Une pensée noire pour Claude Seignolle – Jean Ray

Toutes les fleurs s’épanouissaient en beauté, mais elles étaient noires, car l’enfer était en elles.

(Gustave Vigoureux –

Folklore flamand).

En 1910, j’ai rencontré les frères Franz et Heinz Heibel, deux octogénaires qui avaient vu brûler Hambourg en 1842.
— Un incendie allumé par des démons à tête de bête, disaient-ils, des « Wähncolfe » !
— « Währwolfinnen », précisa l’aîné, insistant sur le sexe des monstres, elles sont autrement dangereuses, car elles ne gardent pas toujours leur hideuse figure mais peuvent se changer en de très belles femmes !
J’ai dû me souvenir de l’heure passée avec les deux vieillards, des années après, quand j’écrivis La Ruelle ténébreuse, comme Claude Seignolle a dû se rappeler d’insolites rencontres, en présentant à ses lecteurs de Ce que me raconta Jacob les lycanthropes nazis, hurlant dans les nuits hantées de la monstrueuse cité hanséatique.
Claude Seignolle « aventurier de l’insolite » force les portes de l’inconnu, il ne compose pas avec les entités des ténèbres, il consent parfois à traiter avec elles, mais en maître. Sans doute parce qu’elles croient davantage en lui, que lui en elles, ce qui, d’ailleurs, serait le côté « faible » ou plutôt vulnérable des élémentals, des lémures et des larves, selon le fameux grimoire de Stein.
Les pages terribles du Bahut Noir et du Chupador peuvent faire penser à quelques-uns des romans noirs de Walpole et d’Anne Radcliffe, mais cette impression ne dure guère longtemps, car dans celles de Claude Seignolle la fiction recule rapidement à l’arrière-plan, pour faire place à la réalité de documents sans miséricorde.
Car en plein « fantastique », Claude Seignolle fait du document. (Il est du reste merveilleusement armé pour cela par son énorme érudition.)
Dans la plus grande partie de son œuvre, on se trouve soudain devant des faces réelles de la vie noire, qu’à tort ou à raison on veut infernales.
Et, ici, le terme « infernal » se présente automatiquement, car il ouvre un horizon immense à cette œuvre.
J’y reviendrai sans doute un jour, quand, devenu à mon tour un « aventurier de l’insolite », j’aurai pénétré dans l’enfer tel que Claude Seignolle le conçoit, le voit, ou, peut-être, l’installe dans notre vie.

Jean Ray.
Mars 1963.