« Nous couperons accessoirement tous les arbres, probablement pour que les gens ne puissent s’y pendre, certainement pour qu’on doive payer l’ombre de parasols et seulement considérer la jungle urbaine, assurément parce que nous préférons autre chose : ce dont nous sommes les démiurges.

Nous laisserons à l’abandon les architectures passées, trop pleines de fantaisies non fonctionnelles, trop peu portées au prosaïque, trop riches en ce que nous n’avons établi comme étant bon; nous les laisserons tomber en ruines, mais avant qu’elles n’aient le charme du passé oublié nous affirmerons notre mépris du vieux en les démolissant et en érigeant de géométriques machins où rien d’inutile n’a sa place, où tout est empreint d’une arrogance froide, hautaine et dépouillée, pour lesquelles nos effigies d’argiles font des « oh », des « meuh » et des « ah » extasiés.

Nous exhumerons les anciens cadavres, briserons les stèles en bas-reliefs, poncerons les anciennes inscriptions, pour installer nos insipidités à nous.

Nous repeindrons les vieilles peintures pour les mettre au goût du jour, et ce chaque jour, pour créer de l’emploi et toujours être « dernier cri »…

Nous affranchirons les esclaves pour les dominer comme tous les autres, nous libérerons les femmes pour les asservir à des carcans qui feront leur fierté comme ces mêmes carcans font et feront la fierté des hommes, nous cloisonnerons des billevesées pour donner le choix entre le gris et le gris.

Nous basanerons la pâleur et lessiverons le hâlé, nous rendrons tout accessible, tout proche, pour éviter toute surprise.

Nous créerons de l’emploi en élaborant d’indispensables inepties administratives, d’obligatoires loisirs, de cyclopéennes constructions fonctionnelles pour servir à tous les laborieux d’aller accomplir leur devoir de ne rien faire, mais ne rien faire en quantité, de manière vérifiable, qu’il doive avoir peur de ne rien faire mal et de devoir ensuite se faire licencier pour se retrouver à ne rien faire chez lui mais sans être payé!

Nous ferons en sorte que le voyage ne soit synonyme que de déplacement physique monnayable, tout le monde oubliera que son esprit est libre d‘ailleurs et d’autre.

Nous ferons croire que dans le passé rien n’existait, que tout y était si archaïque que les roues étaient carrées, et tout le monde nous croira, et tout le monde regardera devant lui, le bout de son nez, en louchant fièrement – car « il faut vivre l’instant présent », ne porter le regard nulle part ailleurs qu’ici et maintenant, ici qui est le centre du monde, maintenant qui est le point culminant des temps, l’estuaire du cours cosmique, car le cosmos c’est nous. On fera du modernisme la nouvelle religion – pour cela nous nous appuierons sur les monothéismes dérivés de la bible, eux qui ont déjà érodé la plupart des cultures – on ne croira plus qu’un dieu a tout créé pour soi, mais on ne doutera pourtant pas que tout est effectivement créé pour soi, cela ne changera rien mais on croira que cela change tout.

Pour le monde de demain, pour la destruction du passé, pour la fin des fins-de-siècles, quelles qu’elles soient, hourra la modernité. »

 

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