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Déc

Éloge panégyrique

   Ecrit par : heresie   dans

Parmi les chroniques du Club de curiosités tenues par Henry se trouvent quelques notes et des courriers de certains des autres membres. Je pense que ce qui dut être un discours introduira agréablement la création de ce site. Nous le devons au Syphilitique, un éminent membre du Club qui malgré sa maladie honteuse et son état de santé pitoyable garde un cynisme et un mauvais goût tout à fait délectables.

Chers camarades du Club de curiosités, nous avons déjà passé quelques soirées à imaginer le futur, ce que sera l’an 2000, échangeant cartes postales, gravures, articles de presse, romans, nouvelles et dessins d’artistes offrant leur vision de l’avenir… N’étant moi-même pas moins qualifié qu’eux pour spéculer ou rêver voici ma vision du futur :
Pour ma part je partage l’optimisme de certains, à savoir que je suis sûr qu’enfin on cessera de substituer de vulgaires jambes de bois aux guibolles amputées, on ne cachera plus les hydrocéphales dans des bouges infâmes et on ne demandera plus à des gueules cassées de sa cacher sous des masques de cire. Non! L’avenir sera le temps où l’on assumera ses divergences, où l’on sautille lorsqu’on n’a qu’une seule jambe, où l’on tient sa tête à deux mains parce qu’elle pèse dix kilogrammes, où l’on parle sans consonnes parce que sa mâchoire a été arrachée.
Les culs-de-jatte se déplaceront sur des engins à roulettes et à vapeur, les manchots ne se serviront de bras mécaniques qu’en dernière nécessité. On emploiera des bègues pour distraire les opiomanes venus se ravitailler en laudanum dans des échoppes spécialisées, et ce seront de drôles et belles siamoises qui serviront de l’absinthe glacée aux bistrots. Des nains seront valets de pied et des géants seront cueilleurs de pommes.
Je vois un avenir radieux, des temps bénis où notre Club de curiosités sera cité en exemple dans des articles de journaux imprimés en couleur avec un nouvel alphabet dont seront enfin bannis le K et le Z. Ils se moqueront certes de nous car nous marchons encore sur nos pieds avec des chaussures crottées par les salissures laissées par les chevaux de nos antiques fiacres, mais ils loueront notre appétit de bizarreries.
J’envie cet avenir où la misère ne sera qu’un souvenir et où les orphelins ne seront plus dans la rue à vendre des allumettes ou à brosser des chaussures mais auront droit dès l’âge de 8 ans à un emploi en usine. Ces petites mains agiles rouleront des cigarettes de tabac blond et parfumé et auront droit à assez de gages pour s’offrir un bon verre de gin à la sortie du travail.
Ah! L’avenir se moquera bien de nous lorsqu’ils apprendront que nous devions encore nous raser à la main avec des coupe-choux bon marchés, eux qui auront des lotions anticapillaires et ne sauront plus ce qu’est un poil sinon en admirant de ravissantes femmes à barbes.
Les rues seront toutes pavées et on ne se servira de sa canne à bout ferré que pour frapper sur le sol qui produira des mélodies cocasses. Des statues seront édifiées à l’effigie de Joseph Merrick et de la Duchesse du Tyrol.
Les médecins seront employés à rendre les gens plus bizarres, car la beauté sera depuis longtemps dépassée. Les solutions que nous fabriquons clandestinement et inoculons depuis maintes années aux femmes enceintes seront alors vendues au grand jour. Les futures mères pourront ainsi choisir si elles désirent une chimère à deux sexes, un difforme commun, un attardé, un bec-de-lièvre, un bicéphale, voire un rouquin pour les plus hardies…
On emploiera le mot décadence pour qualifier les bigots encore attachés aux anciennes normes. On ira le dimanche au cabaret plutôt qu’à l’église, des orchestres fantastiques joueront lors des exécutions publiques, et on atteindra la majorité légale qu’en devenant porteur de maladie vénérienne déclarée.
Ah et les restaurants! Accolés aux morgues, elles-mêmes voisines des Œuvres de la mort volontaires au fronton présentant le portrait de monsieur De Maupassant – la nourriture serait ainsi on ne peut plus fraîche, car on sera cannibale!
Un avenir fier plutôt que moral, voilà mon espoir.

Le Syphilitique