Conversation avec Eric Poindron et Mathilde Serell autour de Claude Seignolle

Conversation avec Mathilde Serell autour de Claude Seignolle (1917-2018), l’écrivain, l’immortel, le sorcier & meneur de loup, pour le tournage France 3 de l’émission BIS, LE MAGAZINE DE LA CURIOSITÉ.

« Ce qui m’intéresse, c’est de raconter les dessous de la vie, contrairement à d’autres écrivains qui racontent le dessus » Claude Seignolle

Frissons à la médiathèque de Castelnaudary

Et si vous profitiez de ces vacances pour frissonner dans votre médiathèque. Pour cette fête d’Halloween, la médiathèque passe en mode : «même pas peur». Déjà, avec les ateliers «raconte-moi une histoire» qui reprennent les mercredis des vacances. Rendez-vous donc mercredi dès 16 h pour frissonner. Thierry, qui s’occupe de ces ateliers, a déjà plusieurs histoires prêtes, pour tous et tous âges.

La médiathèque, vous a également concocté une sélection spéciale Halloween.

En effet, toute une sélection de livres et de DVD pour trembler de peur.

On vous propose, pour cette période propice à la peur et au fantastique, de découvrir Claude Seignolle. Formidable conteur fantastique, il avait collecté le patrimoine légendaire des régions françaises. Côté septième art, les amoureux du cinéma ne sont pas en reste. Avec des musts du genre ! Des visions hallucinées de l’enfer avec les luxueuses rééditions en DVD/Blue-ray de «L’Au-delà «l’un des chefs-d’œuvre de Fulci et de l’iconique «Hellraiser «de CLive Barker !

Avant d’être vert de peur, vous risquez de passer par la couleur du jaune, qui est la couleur du crime pour mythique coffret «6 femmes pour l’assassin» de Mario Bava. D’autres œuvres comme le film Torso et des ouvrages comme une odeur de diable sont également à découvrir. Oserez-vous franchir les portes de la médiathèque de Castelnaudary pour découvrir la peur ?

Les Nuits de France Culture

Nuit du lundi 08 au mardi 09 octobre 2018

01:11 – 03:56

  • Le Bahut noir (1ère diffusion : 30/03/1974) De Claude Seignolle sur France Culture
    Adaptation René Jentet – Interprétation Philippe Moreau, Maud Rayer, Henri Poirier, Gérard Darrieu, Maurice Nasil, Claude Knosp, Nadia Barentin et Claude Seignolle – Réalisation René Jentet

 

 

 

 

 

Le Bahut noir (1958)

Décès de Claude Seignolle

En ce vendredi 13 juillet 2018, Claude Seignolle nous a quitté dans sa 102ème année et rejoint le panthéon des grands écrivains. Sauveur infatigable des contes et légendes des pays de France, il fut aussi l’un des plus grands fantastiqueur français avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Guy de Maupassant.

Il laisse derrière lui une oeuvre colossale à l’infinie richesse, que je vous invite à lire et à relire.

Repose en paix, Claude.

 

Comme une Odeur de Diable – Claude Seignolle / Laurent Lefeuvre

Comme une odeur de Diable de Laurent Lefeuvre,  Editeur : Mosquito – Juillet 2017

Dans les années soixante, Claude Seignolle est considéré à juste titre comme un des maîtres de la nouvelle et des contes fantastiques. Laurent Lefeuvre adapte avec la bénédiction de Seignolle une série de ses contes macabres. Son trait expressionniste exalte les atmosphères méphitiques de la campagne arriérée.Une belle façon de rendre hommage à Claude Seignolle qui fête cette année ses cent ans !

Il ne faut jamais réveiller les légendes (1973)

In Histoires et légendes de la Gascogne et de la Guyenne Mystérieuse, Tchou, 1973
In Diables, enchanteurs de Guyenne et de Gascogne, Tchou, 1973
In Contes populaires et légendes fantastiques, Presses de la Renaissance, 1977
In Les Cercles de la peur, Minerve, 1985
In La Morsure de Satan, 1994
In …  Il ne faut jamais réveiller les légendes, Les Silènes, 1993
In Les Malédictions T2, Phébus, 2002
In Auvergne/Contes, récits et légendes des pays de France, Omnibus, 1997
In Contes, récits et légendes des pays de France 3, omnibus 2015

***

Le chien pourri par Claude Seignolle

C’était en octobre 1939. L’armée française pataugeait et renardait dans ses terriers, ses tranchées ou ses sapes, à l’exemple de la dernière Grande Guerre. Les ruses étaient nos combats ; celles pour la nourriture, le sommeil ou la maladie avec l’espoir de convalescence. La guerre ? oui, nous y trempions mais qu’elle était drôle, cette muette ! Nous, Renards kakis face à d’invisibles et pesantes hordes de Loups verts qui, massées à quelques kilomètres de là, prenaient gravement la guerre au sérieux.

Chaque jour il pleuvait plus que de raison ; le ciel, moribond d’un automne précoce, était affreux et cafardeux. La fin du Monde semblait proche mais nous finissions goulûment notre ère ratée grâce à une belle cuisine roulante qui, abritée sous une simple bâche, était le cœur de notre détachement motorisé, le Haut-lieu de la Sainte Pâture vénérée et respectée. Et, de même qu’autrefois les fidèles édifiaient leurs misérables demeures parasitaires aux flancs des édifices sacrés et, tout comme les hirondelles placent leurs nids-verrues contre les façades de nos maisons, de même la compagnie avait dressé ses toiles de tentes individuelles ou rangé ses camions dans l’orbite de la roulante, afin de pouvoir à tout instant se griser des senteurs nourricières du bœuf bourguignon, des frites, du riz au gras ou du jus rituel, précieux réconfort que nous cuisinait artistement Léon, mon complice, car j’étais alors le comptable des denrées régimentaires.

Je ne puis me retenir de parler encore de la roulante, notre Sanctuaire. Crapaude, elle avait deux ventres qui étaient les cuves de devant, pour la viande et les légumes ; et une vessie : la petite cuve sacrée de derrière, réservée au café, au fond de laquelle on trouvait immanquablement, lorsqu’on la récurait, une fois par mois, des peaux et des petits os de rats cuits, recuits, tombés là par maladresse car les voleurs de jus laissaient toujours le couvercle ouvert afin de ne pas renouveler leurs bruits. Les foyers étaient vastes et solides. Heureusement, parce que, pour faire prendre le bois vert et mouillé nous l’arrosions à grandes bolées d’essence : dix litres que nous enflammions de loin en jetant un brûlot. Le feu démarrait et soufflait sans jamais rater, projetant chaque fois hors de l’ouverture du foyer une queue de comète qui menaçait de déplacer l’engin à la manière d’un antique canon de siège.

Le dépotoir, plaie ouverte de toute cuisine en campagne, se trouvait un peu à l’écart. Chaque semaine nous versions un ou deux hectolitres d’essence sur sa

pourriture afin de la purifier des vers qui y grouillaient par milliards et dont le trop-plein se répandait sur la boue d’alentour en colonnes serrées, allant sans but, larves désorientées, les plus fortes repoussant les plus faibles et se réservant les meilleures places sur la pièce montée des détritus sans cesse renouvelés. Nous vidions trois ou quatre bidons ; une allumette là-dessus et, lorsque ça flambait, nous entendions le monstrueux grésillement des vers cramant et éclatant. Après il en restait autant. Il fallait voir cette masse puante grouiller sur vingt centimètres d’épaisseur, onduler telle une houle et se gonfler comme une poitrine qui respire !

Il y avait aussi les chiens. Des chiens errants, affamés : ces pauvres chiens lorrains qui avaient perdu d’un seul coup leur niche et leur maître qui, eux-mêmes, avaient perdu leur ferme et tous leurs biens, sommés par un ordre bref de quitter sur l’heure la zone franche de la Ligne Maginot où nous nous trouvions avec toutes ces épaves entre les jambes.

C’étaient les chiens perdus de ces villages perdus. Ils erraient autour de notre campement, les uns apeurés, les autres féroces, tous maigres. L’un d’eux, sans dieu ni diable – l’homme doit être le dieu ou le diable de son chien selon qu’il le caresse ou le frappe –, l’une de ces pitoyables bêtes venait chaque jour flairer le tas de détritus et, ayant fait son choix, emportait d’un brusque coup de gueule un os couvert d’une chair vert-de-gris.

Il était affreux avec ses plaies croûteuses, ses poils fauchés par la pelade et sa peau sécrétant une continuelle infection qui lui tirait un sang noir sur lequel la boue plaquait sa fragile armure de terre. Ses oreilles pendaient, flétries, presque détachées par une lèpre qui décharnait également ses babines et, comble de malheur, il traînait une patte brisée sans doute par quelque camion et généreusement gangrenée. Mais, bien qu’il ne fût plus qu’une infecte chose : un sac de pus procréé par un charnier plus pernicieux que notre dépotoir, il remuait le cœur de pitié, ce chien pourri et cela parce que son regard suppliant savait émouvoir les plus coriaces d’entre nous, pour la plupart des routiers ayant écrasé leur demi-douzaine de chiens et de chats, sans compter une kyrielle de poules si ce n’était quelques piétons téméraires.

Il ne restait de pur dans cette horreur animale, que les yeux.

— C’est un épagneul, me dit Léon, la première fois que nous le vîmes.

— C’était ! rectifiai-je.

On le tolérait autour de nous, mais un jour ce fut trop : s’étant roulé dans le dépotoir, il s’y endormit à nous couper l’appétit. Aussi décidâmes-nous de le tuer, Léon et moi.

Ce ne fut pas facile. Le courage nous manqua lorsque, ayant réussi à l’acculer dans un trou herbeux, nous commençâmes à le frapper à coups de bâton aussi violents que maladroits. La pauvre bête hurlait comme un enfant puni pour une faute qu’il n’a pas commise. Nous avions la sensation d’assassiner un

être humain et non, un chien. Pourtant nous faisions cela pour lui, afin qu’il ne souffre plus et que son martyre finisse une bonne fois pour toutes !

Certes, nous aurions pu l’empoisonner, mais nous pensions qu’à force de dévorer tant de saletés, il devait être immunisé contre les pires poisons. Nous aurions pu aussi l’étendre d’un coup de lebel, mais l’ordre était formel, strict et passible du peloton d’exécution : pas de coup de fusil, économie ! Bon sang ! nous étions pourtant en guerre, en guerre contre la boue, contre les vers, contre les chiens !

La misérable bête se roulait et hurlait toutes ses tripes dans le trou où, lâchement nous la torturions à coups de bâton. Chaque fois que nous la frappions, nous faisions un saut de côté dans la crainte que son corps bourré de pus n’éclatât et nous recouvrît d’une giclée de microbes.

« Il faut lui briser la tête, rageait Léon, entre ses dents serrées. »

Évidemment, mais c’était l’endroit le plus pénible à atteindre, non que le chien en se débattant esquivât lourdement les coups, mais parce que, là, débordaient les yeux implorants qui demandaient l’indulgence et ne se résignaient pas à voir en nous des tortionnaires.

Alors, fermant les nôtres, nous écrasâmes les siens au jugé et l’animal ne bougea plus, enfin mort. Jetant loin nos bâtons contaminés, nous recouvrîmes le trou d’un haut tumulus de lourdes pierres.

*

Le soir, en me couchant entre les roues de notre camion-abri, sur la paille épaisse et remuante de rats, j’avais le cœur encore retourné. Assoupi, je sentais bien que je ne perdais pas conscience. Léon, lui, dormait parce qu’il avait trop bu, pour oublier.

Et voilà que j’entendis un bruit irrégulier de feuilles froissées. Puis, après une rapide séquence de sommeil, ce furent des lapements proches. Une odeur fétide flotta autour de moi. Je me redressai. Ma main saisit la lampe électrique. J’éclairai.

Horreur ! là, devant moi se dressait le chien pourri. En plus des plaies anciennes, il portait sur tout le corps celles fraîches, au sang coagulé et terreux, ouvertes par nos bâtons. Sa langue rose, seul morceau de chair pure qui restait en lui, pendait et haletait.

Il flaira et trouva une gamelle de riz qu’il lapa gloutonnement.

Poussé et mis à genoux par une sourde épouvante, je reculai vers le renfoncement où dormait Léon que je secouai. Il avait le sommeil mauvais et se réveilla, féroce à me lancer un coup de pied.

« Regarde !… mais regarde donc ! hurlai-je avec des hoquets de dégoût.

Alors, saisissant nos lebels tabous, nous tirâmes comme deux forcenés toutes nos balles défendues sur ce monstrueux revenant de l’au-delà canin.

Et, enfin, trépassa une seconde fois et définitivement, le chien pourri du pays perdu que la faim avait ressuscité.

Claude Seignolle, 1959

Découverte de Seignolle par Thomas Owen

J’ai voulu connaître ce personnage qui m’avait autant impressionné – au demi siècle de ma vie – que l’avait fait Jean Ray quand j’avais dix-sept ans. Une correspondance se noua et une amitié griffue, pleine de flammes et de ténèbres. Jean Ray m’impressionnait par les prestiges de son inspiration brumeuse et le rayonnement d’une aventureuse personnalité.

Claude Seignolle faisait naître en moi une sourde terreur, par une sorte d’immobilité menaçante, par un mystère autour de sa personne, par la sensation qu’il constituait le point de rencontre d’un réseau de sortilèges, de malédictions et de conjurations qui n’étaient pas seulement de la littérature, mais une science appliquée, un savoir aussi riche que la Somme du Grand-Albert. Jean Ray était un bourlingueur dont l’imagination parcourait le monde. Claude Seignolle était un paysan madré, sorte d’araignée au centre de sa toile, bien au chaud dans son poil visqueux.

Je l’ai rencontré depuis et j’ai appris à le connaître. Il est sympatique, redoutablement. Volontiers rieur. Il pourrait être achéologue, professeur, éleveur d’abeilles, guérisseur. Il a le physique rassurant. Mais dans son regard brille une flamme qui ne peut être que le reflet du grand brasier.

Depuis des années, Claude Seignolle – par l’innocent détour et sous couvert du folklore – collectionne les diableries comme d’autres les papillons. Au contact de la terre de Sologne, toute gonflée des bouillonnements de la légende, il sent, il vit le monde des croyances paysannes, des craintes toujours présentes, des hantises inavouées. Il en est devenu en quelque sorte le conservateur le plus qualifié et personne, dans la littérature d’aujourd’hui, ne peut lui disputer cette place d’initié, au carrefour de l’ethnographie et du subconscient. Au coeur de ces magies qui poussent leurs racines bien loin dans le passée, il respire (comme il le dit lui-même) « les âcres senteurs qui émanent des perpétuelles flambées de l’imagination populaire ».

Son oeuvre littéraire, d’une haute et rare qualité, est née d’une longue fermentation de l’âme au contact des sorciers, de rebouteux, des jeteurs de sorts, des loups-garous, ou encore des lavandières de la nuit. Il a lu les vieux grimoires ; interprété les présages, connu les secrets de l’envoûtement. Il a guetté les revenants derrière un mur de cimetière, s’est perdu dans les marécages maudits, a pénétré la nuit, lumignon au poing, dans les étables malèficiées où on le mandait pour Dieu sait quels exorcismes.

Cet observateur passionné et lucide de l’angoisse des hommes, au contact de l’étrange et de l’inexplicable, ne demeure pas longtemps insensible à la peur qu’il sent naître et grandir autour de lui. Les minces nappes de ce brouillard mental qui sourd de la terre, des êtres et des choses, viennent peu à peu s’épaissir autour du conteur qui ne les a point conçues. Le voilà pris dans les enroulements reptiliens de cette opacité redoutable. Comme l’enlisé, il veut crier, retrouver l’air libre en tendant désespérément le bras. Trop tard !… Il ne s’appartient plus. Il se perd et nous avec lui !

Ce portrait de Claude Seignolle demeurait incomplet si un mot n’était dit de cette sensualité quasi primitive qui donne à ses personnages leur véritable dimension humaine au coeur même de l’aventure fantastique. Un feu venu du fond des âges échauffe les reins des hommes aux gestes lourds ; une odeur de foin, de feuilles et de peau caressée par le soleil monte du corsage et des bras nus des filles cherchant l’amour et le fuyant dans le même temps ; l’herbe, la rivière, les souches brûlées, le chien mouillé, le troupeau qui passe ajoutent un bouquet particulier aux senteurs paysannes. Mais les plaisirs champêtres sont dans l’ombre des buissons. La porte de la grange s’est ouverte brusquement sur un courant d’air galcé. Une petite flamme a couru au ras du chemin.

Un grand cri sur la lande. Des yeux verts qui trouvent la nuit. Est-ce lui ? A n’en pas douter… Ma peau se hérisse… Sur ma main, une patte griffue…

Thomas Owenreproduit avec l’aimable autorisation de la revue Dryade (Belgique)


Claude Seignolle au milieu des ses objets et livres, témoins d'un passé fantastique et mystérieux.

Cette angoisse que je m’avoue par Marcel Allain

Deux heures du matin !… J’écris cette note que, lecture achevée, j’ai coutume de glisser entre les pages de tout livre qui m’a plu… Mais j’hésite.

Une fois encore, il me semble que les mots dont je dois me servir sont usés. Il m’en faudrait de neufs, de spécifiques. Où les trouver ? – Le peintre, en mélangeant les couleurs de sa palette, crée la nuance qui satisfait son besoin d’expression. L’écrivain n’a pas pareille ressource. Il faut se contenter, toujours, du même vocabulaire. Et il est si pauvre, ce vocabulaire usagé, quand il s’agit d’exprimer, d’expliquer, des sentiments, voire de confuses impressions…

Tout, pourtant, est tranquille autour de moi. De l’autre côté de mes fenêtres closes, une nuit de dense obscurité tend son rideau de velours. Pas un bruit.

Pourquoi ne dirai-je pas l’angoisse qui est la mienne, l’angoisse qui est née de ma lecture de ce soir ? J’ai devant moi le dernier livre de Claude Seignolle. Je viens d’en tourner les pages… et je réfléchis, frissonnant.

…Oh ! vraiment, je sais, de belle date, qu’un destin humain se débat entre deux incertitudes certaines !

Notre naissance, notre mort sont des « inconnues ». Si la Science dresse le constat physiologique de ces moments, elle n’en tente aucune explication. D’où vient la Vie de l’homme qui naît ? Où s’en va-t-elle quand il meurt ? Ces deux questions sont « valables » comme il s’écrit, de nos jours. Puisque rien ne se crée, que rien ne s’anéantit, que, seulement, tout se transforme les deux problèmes majeurs en découlent. Mais ils sont admis de tous, tolérés par nos résignations. Ils ne sauraient donc engendrer ce malaise surprenant, à goût nouveau, attirant comme un abîme, que la lecture de Claude Seignolle a mis en moi ?

Ne serait-ce pas qu’entre ces deux inconnues – naissance et mort – l’écrivain, logique en son audace, en a posé une troisième, en faisant intervenir le facteur « temps » ? En nous rendant perceptible, pendant notre vie, ce monde redoutable que notre pensée ose à peine soupçonner et qui, cependant, nous les pressentons presque, côtoie notre monde quotidien ? J’entends et veux parler de cet Univers où s’agite le Malin, où grouillent les effarantes incarnations du Mal, du Galoup, des SS loups-garous, aux Larves, aux Influences, aux Sorts ?

« Récits maléfiques », « Récits cruels » dit Seignolle. Peut-être ! Mais, plus encore, évocations révélatrices du Peuple des Ténèbres. Il n’est que de les lire, ces récits, pour sentir – comme je le sens, ce soir – tout ce que l’invisible peut ou doit enclore de Démons, de Désincarnés, de Revenants, de Ceux qui sont en n’étant pas… en n’étant plus !…

Point de scepticisme, alors, car ici, nul dogme n’est à combattre ! Pas davantage de croyance, car il n’est proclamé nulle Révélation sainte, nul Évangile sacré ! Non ! Ne suffit-il pas qu’il y ait, impossible à nier, ce malaise que je m’avoue ?

Elles sont cependant, ces histoires étranges, écrites d’un style clair, limpide, délicieusement français, et les images y abondent, qui éclaboussent les phrases de clartés jolies.

Et puis, je connais Claude Seignolle ! Je me flatte d’être son ami. Je sais sa poignée de main cordiale, franche, solide. Alors, une fois de plus, d’où vient ce malaise que distillent ces livres, et qui leur donne, je le répète, l’hallucinant et passionnant vertige des abîmes qui attirent ?

D’où ? Peut-être du « suspense » que, diaboliquement, Seignolle dose de pages en pages ? De la qualité rare de ce suspense qui n’est pas celui du simple roman policier, car il se fonde sur l’ignorance de notre condition humaine, car il se bâtit sur nos curiosités, sur nos aspirations profondes ? C’est possible…

… Et cependant, quand j’évoque la silhouette de cet Ami que j’aime autant que j’admire son Œuvre, quand ma pensée me montre ce garçon qui est la vie même, quand je songe à son rire si chaud, à sa voix si timbrée, quand le souvenir de l’Homme efface les mérites de l’Auteur, quand je mesure, nettement, ce qui semble opposer celui-ci à celui-là, le mystère de cette contradiction m’apparaît soudain facile à expliquer…

À expliquer d’un mot : le talent – un grand talent.

MARCEL ALLAIN
alias Fantômas