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Auteur : heresie Page 17 of 56

A chacun son histoire

Souhaitez-vous une histoire ni complète ni lacunaire, plus qu’un roman et moins qu’une nouvelle? Alors écrivez-la!

*

Un vieillard ivre rencontré cuvant son alcool frelaté contre le mur du cimetière nous raconte : Il existe un cercle de pierres levées au centre duquel il est impossible d’imaginer quoi que ce soit, comme si cette lumière que l’on peut voir la nuit filtrer par les failles du sol calcaire était la manifestation de l’activité d’une machinerie insolite ayant une influence sur les fonctions cérébrales des téméraires visiteurs et sur tous ces oiseaux qui chantent bizarrement dans cette vallée. Non loin vit reclus un artiste fou qui n’écrit que sur les premières neiges et ne sculpte que la boue au bord des torrents lorsqu’il pleut.

Nous décidons donc de nous rendre à l’endroit décrit…

Foudre sans tonnerre, végétation insolite, des sentiers mais aucune empreinte sinon celles de palmipèdes, grotte incendiée avec un cadavre dont les mains intactes tiennent un chardon, lambeaux d’une chair trop ancienne pour avoir été portée par un vivant commun : illogiques tissus externes/os/organes, langue noire de laquelle suppure un liquide gluant et corrosif. Ténèbres subites, utilisation du crâne et d’incantations pour que ses yeux éclairent les lieux dont la topographie a été effroyablement bouleversée : proportions cyclopéennes, plafonds stellaires auxquels pendent des arbres inconnus, apparitions éthérées, double vision, la raison s’abîme dans une mer sèche de lucidité, hululements sardoniques, temple d’obsidienne, rivière tout à la fois fangeuse et idyllique sur laquelle vogue un esquif d’ossements de toutes sortes, trône abstrait, glaive pourpre, vents vésaniques, zéphyr incendiaire, chape de sommeil, rêves lucides, désespoir, lobotomie, une eau sableuse rendant assoiffé le cadavre rampant, la camisole du songe, l’éclat moribond d’une bougie poisseuse, le ricanement des fleurs, la visite du vieillard répétant « l’éternel recommencement de ce qui n’a pas de début ».

Aucun réveil n’est plus espéré, aucun réveil ne se produira.

L’univers? Ce n’est pas encore assez!

Subjectivité

 » Allons mon vieux, ça va aller, tout passe. Je me rappelle quand lors d’un déplacement j’ai lu dans les journaux que ma ville avait été la proie d’un grand incendie, qu’il y avait eu de nombreuses victimes, que de la plupart des maisons il ne restait rien ; je pensai alors avoir tout perdu, je me serais pendu si j’avais eu une corde. Et imaginez mes émotions lorsque, arrivant dans ma rue, je vis les cadavres gisant carbonisés sur le pavé fendu par le brasier, tout en cendre, tout recouvert d’une éloquente noirceur… je tremblai des pieds à la tête de bonheur en découvrant que ma maison avait été épargnée!

– Mais, monsieur, moi cela n’a rien à voir : ma gangrène a atteint la poitrine, je vais mourir, je tente de vous l’expliquer depuis plus d’une heure!

– Tout a à voir avec tout, du moins je crois… Oh! et puis moi je vous raconte mes mésaventures pour vous remonter le moral et vous, vous me plombez l’humeur avec vos jérémiades et le parfum miasmatique de votre gangrène. Et votre gangrène, qu’est-ce comparé aux efforts que j’ai dû déployer pour trouver dans mon quartier dévasté un larbin en bon état pour laver mes vitres noircies par l’incendie, vous y pensez un peu? Hein ! Mourrez en faisant au moins preuve de compassion ! Voilà, vous avez gagné : je ferme le loquet, ainsi le curé ne pourra pas vous donner les derniers sacrements, vous l’avez bien cherché, avouez! Mais n’ayez crainte, tout passe, votre effroi et votre désarroi vont bientôt disparaître, contrairement à moi qui devrai supporter d’avoir à tourner la clef et la poignée, marcher jusque dehors et accomplir tout ce que l’on accomplir faire pour vivre… Vous n’êtes pas à plaindre. Vous ai-je raconter quand j’ai eu un ongle incarné au pouce? […] »

 

La meilleure histoire pour esprit las et rêveur

Les histoires à dormir debout sont parmi les meilleures, presque aussi bonnes que celles qui permettent de dormir éveillé. En vérité il faudrait inventer une histoire qui fasse dormir tout le temps, une histoire avec un début et une fin, mais qui soit, contrairement à la vie, sensée, intéressante, belle, fantastique, magique, plaisante, horriblement intense, sournoisement honnête et absolument pure, sans mots, sans longueurs, sans personnages, sans soi, sans paysage, sans narrateur.

Parfois sous un ciel nocturne pur, après m’être conté des vers purement éthérés, laconiques mais infinis, je prends mon télescope et je scrute le ciel avec le même grossissement que j’utilise pour Saturne, et je choisis un recoin du firmament hors de la voie lactée, bien sombre et noir dans lequel, même après de longues heures où l’œil s’est habitué à l’obscurité, aucune étoile n’apparait; et je songe que cette histoire poétique et impossible que je me suis narrée plus tôt doit y exister, là, dans ce vide.

 

Les nuées cloitrées

 

Sautons ailleurs plutôt qu’ici

 

Détester la gravité c’est encore trop s’attacher à la réalité, c’est encore être soumis aux lois environnant une identité que nous devrions tant réfuter que nous laisserions notre corps à l’abandon, offert aux nécrophages, aux esprits qui inclinent à posséder plutôt que jouir de leur nature éthérée. Il faudrait – par la simple volonté ou par une simple crédulité croyante – frapper le sol et s’envoler parmi les oiseaux migrateurs, parmi les nuages et les eaux de la Supermer des Sargasses, parmi les majestueuses aurores boréales, parmi de déments voyageurs en ballon et les extraordinaires voyageurs en obus en partance pour d’autres astres, parmi les secrets des vides interstellaires, parmi les vérités d’au-delà de la nuit spatiale…

Franz Reichelt, le Club de Curiosités vous salue, nous savons qu’il faut diffuser le film de votre saut dans le sens où vous vous élevez et non celui où vous vous écrasez pathétiquement (mais merveilleusement). Votre tentative est le commencement de la dignité.

 

L’histoire déjà connue

« Connaissez-vous l’histoire de ces vampires inversés qui n’existent que dans les reflets mais n’ont pas d’autre existence?

– …

– Eh bien, répondez! Voulez-vous que je vous la raconte?

– …

– Parlez!

– Mon cher, nous sommes des personnages imaginaires, nous pourrions voguer sur des océans éthérés, parler à une substance stellaire pure et parfaite, blasphémer les lois de la réalité ou même nous contenter de chercher des fantômes dans un antique château à moitié en ruines, savourer un alcool inconnu dans un castel fantaisiste, déterrer des cadavres pour les entasser en sculptures décadentes avant de les offrir en holocauste à une divinité païenne qui nous remercierait en nous livrant un secret indicible, nous pourrions nous aventurer dans un temple pré-humain où nous découvririons des bas-reliefs qui auraient raison de notre conscience et de nos existences, nous pourrions emprunter des engins extravagants pour partir vers des contrées exotiques, hostiles ou oniriques, nous pourrions être dans l’ineffable, le sublime putride, le merveilleux le plus opiacé, les ténèbres les moins opaques qui se puissent concevoir, mais non… Il faut que vous désiriez conter une histoire de vampire qui ne serait qu’une métaphore de la superficialité humaine… Vous n’êtes pas mieux que toutes ces putains qui copulent avec la moindre distraction dans l’espoir de ne pas avoir à s’affronter soi-même ni se transcender. Ce n’est pas parce que vous éprouvez du plaisir à cracher sur tout que vous n’êtes pas attaché à tout.

– Zut, vous la connaissez déjà alors cette histoire de vampires ? »

Le robinet est bouché par un caillot

Fantaisie hongroise :

Sur son mont offert aux vents, un château esseulé autour duquel les loups hurlaient tandis que le soleil rougeoyant s’était abîmé à l’ouest. On entendit hurler à travers les corridors :

« Katarina, vas prendre ton bain!

– Mais maman… il n’y a plus de sang!

– Tu te fiches de moi? Tu es assez grande pour toi-même ordonner à ta sorcière d’ouvrir les veines d’une jeune servante, je ne serai pas toujours là pour toi, je ne suis pas éternelle. Ah ah ah, mais si je le suis! Donne-moi ma lame. »

 

Irréflexion réflexe

 » Vous savez, vous n’avez pas besoin de parapluie lorsque vous portez une tenue de scaphandrier.

– Il pleut donc j’ouvre mon parapluie, un point c’est tout. Si on doit commencer à se poser des questions à chaque fois on n’en finit plus!

– En somme vous avez acquis une manière d’irréflexion réflexe.

– Hein! Oui? Non? Je sais pas, moi en tous cas quand il se passe quelque chose je fais comme on m’a appris. Je ne réfléchis pas moi, je suis pas un miroir. Ah ah! Comme les vampires qui ne réfléchissent pas.

– Hum, ne sont-ce plutôt les miroirs qui ne réfléchissent pas l’image des vampires? »

 

Nadar, catacombes, lien

http://elisandre-librairie-oeuvre-au-noir.blogspot.fr/2014/02/1860-les-catacombes-de-paris-par-nadar.html

Accrochez-vous, vous êtes de l’autre côté de la Terre

Lorsque l’on fait le tour de la Terre on se retrouve forcément sur l’autre face de notre bonne vieille planète plate autour de laquelle tourne le Soleil. Quiconque prétendrait le contraire, ou étudierait les astres, la longueur des ombres selon la latitude, ou s’interrogerait sur la Lune, finirait au bûcher!

 

… Il voulait voyager parmi les étoiles donc il est allé sur l’autre face de la Terre et s’est laissé tomber.

 

 

Nuits ensoleillées

A quoi bon apporter la lumière à quiconque puisque tous sont aveugles ?

La raison a beau doter beaucoup de personnes, elle représente pour chacun bien peu comparé à leur morale, leurs habitudes, leurs sentiments et volontés grégaires, leurs bas hédonismes, leurs orgueils. La raison a un temps d’effet de quelques secondes, parfois quelques minutes, autant qu’un bain avant de retourner à la porcherie.

Quand on s’éclairait à la bougie au moins pouvait-on espérer que dans les angles ténébreux se cachait une valeur inconnue. Désormais tout est mis à jour, et pourtant rien n’a jamais été aussi sombre. L’âge des lumières, l’âge industriel… toujours l’âge des cavernes enténébrées dans les replis du cerveau, l’âge d’une immense caverne.

Les psychiatres, psychologues, psychanalystes, philosophes, ne répandent que des aveuglements, pareils à des vendeurs de clefs dans un monde où les portes n’ont aucune serrure, les clefs sont là mais ne servent à rien ni à personne, pourtant tout le monde fait tinter avec arrogance le métal ouvragé dans sa poche comme si c’était lui qui avait tout ouvert et pouvait tout fermer.

Chapitre X de Se tenir sur le brouillard

 

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