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Voyage à Headland

Peut-être sommes-nous tous coincés dans la tête de quelqu’un… dans la cervelle d’une tête réduite baignant dans du laudanum d’apothicaire estropié et fou. Peut-être que la tête réduite est une contrefaçon ouvragée en peau de bouc enragé et dément. Peut-être que cette fausse tête réduite en peau de bouc baignant dans un bocal rempli de liquide opiacé glauque est agitée par un enfant turbulent et roux, voire une jeune fille en pleine période d’expulsion de ses ovules infécondés qui exerce sa rage irraisonnée sur ce maudit bocal en attendant de recueillir l’infertilisé fruit de ses entrailles pour le mêler au laudanum rance. Ah, et nous qui sommes prisonniers dans les rêves de la tête réduite, que va-t-il nous arriver? Un squelette borgne et hydrocéphale, frère de la gamine en chaleur, pour laver ses os dans notre eau et jouer à Gulliver ou à Gargantua?

Dans notre maison tête-réduite nous attendons en cauchemardant…

La maison hantée

« Mais que votre teint est pâle, n’aviez-vous pas dit que vous alliez prendre le soleil et les eaux à je ne sais quelle ville thermale?

– Si, les eaux étaient merveilleuses, que des gens très comme il faut, le soleil n’a jamais été voilé par le moindre nuage…

– Mais vos mains tremblent. De quelle tragédie êtes-vous donc victime?

– Oh, je n’ose le dire!

– Confiez-vous, cher ami.

– C’est que lorsque je suis rentré chez moi j’étais exténué par le long voyage en train et en fiacre, il faisait nuit, mes domestique étaient absents… Je suis tout de même allé me coucher, sans boire d’infusion ni allumer la moindre bougie, ni m’être déchaussé, ni m…

– Bien, bien, personne pour vous servir, mais ce n’est pas une raison pour suer à si grosses gouttes et faire perdre à votre peau sa décadente teinte hâlée de saison estivale…

– C’est que dans mon sommeil j’ai commencé à entendre des rires. J’ai cru mes domestiques revenus, même si je ne reconnaissais le timbre de leurs voix. Je les hélai mais ils ne répondirent pas, bien au contraire un grand silence se fit, un silence terrifiant.

– Et ensuite?

– Ensuite je suis resté sous mes draps. J’ai pu saisir dans les ténèbres un objet qui me parut faire office d’arme, et j’attendis.

« Des animaux chimériques, des visages abjectes parodiant l’humanité, des corps simiesques s’éventrant les uns les autres, tout cela se jouant sur le mur tandis qu’un spectre apparut au seuil de la porte qui s’était ouverte en grinçant sur ses gonds, une phosphorescence armée d’une longue dague ensanglantée, présence sardonique sans visage mais ne pouvant cacher ses sombres desseins.

« Puis ils rirent, de terribles éclats de rires comme peuvent en moduler les hordes barbares lorsqu’elles montent à l’assaut. Des chaos de chaines que l’on roulait au loin, des hurlements, des enfants dialoguant entre eux, une prière païenne, des litanies impies…

– Mais qu’avez-vous fait alors?

– J’ai pleuré, j’ai enfoui ma tête sous mes draps et j’ai pleuré tandis qu’on détruisait la vaisselle, le mobilier, qu’on rampait aux murs dans cette atmosphère glaciale. Voyez : j’en ai conservé de telles gerçures que le froid devait être pour le moins intense.

– Étrange que le Club de Curiosité n’ait rien vu, ils sont restés dans le kiosque de votre jardin tout la nuit. Ils y sont même probablement encore, ils vous attendaient pour le concert sur viole de terre que vous deviez offrir à la constellation de la Lyre…

– Bouge de bougre! C’est qu’alors ils m’ont joué un sale coup! »

Nous nous rendîmes à la rue F…. et trouvâmes embusqués les membres du Club, surpris de me voir avec notre victime.

« Pardon mais vous m’avez déjà infligé la nuit la plus cauchemardesque de ma vie!

– Pas du tout : toute la soirée nous avons veillé en silence, puisque les instruments sont dans la maison et que nous n’avions les clefs; mais rien : personne n’est passé. Vous deviez pourtant donner ce récital astral avec nous!

– Par contre, ajouta Riviera, vos voisins ont fait un boucan de tous les diables!

– Mais je n’ai pas de voisins, ils sont morts depuis 10 ans exactement et leur maison tombe en ruine…

– Alors c’est qu’hier soir vous avez dû confondre votre maison avec la voisine et… »

 

Très brève argumentation en faveur d’une certaine forme de solipsisme

Si tout le monde imite, singe, reproduit, galvaude, ingurgite et régurgite sans rien créer par lui-même, se contente de se plier à son atavisme et à ses acquis, alors personne ne pense.

Si « je pense donc je suis » signifie qu’il faut penser pour être, alors personne n’est.

Le premier qui pense est le centre de l’existence.

 

Syllogisme? Rhétorique? Ombre sur les parois d’une caverne? Démence? Lucidité?

Solipsisme!

Alerte retour

 » C’est mon fils, aaaah! Ils ont enlevé mon fils.

– Mais qui donc?

– Les esstraterrestres. Les martiens. Ils étaient dans des aérostats verdâtres, ni organiques ni inorganiques, armés de bouteilles de vin rouge qui crachaient des rayons mauves transporteurs. Imaginez l’état dans lequel j’étais.

– Ivre?

– Non, je n’étais pas ivre, je suis sûr de ce que j’ai vu. Mais le pire… ah! le pire c’est qu’ils me l’ont rendu, mon petiot. Ah les saligauds, ils me l’ont rendu… Ils me l’ont rendu tout vieux et tout poilu mais toujours aussi petit. Damnés esstraterrestres! »

 

Attendez, ça ne sera jamais votre tour

Nous sommes transportés dans une autre dimension. Une dimension faite non seulement de puanteurs étranges et d’inepties sonores lugubres, mais surtout d’ennui. Un voyage dans une contrée sans fin dont les frontières sont partout. Un voyage au bout des ténèbres où il n’y a qu’une seule destination : la fil d’attente elle-même.

Voici monsieur Vous. Monsieur Vous, comme vous le constatez, patiente derrière mais aussi devant d’autres personnes. Qu’attend-il? Pourquoi supporte-t-il aussi placidement les miasmes de ses congénères débitant de lamentables banalités et exhalant des miasmes putrides faisant regretter de ne pas être en visite dans une mine de soufre? Monsieur Vous aimerait le savoir, mais pour cela il devrait arriver à la fin de cette file d’attente qu’il ne sait pas encore circulaire.

 

 

Miroir miroir

 » Je me suis croisée dans un miroir, tout de même : que je suis jolie!

– Un miroir fait de la droite la gauche, et pour peu qu’il ait quelques imperfections ci et là, un tain de mauvaise qualité… Et puis… Cela ne m’étonne pas qu’un miroir vous fasse paraitre belle : ne reflète-t-il pas une image inverse à la réalité? Assurément vous deviez avoir aussi l’air pourvue d’une intelligence extrême…  »

 

Reflet putride de vanité

Testez votre santé mentale

« Avez-vous testé votre santé mentale?

– Non, jamais.

– Prenez ces dés et jetez-les.

– Voilà, et alors?

– Et alors vous avez échoué!

– Pourquoi?

– Parce que vous m’avez lancé les dés au visage, il fallait les lancer sur la table.

– J’ai peut-être échoué mon test de santé mentale mais moi au moins je ne donne pas des dés à un fou pour qu’il me les jette au visage! »

 

J’arrive

Tu ne me sais pas encore remonter le long de ta jambe, grimper, encore et encore jusque là où tu ne pourras plus que t’agiter en vain, te gratter pour mieux m’énerver. Je te mordrai pour le principe, mais ce n’est pas là le meilleur : je ne me repais que de tes tremblements, je n’étanche ma soif qu’à la source de ta sueur froide. De mes pattes je caresserai ta peau, affectueusement, pourtant comme tu trembleras! Tu sauteras de ci de là, mais pas plus haut que moi. Et même quand je ne serai plus là mes pas fantômes tu ressentiras.

 

Taedium vitae

 » Je ressens une telle douleur à vivre…

– Je le sais bien.

– Ah, êtes-vous vous aussi mélancolique?

– Non, je ressens de la douleur à vous savoir en vie. »

Ainsi soliloquait un gentleman tout sauf fou qui parlait à son reflet dans l’eau verdâtre d’un bassin.

 

Le jour du Seigneur est un autre jour

« Chaque jour que Dieu fait je suis heureuse.

– Mais, Madame, Dieu a cessé de faire des jours depuis vingt-et-un ans et il a déclaré dans un communiqué officiel qu’il n’en ferait plus aucun!

– Ah, damnation!

– J’ai un marche-pied, si cela peut vous aider à surmonter votre détresse.

– Merci, vous êtes bien brave. »

 

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