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Auteur : heresie Page 18 of 56

Las

Que je suis fatigué, que je suis fatigué du plaisir et toujours du plaisir, de l’ennuyeux plaisir! Ah! J’aimerais qu’il y eût la guerre!

Le chevalier du château de Durande

 

 

Aujourd’hui celui qui, connaissant le monde et l’ayant pratiqué, n’est pas devenu égoïste, pour peu qu’il ait un rien de sens et d’esprit, ne peut qu’être devenu misanthrope.

Léopardi, 1821

 

 

 

 

Toutes les portes nous sont ouvertes. Si seulement nous n’étions tous tétraplégiques…

 

 

Ruines dans l’âme

We’re too old, too cold

Et si le but de la vie était de produire de futures ruines sur les ruines du passé?

 

 

 

Faisons comme d’habitude : pensons dix ou onze secondes et reprenons le cours normal de nos vies. Nous sommes des êtres raisonnables, donc nous ne raisonnons pas, nous agissons. Les ruines seront tout autour de nous, à l’intérieur nous n’aurons qu’un désert et du sable plein la tête, un sablier sans goulot, une pensée atemporelle parce qu’inexistante, de quoi produire des mandalas aléatoires au gré des turpitudes de nos divagations, parce qu’il faut bien se figurer les dunes absurdes qui chuintent dans notre boîte crânienne être le fruit de belles choses plutôt qu’être lucide, plutôt que plonger en soi et se retrouver nulle part, sublimer l’illusion d’être foisonnant tandis qu’on n’est qu’une source de poussières.

Le crépuscule des dieux

Je suis retourné à ce castel perdu par-delà les brumes et des monts vaporeux, cet étrange château à l’architecture impossible dont les donjons crèvent un firmament toujours nocturne laissant pleuvoir des rêves et des infinis.

Passant la grande entrée je remarquai que les musiques éthérées ne résonnaient plus comme naguère. Plus rien sinon les murmures de vents sinistres et moribonds.

Les tentures rongées par les insectes, les fresques décapées, les lits aux colonnes et aux baldaquins effondrés, les glaives rouillés, les armures écroulées, les verreries brisées. Même les fantômes ne glissaient plus dans les corridors dont les fenêtres ne laissaient plus paraitre qu’un horizon stérile, banal et terne.

Dans la salle du trône pourtant le portrait animé était encore vivant, du moins non mort; gluant cadavre dont la représentation hésitait entre la putréfaction et le pourrissement.

« Où sont donc passés les monarques de ce royaume ? demandai-je.

– Partis, siffla-t-il par les trous de vers percés dans sa gorge.

– Partis ? Partis, mais où ça ? Pourquoi ?

– Ils ont échangé leurs sceptres d’empereurs et leurs trônes de dieux pour des couronnes et des distinctions d’autres temps, de temps modernes.

– Blasphèmes !

– Nul blasphème, seulement la vérité. Le tissu onirique s’est rompu, désormais les champs féériques seront des habitats pour automates, désormais les écritures serviront à ordonner le prosaïque, désormais les sources magiques n’alimenteront plus les herbes veloutées et possédées mais seulement les moulins brassant des vents d’artifices concrets, désormais la Lune et le Soleil suivront leur course sans aucun maître, désormais le nombre de constellations restera fixe sans plus aucun démiurge pour en enfanter dans le chaos, désormais les cimetières seront calmes et inhabités, désormais les créatures des grottes seront des fantaisies de dupes, désormais les sorcières apprendront des métiers qui ne font appel qu’à la science, désormais les chênes vivront muets et au service de l’industrie, désormais les loups symphoniques ne chanteront plus, désormais les corbeaux ne porteront plus aucun message dans leurs ricanements, désormais les statues seront offertes aux affres les moins purs.

 » Les dieux ne meurent pas, ils se décomposent aussi indignement qu’ils ont été grands, tels des fragments de digestion dans une fumière, anodins miasmes, pas même des feux follets, tout juste des puanteurs incolores, prêts à fertiliser les labours d’une réalité aux fruits amers et pestilentiels. L’équilibre même dans un désastre sans extase. »

 

Du cyanure dans le système limbique, enténébrer l’esprit par une lumière froide. Qu’as-tu construit dans ton esprit sinon des ruines inhabitées de toi?

Voyager léger

« Peux-tu partir du jour au lendemain sans avoir à te charger ni rien regretter? Car ne l’oublie pas : tu vas devoir t’en aller sans rien, pas même ton corps. »

Un fantôme flottant au pied de mon lit, enveloppé de ténèbres, sans forme mais me ressemblant étrangement

Disparition des preuves du grand complot

Suis-je donc le seul à oser en parler? Il y a quelques années encore ils étaient bien là, évidents, et désormais plus personne ne les voit. Je veux bien entendu parler des canaux martiens.

 

La sagesse des anciens

Trouvé dans un vieux livre :

Le meilleur moyen de déterminer si un individu est d’essence vampirique est de procéder à une transfusion sanguine : introduire un litre de son sang dans les veines d’une jeune vierge. Si elle trépasse c’est que le donneur a la mort en lui.

Le brezel est d’essence blasphématoire : il sous-entend que le Christ avait des pellicules salées et la peau basanée.

Etranger

On pensait qu’après la Fin-de-siècle ce serait la Belle-époque… Aucune époque n’est belle : il faut aller au-delà de la Fin-du-monde, au-delà de la Fin-de-vie pour trouver le Bon-temps.

Il n’y a aucun rêveur qui a sa place en ce monde ici-bas. Qui s’en contente et s’en félicite, qui s’y complait et s’y emploie, n’est qu’un dormeur bercé de malheureuses illusions, un enfant qui patauge dans les égouts et qui est fier d’avoir trouvé un fragment de songe souillé de fange, parce qu’il ne sait pas ce qu’est le véritable rêve.

Pourtant je lance un appel à tous les rêveurs : faisons la promotion de la réalité! Car aussi infini soit-il, l’Imaginaire, s’il venait à se trop se peupler, deviendrait invivable; ce havre de paix doit rester un lieu à faible densité de population.

Usons d’arguments aussi basiques que ceux à qui ils sont destinés (puisque les individus sensés ne vivent pas à proximité les uns des autres dans l’Imaginaire mais construisent leurs propres landes au-delà des frontières oniriques déjà connues, c’est aux troupeaux que nous devons adresser nos ruses) : expliquons que l’on ne rêve que lorsqu’on ne s’aime pas soi-même; si on est beau on n’a pas besoin de verser dans l’imaginaire et de produire les efforts pour s’y élever, alors il faut entretenir son corps, passer du temps à penser et discuter d’alimentation, de sport, d’habillement, et pour tout cela il faut de l’argent, il est donc nécessaire de devenir carriériste, ce qui prend du temps mais est hautement gratifiant. Expliquons qu’il faut découvrir le monde (par-là sous-entendons que le monde se borne à la réalité) et pour se faire mieux vaut acheter des guides de voyage plutôt que des œuvres de fadaises fantaisistes,  qu’il faut voyager par les rails, la route, les airs, mais pas autrement, pas par l’esprit, car sinon comment se vanter des lieux visiter auprès des autres?

N’oublions pas non plus qu’il est bien plus aisé de devenir imaginatif lorsque l’on est déçu par la réalité, nous devons donc faire du spleen et de la mélancolie des sentiments passés de mode : de nos jours le bonheur doit se trouver dans la joie immédiate. Il ne faut pas se sentir seul ni différent, toujours trouver un troupeau de bétail pareil à soi, il faut pouvoir se croire riche en rêve en tirant dans le puits communautaire l’eau dont on abreuve son esprit infécond, il faut critiquer les individus grégaires des autres troupeaux que du sien.

Assurément l’individu qui suivra ces conseils, même s’il le veut, croira imaginer mais n’atteindra pas l’Imagination, ainsi la paix, ainsi aussi probablement tout le monde sera heureux, ou du moins contenté.

 

 

Il faudrait faire aussi ainsi pour le royaume de la Mort : dissuader les gens d’y aller en grand nombre, mais c’est une entreprise bien secondaire : vu l’état dans lequel ils arrivent ils n’en ont pas pour longtemps avant de mourir. A moins que… Non, non, oubliez ce que j’ai dit : en priorité empêchons les gens de mourir. Damnation, quelle densité de population terrible il doit y avoir après la frontière du Trépas, l’on doit s’y suicider en masse, y devenir fou!

***

Roi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire,
Qui voulûtes mourir vengeant votre raison
Des choses de la politique, et du délire
De cette Science intruse dans la maison,

De cette Science assassin de l’Oraison
Et du Chant et de l’Art et de toute la Lyre,
Et simplement et plein d’orgueil en floraison
Tuâtes en mourant, salut, Roi, bravo, Sire !

Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi
De ce siècle où les rois se font si peu de chose,
Et le martyr de la Raison selon la Foi.

Salut à votre très unique apothéose,
Et que votre âme ait son fier cortège, or et fer,
Sur un air magnifique et joyeux de Wagner.

 

Soyons des chiens photogéniques

 » Puisque je vous assure que j’ai vu des pigeons avec des appareils photographiques.

– Cessez donc de boire cette eau-de-vie que vous distillez à partir de pierres, elle vous rend plus fou que de l’absinthe.

– Les voici, les voici, les pigeons!

– Damnation, ce ne sont pas des pigeons, ce sont des japonais.

– Non pas des japonais, mais des pigeons. Des pigeons ou… des humains. Comment savoir?

– Damnation, que la damnation soit damnée! Vous avez raison. Il faut dire qu’entre ces rats volants que sont les pigeons et ces rats terrestres que sont les humains il y a de quoi se tromper.

– Je le répète sans cesse, votre misanthropie vous étouffera!

– En effet ma chère Tite, mais quand une espèce toute entière me traite de fou parce que je parle à une chienne alors qu’ils sont eux-mêmes bons à enfermer puisqu’ils se parlent entre eux, je n’y peux rien, je les hais. Et désormais les voir avec ces appareils photographiques dans lesquels,… voyez, voyez! Ils parlent à leurs appareils photographiques, et désormais de leurs index ils tapent dessus en souriant. Oui, il faut vraiment que je parte loin.

– Et comment allez-vous faire?

– En fiacre ou en train, je ne sais pas, j’aurais bien aimé, mais on refuse de me vendre un billet parce que je suis un chien.

– Mais vous n’êtes pas un chien!

– J’ai tenté de leur expliquer, mais ils ne me croient pas. Allez tenter de leur expliquer, vous.

– Je ne peux pas je suis une chienne. »

 

 

Equivalence logique

Il avait calculé la somme d’électricité qui pouvait parcourir un corps sans risque tout au long d’une journée. Il la nota sur un calepin après avoir effectué un rapide calcul. Le lendemain matin il reprit place après avoir ajusté la machinerie puis il déclara : « Je vais faire passer dans mon corps la somme d’électricité qui l’a traversé hier tout au long de la journée mais en seulement trois secondes au lieu de 18 heures. Je tiens à ainsi prouver que mon système de calcul logico-élémentaro-réductionniste est vérifié. Normalement il aura eu tout son saoul d’électrons, je serai d’une neutralité absolue. »

 

 

 

 

Exercice de sexisme (exercice de misanthropie… oui, encore!)

« Qu’avez-vous fait pour lui nuire?

– Je lui ai présenté celle qui est devenue sa femme. Et vous?

– Je suis devenu son ami et lui ai fait croire qu’il fallait tenir bon, que dans la vie tout finit par aller toujours mieux.

– Il mérite bien tous ces malheurs! Allons, pourquoi n’irions-nous pas l’inciter à s’intéresser à la politique? Après tout, nous allons voir jusqu’à quel point il peut être pitoyable et ridicule.

– Une excellente idée, mon cher! Mais avant cela passons chez une amie, Miss L., je vous verrais bien lui passer la bague au doigt.

– J’aurais préféré que nous passions chez la diseuse de bonne aventure pour qu’elle vous tire les cartes, elle promet toujours des avenirs radieux dignes de contes de fées.

– Vous êtes un démon!

– Disons que nous vivons tous en Enfer… »

***

« Ca se pomponne, ça se parfume, ça fait attention à son allure, ça prête oreille à ce que l’on dit de soi, ça s’occupe de mode, ça collectionne les tenues, et ça rabaisse l’autre sexe, pourtant ça se dit un mâle. Pour moi ce n’est rien d’autre qu’un pédéraste qui ne s’est pas encore avoué.

– Allons, miss Stiple, à ce compte là une femme qui agit à l’inverse serait saphique?

– Je ne sais pas. Oulala, si l’on ne peut plus édicter de postulat sans devoir développer, moi je préfère ne plus ouvrir la bouche.

– Ce serait dommage parce que vos aphorismes ne sont pas souvent faux.

– J’ai dit que je n’allais plus ouvrir la bouche, cela ne m’empêchera pas d’écrire. Réfléchissez un peu! Ne plus avoir à se perdre en rhétorique : fragmenter, aphoriser, sophistiser… Tiens, j’y pense, est-ce que le sophistiqué a rapport avec le sophisme? »

***

… Et parce qu’au bout du compte tout le monde est dans la même basse-cour :

CANNIBAL, n. A gastronome of the old school who preserves the simple tastes and adheres to the natural diet of the pre-pork period.

 

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