des événements non pas des expériences ; cela ne l’empêche pas d’être passionnant au point de vue scientifique. Et le fait d’être intéressant au point de vue scientifique ne l’empêche pas d’être passionnant. »

 

Avec l’ami Claude, nous avons continué à converser, à collecter et à fréquenter ce lien de confidence, dont il faudra toujours être en quête de l’adresse et qu’il a baptisé « Au château de l’étrange ». C’est un lieu-dit et improbable comme un Argol, à l’intention de quelques fous, de quelques mordus par les cauchemars qui sont les bas et fins fonds de notre « imaginaire-vrai. »

Ami lecteur, si tu veux chercher avec nous, prends la route et fais silence à défaut de vœux. Rendez-vous en l’étrange château. Et ne sois pas troublé par l’absence d’explications. Contente-toi de vous t’égarer et de jubiler devant le grand spectacle de l’inexpliqué.

Oui, toujours voyager dans les nuits inconnues et constellées pour mieux vérifier puis édifier ses rêves.

« Mais pour nous, poètes, est-il une limite, visible entre le vrai et l’imaginaire et ne souffrons-nous pas de nos rêves comme s’ils étaient réalité ? », n’est-ce pas Claude ?

Quelques livres à découvrir 

Ils sont nombreux. Les loups verts où Seignolle mélange avec effroi sa propre histoire et la barbarie nazie, faisant des SS des loups-garous, est un très grand livre dérangeant. La Gueule, qui raconte en partie sa captivité dans l’Allemagne nazie est aussi un livre majeur. L’auteur écrit comme on martèle et se dévoile. Ici, la peur, la folie et la faim prennent des allures de danse macabre. Son œuvre érotique, quoique peu importante est aussi magistrale. Je pense bien sûr à L’éloge de la nymphomanie, un livre exalté qui célèbre le sexe et le corps, longtemps interdit et qui aurait mérité de faire partie de « L’enfer de la Bibliothèque Nationale » aux côtés des très grands textes licencieux.

Les Evangiles du diable est un livre considérable qui n’a jamais de fin, à la manière des Mille et une nuits. Claude Seignolle se fait collecteur, chercheur d’or(s), ethnographe et conteur de tout premier ordre. C’est un peu son « grand œuvre », au sens où l’entende les compagnons. On pourrait presque croire que c’est le livre d’une vie, et pourtant, l’œuvre de Seignolle est si vaste que l’on pourrait croire qu’il possède plusieurs vies. Ou que le diable est allé à confesse et lui a prêté main forte.

Enfin, il est impossible de ne pas évoquer, et même saluer, La Nuit des halles qui est un livre enivrant, fascinant. C’est pour moi le chef d’œuvre de Claude Seignolle. Ici, l’écrivain est tout entier et magicien. Il se fait piéton d’un Paris disparu et passe-muraille. Il joue avec les époques, convoque Villon, Gérard de Nerval, Restif de la Bretonne et tous les fantômes considérables d’un Paris qu’il réinvente pour mieux lui rendre hommage. Ouvrez-le livre à n’importe quelle page, commencez la lecture et vous passerez de l’autre côté du miroir. C’est un texte fascinant que l’on peut relire et relire.

Chaque fois, on y déniche une nouvelle pépite. Ici, point de ville Lumière mais au contraire une ville sombre et sépulcrale, celle des halles de naguère et de l’église Saint-Merri, de la tour Saint-Jacques ou de l’île Saint-Louis. À la fois déambulation, confession, nouvelles, histoire insolite d’un Paris « alchimiste », La Nuit des halles, est l’enfant réussi de la poésie urbaine et du fantastique. La bibliothèque de « l’honnête homme » est incomplète si ce très grand livre en est absent.

Claude Seignolle en un seul titre 

Autrefois paru sous le titre Invitation au château de l’étrange, cet ouvrage de Claude Seignolle paraît dans une nouvelle version revue et corrigée. 

Ce n’est pas moi qui ai choisi de rééditer ce livre, c’est Claude qui me l’a proposé et, bien évidemment, j’ai dit oui sans réfléchir puisque ce texte fait partie de mes lectures favorites. C’est un livre unique en son genre et unique dans l’œuvre Claude, mélangeant avec astuce des faits presque cliniques et un climat romanesque. Nous ne sommes pas très loin du « réalisme fantastique », cher à Bergier et Pauwels, mais aussi d’écrivains comme Maurice Renard ou l’immense André Hardellet qui était un ami de Claude. 

Véritable livre culte, cet « étrange objet » (épuisé et recherché par les amateurs de peurs insolites et de fantastique urbain) s’adresse à tous ceux que fascinent les aventures inexpliquées, et peut donner de l’imagination au lecteur, comme cette histoire de carrosse volant qui s’enfonce dans les bois où s’élevait jadis un château. J’avoue avoir aussi un faible pour une histoire absurde et cruelle où un vieil érudit démonologue vend sa bibliothèque ésotérique. Tout cela se terminera fort mal. Oui, ce château et bien étrange et il faut un certain courage pour s’approcher des fossés à travers les ronces hargneuses…

Spectres, apparitions, dames blanches, présences sournoises ou maléfiques, envoûtements et conversations avec l’au-delà, sont quelques-uns des thèmes effrayants abordés. Pourtant, ici, point de fiction ni de sensationnalisme convenu. Claude Seignolle se contente seulement de recueillir des témoignages qu’il met en scène jusqu’à la grande peur finale. « Scribe des miracles et des peurs ancestrales », il archive, éclaire, recense, sans jamais juger. Le résultat est fascinant, obsédant, dérangeant.

Au château de l’étrange est un livre unique et inclassable, ce qui peut explique la fascination qu’il exerce sur le lecteur. C’est un mélange savant et réussi de traditions ancestrales, de nouvelles fantastiques et d’écriture romanesque. L’écrivain propose et le lecteur dispose. Les lecteurs incrédules pourraient se mettre à douter et les autres s’égareront avec délice dans les chemins où rôdent la peur et les mystères.

Et s’il existait « autre chose » à côtes de nos certitudes ? En chasseur de fantômes avant l’heure, Claude Seignolle nous invite au cœur des mystères : lieux étranges et maudits, voyage dans le temps, prémonitions, présences invisibles, personnages insolites et monstrueux, magie et sorcellerie. Oui, la peur rôde au cœur de ces pages… Voilà le lecteur prévenu.

Éric Poindron est éditeur – aux éditions Le Castor Astral où il dirige la collection « Curiosa & cætera » –, écrivain (Actes Sud, Flammarion, L’Épure, Les éditions du Coq à l’Âne, Les venterniers), piéton, animateur d’ateliers d’écriture, critique et cryptobibliopathonomade. Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexactes ou para-littérature. 

La voix qui venait d’ailleurs – Hommage de Jimmy Guieu

CHAPITRE PREMIER

Dans le grand hall du siège de la revue L.E.M. (« L’étrange et le mystérieux dans le monde…, et ailleurs »), une longue table avait été dressée, chargée de verres et d’innombrables bouteilles où les jus de fruits voisinaient avec le bourbon Old Crow, le Morlant brut ou le Gilbey’s whisky ; éclectisme de bon aloi pour ce cocktail offert par Gilles Novak à ses collaborateurs et amis à l’occasion du succès obtenu par cette revue dont le tirage venait d’atteindre 100 000 exemplaires.

Le Tout-Paris de l’insolite et du « mystérieux inconnu » se trouvait réuni et l’on pouvait voir, verre en main, Robert Charroux discutant avec animation en compagnie de Guy Tarade et Sylf, cette femme charmante et pleine de douceur qui enfanta l’étrange univers de Kobor Tigan’t , ou bien Richard-Bessières, Maurice Limât et Max-André Rayjean s’entretenant de leur dernier — « né », tandis que Jean Sendy et Marc Thirouin  s’efforçaient de concilier leur point de vue divergent sur les O.V.N.I., Sendy rejetant la thèse « origine extra-terrestre actuelle » pour s’en tenir aux incursions des « Célestes » dans le passé et Thirouin soutenant que lesdits « Célestes » pouvaient fort bien revenir, de nos

jours, observer notre vieux globe terraqué où, jadis, ils comptèrent fleurette aux « filles des hommes », selon le sixième verset de la Genèse.

A ces auteurs d’ouvrages documentaires non orthodoxes et hérétiques (aux yeux de la Science officielle), ou de romans de science-fiction, se mêlaient la plupart des membres parisiens de l’Institut International des Sciences Parallèles, créé à l’instigation de Gilles Novak et dont la revue L.E.M. publiait régulièrement les travaux, pour la plus grande satisfaction de ses lecteurs.

L’on remarquait aussi Bernard Borg, le jeune — et moustachu ! — créateur de bijoux aux dessins, aux émaux ou pierres étranges, accompagné de sa ravissante épouse revêtue d’un sari, certainement ramené de leur long séjour dans l’ashram de Sri Aurobindo, à Pondichéry.

Très belle et délicieuse dans sa robe d’été ultra-courte (faisant ainsi foin de la mode « maxi » qu’elle laissait à celles qui préféraient, souvent avec quelque raison, dissimuler leurs jambes !), Régine Véran, son Icarex muni d’un objectif grand angle suspendu en sautoir, jouait à la fois les hôtesses et les reporters-photographes.

Fort accaparé par ses hôtes et par ses collaborateurs qui tous étaient devenus ses amis, Gilles Novak allait d’un groupe à un autre, s’interrompant pour saluer de nouveaux arrivés ou s’attardant parfois à parler travail, malgré l’ambiance joyeuse de cette réception qui ne s’y prêtait guère. Laissant Serge Hutin et Jean d’Argonne s’entretenir d’ésotérisme avec les peintres Kerlam et Charles Floutard (qui illustraient magistralement leurs articles), Gilles prit « au vol » sa photographe par le bras.

— Georges Maillard » n’est toujours pas arrivé ?

— Si, je l’ai vu, il y a deux minutes. Il bavardait vers la dernière baie du hall, avec Claude Seignolle et Jean-Paul Clébert.

— On parle de moi ?

Ils se retournèrent et sourirent à Seignolle qui, un scotch en main, se frayait un passage en direction des amuse-gueules.

— Régine me disait que, il y a un instant, tu étais avec Georges Maillard.

— Je l’ai laissé pour aller me ravitailler, Gilles. Tu devrais aller voir du côté de l’entrée. Il s’y dirigeait, quand je l’ai abandonné. Nous devons nous revoir dans un moment, ou sinon, chez toi à Fontainebleau, pour le banquet.

Le voyant s’éloigner vers le buffet, Régine plaisanta :

— Ne mange quand même pas trop, Claude, sinon, tu bouderas les plats succulents qui nous attendent au dîner !

Avec ce sourire à la fois faunesque et malicieux que lui connaissaient bien ses amis. Claude Seignolle rétorqua :

— J’ai toujours un appétit du diable !

Pour l’auteur des Evangiles du diable , cela pouvait avoir plusieurs sens !

Revenant aux préoccupations du journaliste, Régine s’informa :

— Bon. Nous en étions à Georges Maillard. Ne peux-tu attendre le repas, pour lui parler ? cela pouvait avoir plusieurs sens !

— Je voulais surtout souhaiter ici la bienvenue à l’un de ses confrères électroniciens qu’il doit amener. Un garçon, paraît-il, fort brillant et qu’il espère coopter pour l’intégrer à notre Institut.

Avisant le directeur de L.E.M., Robert Charroux s’approcha :

— Maillard te cherche, Gilles. Il est du côté de l’entrée où il m’a dit attendre l’un de ses amis.

Novak et la photographe jouèrent des coudes pour gagner l’entrée du hall où ils trouvèrent effectivement l’électronicien Georges Maillard, clignant des yeux derrière ses verres de myope et cherchant encore, au milieu de l’assistance, ceux qui venaient à sa rencontre.

La cinquantaine proche, les tempes grisonnantes, mince et distingué, Maillard parut soulagé en découvrant enfin sous son nez Gilles et Régine.

— Ah ! Je vois que Serge Hutin ou Charroux t’ont dit que je me trouvais là.

— Pourquoi ne t’es-tu donc pas approché du buffet, Georges ?

— J’ai préféré attendre Paul Chartier ici. Chartier est ce jeune électronicien qui travaille avec moi, au labo de la Compagnie Hartford. Tu te souviens, je t’en ai parlé, l’autre jour ?

— Je ne l’ai pas oublié, Georges, et c’est pourquoi je tenais à lui souhaiter la bienvenue dès son arrivée. Si tu estimes qu’il est une recrue de choix pour notre Institut, c’était là de ma part la moindre des choses.

— Paul, bien que jeune — il n’a pas trente-cinq ans — est un électronicien de génie, déclara Georges Maillard de sa voix douce et effacée. Tu me connais trop pour savoir que je ne m’emballe pas à la légère et si je lui trouve du génie, sois bien persuadé, qu’il en a. Mais c’est un homme réservé, fuyant la société…, bizarre parfois, surtout depuis quelques mois. Je ne le reconnais plus. Un problème — dont il n’a pas jugé bon de s’ouvrir à moi, bien que je sois son ami — le préoccupe. Souvent, il a l’air absent…

— Ça, pour être absent, fit Régine, désinvolte.

— Rassurez-vous, Régine, ce soir, il viendra, sourit l’électronicien. Il me l’a promis, bien que l’idée de se mêler à tout ce monde ne l’enchantât guère. Il ne m’a pas promis, en revanche, de venir dîner dans ton pavillon de Fontainebleau. Gilles, après la réception. Pour l’en convaincre, pour le décider à accepter de se joindre à nous, ce ne sera pas facile.

Régine prit une pose très vamp et plaisanta, en balançant négligemment son Icarex au bout de sa courroie de cuir :

— Et le bataillon de charme, Georges, qu’en faites-vous ? 11 est célibataire, votre taciturne ?

— Et beau garçon, oui, mais je crains qu’il ne soit trop absorbé par ses. . préoccupations bizarres pour… Bon, le voilà ! abrégea-t-il à mi-voix.

Régine Véran, elle, avait déjà remarqué l’arrivée de cet homme blond, d’une sobre élégance dans son costume beige qui soulignait sa carrure. D’une taille supérieure à la moyenne, le regard franc de ses yeux bleus se porta sur son confrère et ses amis et un sourire aimable creusa deux petites fossettes à ses joues.

« Très beau garçon », se dit la photographe, in petto, plutôt heureuse à l’idée de devoir jouer les « bataillons de charme » pour enlever cette place forte !

Le nouveau venu, un attaché-case à la main, s’inclina tandis que Maillard le présentait à Régine et à Gilles. Sa poignée de main était franche, énergique, reflet de son regard. Il considéra un instant le directeur de L.E.M., eut un imperceptible mouvement de sourcils, à la manière d’une personne qui s’interroge pour savoir si elle n’a pas déjà vu tel visage en telle ou telle circonstance. Il manifesta la même réaction, à peine discernable, en présence de Régine, mais se composa tout aussitôt une mine parfaitement neutre et répondit à l’invitation aimablement formulée par Gilles Novak.

— C’est très volontiers que je boirais au succès de votre remarquable revue, monsieur Novak, mais je crains de ne pouvoir, ensuite, me rendre à votre dîner.

Il ajouta, avec un sourire d’excuse en montrant son attaché-case :

— Je dois, ce soir, achever un travail très important.

Maillard l’entraîna avec ses amis vers le buffet.

— Tout ce que Paris compte de spécialistes de l’étrange, de best-sellers de la science-fiction, je dirais même d’initiés aux arcanes de l’ésoté

risme est là, réuni. Tu as la chance d’être parmi les invités et tu déclinerais cette aubaine, toi qui te passionnes justement pour tout cela ?

Faussement insouciante. Régine n’eut aucun mal à faire jouer ses yeux de biche pour prendre la défense de Paul Chartier.

— N’accablez donc pas de reproches votre ami. Georges. Il n’a pas dit positivement qu’il ne viendrait pas dîner avec nous. Peut-être pourra-t-il finalement s’arranger pour achever ce travail urgent demain, dimanche ? N’est-ce pas, monsieur Chartier ?

Et d’enchaîner, sans lui laisser le temps de répondre, en désignant le bar :

— Que désirez-vous boire ?

Un peu désorienté, parmi tout ce monde, l’électronicien opta pour un scotch et, dans les minutes qui suivirent, Gilles ou Régine eurent l’occasion de lui présenter nombre d’invités, pour chacun desquels il eut un mot aimable, bavardant de leurs œuvres, de leurs articles, de leurs recherches, qu’il avait su manifestement apprécier. Au gré des rencontres et des présentations, Paul Chartier, finalement, se retrouva seul avec Régine à l’autre extrémité du buffet, Gilles et Maillard ayant été « happés » au passage par d’autres convives. La jeune photographe ne fut point fâchée de pouvoir ainsi tenter — en tout bien tout honneur — la conquête de ce séduisant taciturne.

Taciturne ? Voire. Le mot était trop fort pour cet homme distingué qui savait briller par sa conversation ; il venait de le prouver en échangeant ici et là de pertinents propos avec les uns et les autres. Tout au plus pouvait-on, effectivement, lui trouver un air préoccupé, absent parfois, lors des moments de silence.

— Vous travaillez depuis longtemps avec Georges ? questionna Régine.

— Cela fera bientôt cinq ans que je suis entré à la Compagnie Hartford, mademoiselle Véran. Nous dirigeons chacun un département du labo d’électronique. Un homme remarquable, Georges, et un véritable ami, aussi.

— C’est exactement ce qu’il dit de vous, de son côté, sourit-elle, avant de lancer un « appât » pour orienter la conversation vers les recherches parallèles de l’Institut. J’imagine que ce ne doit pas toujours être facile de suivre un programme de recherches imposé, parfois éloigné de la voie intime que le chercheur souhaiterait poursuivre ?

Paul Chartier eut une réaction de surprise mal dissimulée et il la considéra un instant, sans parler, à scruter son visage, ses yeux qui parais

saient candides. Le regard de l’électronicien perdit graduellement de sa fixité et, sans cesser de se porter sur la jeune femme, il s’échappa vers l’intérieur, inhibé par des pensées soudain tout à fait étrangères à leur entretien. Régine, intriguée, soutint ce regard qui ne la voyait plus et se rappela les paroles de Georges Maillard : « Souvent, Paul Chartier a l’air absent, soumis à des préoccupations qui le rendent bizarre. » C’était cela, ou à peu près cela qu’avait dit de son ami l’électronicien.

La photographe prit sur la table une assiette contenant des biscuits salés et la présenta à Chartier qui semblait ne point avoir remarqué son geste. Elle resta un instant ainsi, à le considérer avec étonnement, puis posa sa main sur son bras.

— Un biscuit, monsieur Chartier ?

Avec un temps de retard, il fut tiré de ses pensées et son regard reprit son éclat normal, puis il sourit.

— Excusez moi… Merci, je préfère me réserver pour le dîner.

Dût sa vanité en souffrir, Régine comprit parfaitement que ce revirement ne devait rien à son charme. En l’espace de quelques minutes et pour une raison qui lui échappait, Paul Chartier avait changé d’avis et se montrait décidé à accepter de dîner dans le pavillon de Gilles Novak, à l’issue de la réception !

Et, malgré le temps qui s’était écoulé depuis la remarque de Régine (cherchant à aiguiller la conversation vers l’Institut International des Sciences Parallèles), Chartier y répondit tout comme il l’eût fait si ladite remarque avait été formulée seulement une seconde plus tôt.

— Vous avez absolument raison, mademoiselle Véran : le chercheur, très souvent, aimerait œuvrer dans des voies différentes de celles qui lui sont imposées. Georges m’a d’ailleurs parlé d’un Institut libre, non conventionnel, où les chercheurs peuvent exercer leur sagacité en des domaines dédaignés avec mépris par les savants en titre. Cette possibilité mérite réflexion… Mais je vous ennuie avec tous ces problèmes fort étrangers aux jolies femmes, sourit-il galamment.

Merci et détrompez-vous, monsieur Chartier. Ces problèmes ne me sont pas tout à fait étrangers dans la mesure où je travaille aux côtés de Gilles qui n’est autre que le promoteur de cet Institut.

Vraiment ? s’étonna-t-il. M. Novak est… à l’origine de la formation de cet organisme… non orthodoxe ? Bien sûr, j’aurais dû m’en douter…

Il avait prononcé ces derniers mots comme pour lui-même, déjà repris par ses pensées vagabondes.

— Ce soir, au cours du dîner ou après, vous pourrez bavarder de l’Institut avec Gilles, et je suis sûre que vous sympathiserez, tous deux,

je suis, quant à moi, persuadée que votre place est parmi nous ; je veux dire au sein de ces chercheurs parallèles, ce qui ne vous empêchera point de poursuivre vos activités professionnelles chez Hartford, naturellement.

— Je ne dis pas non, concéda-t-il, cependant que Claude Seignolle et Charles Floutard s’approchaient (une fois encore !) du buffet.

Les laissant bavarder avec l’électronicien, Régine s’excusa un instant et alla rejoindre son patron et ami qui conversait avec Georges Maillard. A la mine réjouie de la jeune femme, Gilles lui fit un clin d’oeil complice.

— Le bataillon de charme revient victorieux ?

— Oui, mais je ne retire aucune vanité de cette victoire qui n’en est pas une : à brûle-pourpoint, Chartier m’a annoncé, simplement, qu’il dînerait avec nous.

Georges Maillard la taquina gentiment.

— Pas de fausse modestie, Régine. Paul a succombé à votre charme, voilà tout.

— Absolument pas, Georges ! protesta-t-elle. Au milieu de la conversation, il a eu l’air absent, réfugié dans ses pensées, puis, au bout d’un long moment, il avait changé d’avis. Quelque chose, que je ne comprends pas, l’y a incité. C’est vrai que son comportement est bizarre : il m’a longuement regardée. puis son regard a perdu de son éclat, rudes moments et de bons moments aussi, avec lui, lors de la « Croisière de l’Etrange » ([4]). Une aventure qui aurait pu mal finir.

— Pour toi et lui ? la taquina Gilles Novak en songeant, précisément, à l’idylle — éphémère — qui s’était nouée entre la jeune femme et le peintre.

Elle haussa les épaules en riant.

— Je ne parlais pas de cette simple « aventure » sans lendemain, mais des risques encourus. Au fait, Gilles, as-tu revu, depuis, la belle Américaine avec laquelle tu avais eu, de ton côté, une… petite « aventure » ?

— Elle m’avait promis de m’écrire, mais elle ne l’a pas fait… Et comme, de mon côté, je suis assez bousculé…

— Et comme tu es beaucoup trop attaché à ta revue pour t’attacher à quelqu’un qui mène sa propre vie au-delà de l’océan, tu préfères le célibat et la liberté.

— Voilà, ma petite Régine, nos pensées se rejoignent.

— L’ennui, soupira-t-elle, c’est que ce sont seulement nos pensées qui se rejoignent ! Sais-tu que cette liberté me pèse, parfois, et que je me

demande si nous…, si tu…, si toi et moi, nous… Oh ! Et puis, zut, aide-moi donc un peu au lieu de rester à me regarder, goguenard pendant que j’essaie de te faire une déclaration !

Gilles se contint pour ne pas rire de son embarras mitigé de fureur. Il n’ignorait certes pas l’amitié amoureuse qui s’était installée entre eux depuis des années et que leurs « aventures » respectives (sans conséquence, d’ailleurs) n’avaient pu altérer ; invariablement, venait un moment où, dans le « creux de la vague » de leur existence, l’un et l’autre se sentaient très proches, mais, non moins invariablement, Gilles se dérobait, arguant qu’il tenait infiniment plus à une amitié durable qu’à une aventure limitée dans le temps et dont l’issue pouvait engendrer un conflit préjudiciable à l’harmonie de leurs relations professionnelles. Ce que tous deux, au demeurant, comprenaient fort bien ; respectivement dénués de complexes et de la moindre hypocrisie, ils abordaient alors franchement cet argument final et, après deux baisers amicaux, chacun se promettait de ne plus reparler de cela… Jusqu’à la prochaine occasion !

Devant son expression à la fois attendrie et amusée, Régine soupira derechef.

— C’est bon, c’est bon, je sais d’avance ton argumentation sur notre indéfectible amitié et tout le reste ! Malgré tes bonnes fortunes, tu finiras célibataire et tu verras que ce n’est pas drôle !

— Ma petite Régine, c’est la première fois que je perçois chez toi cette amertume, s’étonna-t-il. D’habitude, nous finissons par rire de ces discussions, et cela se termine par deux baisers…

— Sur les joues, je sais ! Mais, ce soir, malgré l’ambiance, je crois bien que j’ai un peu le cafard. Bon, parlons d’autre chose, et…

Elle s’interrompit et fronça les sourcils, étonnée tout comme Gilles de constater le silence qui s’était établi dans un groupe, non loin d’eux. Ils s’approchèrent de ce groupe et virent Georges Maillard qui, avec inquiétude, considérait son ami Chartier, son verre à la main et l’air absent.

— Paul?… Eh ! Paul ? s’alarmait Maillard devant le silence de son jeune confrère.

Avisant Gilles venu à ses côtés, il souffla :

— Je ne sais pas ce qui lui a pris ! Cela fait plus d’une minute qu’il s’est isolé ainsi, oubliant jusqu’à notre existence ! Paul ? insista-t-il en le prenant par le bras pour le secouer.

Le jeune électronicien battit des paupières ; son regard redevint normal et se posa non point sur son ami, mais sur Gilles Novak.

— Je te promets de tout mettre en œuvre pour…

Il se troubla et enchaîna rapidement :

— Excusez-moi, monsieur Novak. Je crains de ne pas avoir très bien saisi votre question ?

Feignant d’ignorer l’étrangeté de son comportement et ce tutoiement dénué de sens, Gilles esquissa un sourire.

— Je disais simplement qu’il est temps, maintenant, de songer à gagner mon petit pavillon où le dîner nous attend…

Le « petit » pavillon de Gilles Novak, à l’orée de la forêt de Fontainebleau, était, en fait, line confortable et spacieuse résidence secondaire, d’un étage sur rez-de-chaussée, dont le jardin — presque un parc — communiquait avec la forêt par une allée cavalière.

Sur la large terrasse, deux longues tables avaient été dressées par cette belle nuit de juin et des extras circulaient, servant les hôtes.

Dès leur arrivée, deux heures plus tôt, Paul Chartier avait exprimé le désir de laisser son attaché-case à l’intérieur du pavillon. Gilles l’avait donc accompagné jusqu’à son bureau afin qu’il y déposât sa serviette.

— J’aurai peut-être quelques notes à prendre, dans la soirée, monsieur Novak. Avec votre permission, je les griffonnerai ici.

— Vous êtes ici chez vous, monsieur Chartier, avait répondu Gilles en se demandant quel besoin son invité pourrait avoir de prendre des notes à pareil moment !

Avisant dans le hall un râtelier où s’alignaient des fusils et carabines — dont une magnifique Reina à répétition automatique — l’électronicien s’était arrêté en se déclarant lui-même amateur de belles armes de chasse. Mais, en disant cela, son esprit paraissait ailleurs…

Durant le repas et ensuite, après les liqueurs, le directeur de L.E.M., Régine et Maillard n’avaient pas manqué de remarquer que, de plus en plus fréquemment, l’énigmatique Paul Chartier consultait discrètement sa montre.

— Il attend peut-être un coup de fil ? avait suggéré Régine, sans trop y croire, d’ailleurs.

De la même voix basse, Gilles avait questionné Maillard.

— Je repense à cet incident, à la fin du cocktail : ton ami s’est-il déjà montré « absent » à ce point ? Je n’ai jamais vu, jusqu’ici, quelqu’un s’isoler aussi complètement de son entourage ! Ce détachement absolu avait quelque chose… d’inquiétant.

— Non, Gilles, c’est vraiment la première fois que Paul « décroche » de la sorte, et moi aussi, cela m’a alarmé.

A minuit passé — la plupart des convives repartis pour la capitale — le jeune électronicien, avec une certaine gêne, s’était excusé auprès de ses hôtes en déclarant qu’il se devait d’aller noter quelques formules venues à son esprit durant le repas.

Tandis qu’il pénétrait dans le pavillon pour gagner le bureau situé au premier étage, les derniers invités prirent congé, laissant leur hôte en compagnie de Régine et de Georges Maillard. Ceux-ci se rendirent alors au living pour s’installer dans les fauteuils, en fumant, pensifs, cependant que les extras débarrassaient les tables extérieures.

Régine étouffa un bâillement et laissa aller sa nuque sur le dossier du fauteuil.

— Que peut-il bien faire, depuis près d’une heure, dans ton bureau ?

— Je n’en sais pas plus que toi, répondit Gilles, songeur, en fixant machinalement, sur le téléviseur, la lanterne de son ami le ferronnier d’art Pierre Chaussé dont les cabochons jetaient des éclats à dominante verte.

» Tu es exténuée, Régine, et je le conçois, après cette journée. Tu devrais aller dormir ; il y a ici quatre chambres d’amis, tu n’auras que l’embarras du choix. Je n’ai pas l’intention de te voir prendre le volant dans l’état où tu es.

— J’accepte volontiers, mais je suis trop curieuse d’attendre le retour de Chartier pour aller me coucher tout de suite.

— Comme tu voudras, fit Gilles en s’adressant ensuite à l’électronicien. Toi et ton ami devriez aussi passer la nuit chez moi. Ainsi, demain, nous pourrions bavarder tranquillement de l’Institut, sujet que nous n’avons fait qu’effleurer au cours du repas.

— Je crois, en effet, que ce serait plus sage, et j’espère que Paul se rangera à notre avis.

Le choc sourd d’un objet tombant sur le parquet du premier étage les fit se lever, indécis.

— Cela provient de mon bureau ! Venez, conseilla Gilles. Chartier a peut-être eu un malaise…

Ils grimpèrent quatre à quatre les marches et suivirent leur hôte qui pénétrait dans son bureau : Paul Chartier semblait dormir, affaissé sur le

sous-main du bureau, parmi une vingtaine de feuillets couverts de schémas complexes, de notes, de signes ou de symboles bizarres, répandus autour de lui.

Maillard se précipita vers son ami et, doucement, aidé par Gilles, il lui souleva la tête, l’adossa au dossier du siège, appliqua sa main sur son cœur.

— El dort, tout bonnement ! marmonna-t-il avec contrariété.

— Comme une marmotte ! compléta Régine. Notre arrivée assez bruyante, les paroles que nous échangeons, rien ne l’a éveillé. C’est curieux, non ?

— Plutôt, fit Gilles, pensif, en examinant par-dessus l’épaule de Maillard les croquis et les notes du jeune électronicien. Pourquoi emploie-t-il alternativement le français et une autre langue, que je ne connais pas, pour griffonner ses notes ? C’est habituel, chez lui ?

Maillard fit une moue d’ignorance tandis que Gilles s’efforçait de découvrir sinon un sens, du moins une racine qui eût pu lui paraître familière dans certains de ces mots étrangers.

— Je n’arrive pas à identifier la langue qu’il emploie… D’autant que, ici et là, d’autres mots sont composés de caractères ressemblant un peu aux caractères cyrilliques, mais différents, tout de même.

— Paul ! Réveille-toi, conseillait Maillard en le secouant doucement. Je t’en prie, Paul !

Lentement, avec un effort surhumain, l’électronicien essaya de soulever ses paupières tandis que sa tête dodelinait.

— C’est… trop… Trop… Je n’y… arriverai… plus. Ils n’ont pas… compris… Pas compris que c’était… dangereux pour…

— Tu divagues, Paul ! s’inquiéta Maillard. Viens, je vais t’aider à te coucher…

Chartier exhala un soupir d’épuisement et, les yeux mi-clos, chercha autour de lui à rassembler ses feuillets, avec des gestes malhabiles. Gilles l’aida dans cette tâche, et la main de l’électronicien rencontra la sienne. Ses doigts se refermèrent sur elle et il tenta de soulever un peu plus ses paupières, clignant des yeux en scrutant le visage du journaliste.

— Ah ! Tor-Hounlak, tu… n’aurais pas dû… J’étais ta… seule planche de… de salut ! Jamais je n’arriverai à… achever à temps la besogne…, pour te sauver.

— Mais, que veux-tu dire par… ? commença Maillard qui se tut, sur un signe impératif de Gilles.

Ce dernier se pencha sur le jeune électronicien et, entrant dans son raisonnement abscons, il chercha à le faire parler.

— Je sais, Paul, je n’aurais pas dû, mais je…, je n’ai pas pu faire autrement. Que s’est-il passé ? Peux-tu me l’expliquer ?

Chartier déglutit, fit lentement oui de la tête et reprit dans un souffle :

— Epuisement… neuropsychique… La masse des… données était trop importante… Le flux des… informations trop… rapide… Je n’arrive plus à… à coordonner… correctement mes…, mes propres pensées.

Régine, angoissée devant le côté fantastique de cette expérience tentée par Gilles pour violer, en quelque sorte, l’esprit de l’électronicien, se mordillait les lèvres. Sa respiration, plus rapide que la normale, fit lentement se tourner vers elle Paul Chartier. Celui-ci mit un moment avant de pouvoir, à travers ses paupières lourdes, cadrer son visage, puis un sourire à peine esquissé erra sur ses lèvres.

— Tiir-Henga… Tu es là, toi aussi… Pardonne-moi, mais je…, je crains que toi et ton époux n’ayez pas… choisi le…, le bon numéro !… Sans doute aviez-vous… d’impératives raisons pour me transmettre cette masse de données…, les dernières… Malheureusement, je… Je crains de ne plus pouvoir… achever ce que j’ai… commencé.

Sur un signe de Gilles, Régine opina et se pencha vers l’électronicien, entrant elle aussi dans son jeu.

— Il faut que tu achèves cette tâche, Paul, il le faut.

— Vous… redoutez une…, une exécution… imminente ?

En prononçant avec difficulté ces paroles, Chartier s’était un peu animé, son souffle s’accélérait.

— Oui, c’est ce que nous craignons, Paul, mentit Gilles Novak. Je t’en conjure, essaie d’achever… ce que tu as commencé. Toi, seul, peux nous sauver, ma femme et moi…

Chartier, par-delà son épuisement, paraissait bouleversé. Il remua ses membres avec difficulté, chercha à se lever, mais retomba lourdement pour s’affaler sur le bureau, les épaules secouées par des sanglots.

Il prononçait des paroles en une langue curieusement chantante, que nul de ses compagnons ne put comprendre, puis il perdit connaissance…