LA BELLE PETITE REINE

Le soleil du golfe battait à mes tempes. La plage vibrait de chaleur. Il faisait torride et ma peau cuisait en sacrifice à l’esthétique. C’était en mon temps d’errance et de culturisme – le temps du Corps – une de ces années 50 où je brunissais, sur dix couches, de dix soleils européens, allant des roches usées de la Baltique aux criques crétoises ; des plages atlantiques aux berges du Volga et respirant les santés de partout. Mais, ici comme ailleurs, je devais me dissimuler telle une honte et là, derrière un bouquet de tamaris, je gisais patiemment crucifié au sable, nu et seul au soleil de Grimaud.

Soudain, les tamaris trahirent une visite. Je me redressai vivement, me cachai des deux mains et vis cette jeune femme sportive, souvent aperçue dans les parages, qui, me rassurant d’un geste complice, hésita à peine pour se mettre dans la même tenue que moi, s’offrant elle aussi au soleil avec abandon à cette pureté qu’est – quoi qu’on en médise – le caractère et la communion des nudistes.

Allongés l’un non loin de l’autre ; parfaitement à l’aise de corps et d’esprit, nous fîmes conversation, liant peu à peu connaissance. C’était une stéphanoise. Elle campait non loin en compagnie de ses deux enfants, une fille et un garçon. Avec une douceur atteignant peu à peu à la mélancolie, elle me parla longuement de cette fille, une enfant de quatorze ans, sa petite reine.

Cependant, à mesure qu’elle me décrivait sa beauté, sa grâce, son intelligence et aussi sa grande fragilité, je me sentis non exalté mais envahi par une indéfinissable gêne, au point que j’eus envie de briser la conversation. Pourquoi ? Ce sont là plus que des sensations : des avertissements.

J’appris alors que sa petite reine était condamnée à mourir bientôt, dans un mois, dans un an, tout à l’heure, peut-être maintenant. Elle savait qu’elle allait partir là-haut mais on la préparait avec tant de délicatesse à ce voyage qu’elle était pressée d’aller dans cet autre pays où il n’y aurait plus maman tout de suite, ni son frère, et pourtant encore plus de gentillesse autour d’elle.

« Elle sait tout, monsieur, elle devine tout. Si vous la voyiez, si vous étiez sous son regard, vous comprendriez ce qu’est l’intelligence vif argent. Elle ne peut presque plus bouger, mais son corps est aussi harmonieux et souple que si elle jouait avec les autres enfants. C’est une petite reine blonde : Ophélie ou Ondine, prisonnière. Voulez-vous la voir et lui dire que vous l’aimez beaucoup, qu’elle est bien plus belle qu’on n’ose le dire. Voulez-vous lui parler un peu. Cela nous ferait tant plaisir… »

Et elle me quêtait avec espoir. Nous passâmes nos maillots de bain. Je la suivis. Le camping était proche. La caravane de cette dame à l’écart. Une vaste toile déployée en fer à cheval et maintenue par de hauts piquets, protégeait la petite reine du soleil et, aussi, des passants indiscrets.

Je m’approchai, ému… Mais, aussitôt, je me mordis les lèvres pour ne pas trahir mon effroi au spectacle que la mère inconsciente ne m’épargnait pas, soulevant la couverture sans pudeur ni honte sur une épouvantable dégénérescence humaine, coquette d’un maillot deux pièces en fines dentelles, pitoyable petite monstruosité, corps décharné aux membres grêles, éparsement velue, d’âge indéfinissable, squelette ramassé en crabe, remuant d’un perpétuel tremblement, tête hydrocéphale mais au regard si beau, profond, si vif qu’à mon tour, malgré moi, je lui dis dans un élan de sincérité : « Que tu es belle ! »