Vous verrez, quand on interdira l’absinthe, l’opium, le haschich, et tous les adjuvants poétiques, le Promeneur et son ombre auront tout à fait raison. Dieu est déjà mort mais on continue de piétiner son cadavre, car il reste encore des lambeaux de mystères métaphysiques épargnés par les causes du prosaïque, et ces mystères nulle société moderne, avide d’essors économiques et d’accroissement coloniale, n’accepte de l’entretenir, on le laisse à quelques désœuvrés des ordres cléricaux…

« La richesse oui, mais seulement celle de la bourse » Voilà ce que vous scandez parce que, frustrés de posséder de l’esprit, vous voulez interdire à tous les autres d’en avoir.

Il fut dit qu’il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante, mais toute notre éducation nous a fait détruire le chaos primordial avec lequel nous sommes nés. Dès lors n’est-il pas immoral d’interdire les clefs des portes des paradis artificiels à celui qui ne sait briser ses chaînes pour libérer le poète qui suffoque en lui?

Si naguère l’homme pouvait se retirer en lui-même pour rêver, de nos jours les miasmes modernes crachés par les industries, les pavés sans cesse battus et souillés, les voisinages bruyants causés par la surpopulation, tous ces éléments contemporains et bien d’autres encore ont clos la porte de la quiétude.

Interdisez l’absinthe et vous interdirez la poésie! Interdisez le rêve, et vous allez occire la philosophie, les catégories de l’onirisme seront les analyses politiques et autres billevesées ineptes. Pour ma part je préfère boire de cette absinthe qui rend fou, rester sourde aux conseils des hygiénistes, sombrer dans les affres des pires maux, mais avoir dressé mon âme à reposer dans des mondes éthérés plutôt que croupir longtemps dans votre décadence réalité.

Prophétie de Stiple envoyée aux infâmes rédacteurs du journal La tempérance.

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