Un voyage dans le temps dans les archives de la police parisienne? Une probable légende urbaine

 

 

 

 

 

Article de Bruno Mancusi

 

Dans Invitation au château de l’étrange (1), Claude Seignolle (1917-2018) raconte une curieuse histoire de voyage temporel.

« En fin de journée » (pas de date), un étudiant vient s’asseoir sur un banc, avenue de Breteuil [Paris 7e]. Un vieil homme s’y trouve déjà, habillé « en redingote 1900 ». Ils discutent, se trouvent un intérêt commun pour la musique et l’homme âgé invite l’étudiant à le suivre jusque chez lui pour un petit concert. Le dîner et le concert sont excellents, les invités agréables, on se sépare donc très tard, avec regret. Le lendemain matin, l’étudiant s’aperçoit qu’il a oublié son briquet sur le rebord d’une fenêtre du salon. Il retourne donc chez son hôte et sonne, mais personne n’ouvre. Il frappe et tambourine à la porte, tant et si bien que la concierge rapplique avec deux policiers. L’étudiant est embarqué au commissariat où on lui apprend que cet appartement, qui est sous scellés, est vide depuis 2 ans. Stupeur de l’étudiant qui n’a vu aucun scellé et qui décrit au commissaire son hôte et l’intérieur de l’appartement. On y retourne donc : les scellés sont intacts. On entre dans l’appartement. L’étudiant reconnaît les lieux, mais il n’y a plus de meubles, tapis et tableaux, il n’y a plus que de la poussière, sauf… sauf dans le salon, bien sûr, où il récupère son briquet.

Histoire semblable racontée par Guy Breton (1919-2008) sur France-Inter, puis publiée dans Louis Pauwels et Guy Breton, Histoires magiques de l’histoire de France (2), mais avec un luxe inouï de détails : on a les dates (juin 1925), les lieux (la rencontre, cette fois-ci au jardin du Luxembourg, l’appartement rue de Vaugirard, « 3e étage gauche »), les noms (l’étudiant : Jean Romier, le vieil homme : Alphonse Berruyer), etc. Breton nous décrit précisément l’appartement et les convives. Par exemple, un des fils Berruyer, André, prépare l’Ecole Navale. Breton cite même sa source : les Archives de la préfecture de police. Il ajoute qu’Einstein lui-même s’était intéressé à cette affaire ! Elle fut ensuite reprise sans aucune vérification par Edouard et Stéphanie Brasey dans leurs Histoires vraies de maisons hantées

et par Didier van Cauwelaert dans son Dictionnaire de l’impossible (3). Ces trois derniers auteurs ajoutent même des détails que n’avait pas osé inventer Breton : le briquet est en or, c’est un cadeau des parents de l’étudiant et il est frappé des initiales de Jean Romier. Lorsque l’étudiant récupère son briquet, il est lui aussi couvert de poussière et de toiles d’araignées. De plus, en ce qui concerne le PV de la police, Didier van Cauwelaert précise que : « le journaliste écrivain Guy Breton [l’]a eu entre les mains ». Sur Internet, l’histoire se trouve sur plusieurs sites (4) et même en audio, récitée par Tom Novembre (5).

Breton cite d’autres références :

– Sir William Barrett, Au seuil de l’invisible (vraisemblablement une traduction d’On the threshold of the unseen, mais je n’ai pas pu trouver « Romier » et « Mozart » dans le PDF) (6).

– John W. Dunne, Le temps et le rêve, 1927 (traduction d’An experiment with time, mais je n’ai pas pu trouver « Romier » et « Mozart » dans le PDF) (7). L’univers sériel, 1934. The new immortality, 1938.

– Charles Nordmann, L’au-delà.

En résumé, Breton donne des détails qui ne nous servent pas à grand-chose comme « 3e étage gauche », mais pas le n° de la maison et « Archives de la préfecture de police », mais pas la cote du document. Allez donc vérifier ! J’en conclus que Breton a brodé sur le texte de Seignolle afin d’en obtenir une histoire plus présentable et bien plus convaincante. Un autre « détail qui tue » dans le joli conte de Breton, c’est la « citation d’Einstein » : « Ce jeune homme a trébuché dans le temps… comme d’autres ratent une marche d’escalier… » Or, on sait que plusieurs soi-disant citations d’Einstein sont fausses (exemple ufologique : « Les soucoupes volantes existent et le peuple qui les possède est un peuple d’humains partis de la terre il y a 20 000 ans »).

J’ai tenté une ultime vérification. D’après Guy Breton, le propriétaire de l’appartement, M. Mauger, qui serait l’arrière-arrière-petit-fils d’Alphonse Berruyer, aurait déclaré qu’André Berruyer (qui préparait l’Ecole Navale, voir ci-dessus) serait mort amiral. Amiral étant un grade important, il devrait avoir laissé une trace dans l’histoire. J’ai donc tapé « amiral André Berruyer » sur Google et n’ai rien trouvé.

Qu’en est-il, maintenant, du noyau de l’histoire, c’est-à-dire la variante racontée par Claude Seignolle ?

1) La présence du briquet rappelle une légende urbaine bien connue d’auto stoppeur fantôme. Un jour, sous la pluie, un jeune homme sur son scooter remarque une jeune fille sur le bord de la route qui lui fait signe de s’arrêter. Le garçon lui prête galamment sa veste. Arrivés devant sa maison, la fille remercie et rentre chez elle. Le lendemain, le garçon sonne donc à la porte pour récupérer sa veste. Evidemment, les parents de la fille lui disent qu’elle est morte il y a plus de 2 ans. Incrédule, le garçon demande à voir sa tombe et que trouve-t-il sur la tombe de la fille ? Sa veste, bien évidemment ! (8)

2) Un autre argument en faveur de la rumeur nous est donné par Seignolle lui-même, dans la réédition de 1974 d’Invitation au château de l’étrange (9). Il rapporte une autre histoire, qui se serait passée dans la banlieue romaine il y a « une trentaine d’années » (donc dans les années 1940). Les détails sont légèrement différents et le briquet est remplacé par un portefeuille. Là aussi, l’appartement est sous scellés et le portefeuille a été laissé sur le rebord d’une fenêtre…

En conclusion, je pense que Breton a inventé le cas Romier-Berruyer sur la base d’une légende urbaine rapportée par Seignolle qui a circulé au moins en France et en Italie, mais je n’en ai pas la preuve.

(1) Claude Seignolle, Invitation au château de l’étrange, Maisonneuve et Larose, Paris 1969, pp. 131-133.

(2) Louis Pauwels et Guy Breton, Histoires magiques de l’histoire de France, vol. 1, Albin Michel, Paris 1977, pp. 271-280.

(3) Edouard et Stéphanie Brasey, Histoires vraies de maisons hantées, Le Pré aux Clercs, Paris 2011 (consulté sur Google Books : https://books.google.ch/books?id=abfrz953sUoC&pg=PT41&lpg=PT41&dq=amiral+andr%C3%A9+berruyer&source=bl&ots=2Rcrh0wsbg&sig=ACfU3U1Nm1rCbIEx_ZX7Z9ABurH3QafsgA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiN5tWyr-znAhWtShUIHQttCxEQ6AEwAnoECAUQAQ#v=onepage&q=amiral%20andr%C3%A9%20berruyer&f=false) ; Didier van Cauwelaert, Dictionnaire de l’impossible, Plon, Paris 2013, pp. 384-390.

(4) Par exemple : http://www.leslecturesdeflorinette.fr/2016/09/l-etrange-concert.html et https://www.histoiresinsolites.com/articles.php?lng=fr&pg=796.

(5) Les séries France Bleu, La France mystérieuse – Jean Romier et l’étrange concert : https://www.francebleu.fr/emissions/les-series-france-bleu/la-france-mysterieuse-jean-romier-et-l-etrange-concert-1465911148.

(6) https://archive.org/stream/onthresholdofuns00barr#page/n5/mode/2up.

(7) https://archive.org/details/AnExperimentWithTime/mode/2up.

(8) La Nouvelle Revue de Lausanne, 2 mai 1959, Feuille d’Avis de Lausanne, 4 mai 1959, Claude Seignolle, op. cit., 1969, pp. 133-135 (rumeur localisée à Castellammare di Stabia, près de Naples) ; Jacques Bergier, Visa pour une autre terre, Albin Michel, Paris 1974, pp. 14-15 (rumeur localisée à São Paulo).

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