Archive de la catégorie ‘Victor Frankenstein’

19
Août

Cadavre cherche usage

   Ecrit par : F.Thievicz   in Victor Frankenstein

« Pourris ! Pourris, je te l’ordonne ! hurlait le cénobite au visage rubicond. Au nom de notre seigneur Jésus Christ, pourris, fermente, moisis, décompose-toi ! … Vas-tu donc enfin obéir et redevenir poussière ! »
Mais le corps demeurait sourd aux injonctions, la peau souple et rosée, les yeux brillants et pleins.
Évidemment nous aurions pu avoir placé là un être encore vivant, avoir dérobé l’un de ces saints embaumés et conservés en reliques dans certaines cryptes chrétiennes, ou avoir troqué le corps par un artifice élaboré pour l’occasion, mais nous ne l’avions pas fait : c’était un véritable cadavre incapable de rancir.
Nous l’avions déterrée par hasard, un soir que nous nous ennuyions et que nous avions à notre disposition des pioches et la bienveillante faveur de la pleine lune.

La stèle nous en avait informé, la dépouille était en terre depuis deux ans, mais même après deux semaines à l’air libre, un bain accidentel dans le fleuve, une chute en carriole, des éclaboussures d’absinthe et d’autres liqueurs, la morte refusait de se décomposer.
« Elle brûle ! Sorcière, brûle, brûle ! trépigna le moine que nous avions convaincu de venir procéder à une expertise afin de savoir si elle avait des traits communs avec les saints catalogués mais qui avait fini par céder à une frénésie exorcistique en découvrant une verrue sur la cuisse droite.
– Ceci ? interrogea le syphilitique en désignant le bas de la robe en lambeaux. J’ai bien peur d’être l’unique responsable. J’ai tenté de savoir si elle respirait en lui offrant une cigarette… mais ses muscles et ses articulations sont trop souples.Néanmoins j’ai pu apprendre qu’en effet elle ne respire pas. »
L’eau bénite n’y fit rien, pas plus que les prières ou que les ordres au nom de quelque divinité que ce fut. Les prélèvements nous permirent de conclure que son sang restait relativement fluide, mais les réactions chimiques furent inaptes à nous indiquer qu’une quelconque solution lui avait été inoculée afin de préserver les tissus.
« Ouvrons-la, proposa Riviera.
– Si c’est afin de savoir si l’intérieur est aussi frais que l’extérieur cela serait inutile : tout est frais et souple, je vous le garantis. »
Que sous-entendait par-là le Syphilitique ? Damnation, que lui a-t-il fait subir durant la semaine où il l’a gardée chez lui ?

Nous la passâmes au vitriol, nous la rossâmes, nous tentâmes de la brûler, nous lui inoculâmes des nécrophages, nous lui perçâmes le crâne pour le remplir de chaux vive, mais rien n’y fit. Elle ne vit pas mais elle ne pourrit pas non plus, et nous ne pouvons même plus la vendre puisque nous l’avons mise en mauvais état.

Mais nous l’écorchâmes et fîmes coudre sa peau en gants d’une extraordinaire solidité et préparer les tendons pour les tendre en cordes sur des violons qui n’ont jamais aussi bien sonné.

Toutefois il nous reste les os, les organes, les ongles, les cheveux et les dents. Si vous êtes intéressé prière de passer le jeudi soir à la Taverne de l’hydrocéphale.

4
Mai

Cherche crâne ou bocal

   Ecrit par : F.Thievicz   in Victor Frankenstein

Cherche crâne anthropoïde même de faible contenance ou bocal solide pouvant s’adapter sur cou chétif.

Suite à une bagarre contre une vieille grabataire durant laquelle mon arme s’est enrayée et mes lames cachées se sont brisées, mon crâne a été brisé. Je suis donc à la recherche de quelque chose pouvant faire office de tête de remplacement. Une simple fiole de chimie aurait bien fait l’affaire pour ma cervelle mais il me faut aussi y rentrer les yeux…

Putrescere

Derrière elle désormais se peignait un long et gluant sentier grouillant de merveilleuses vermines faisant paraitre la piste telle une longue et décadente trainée de mariée habitant un vieux conte macabre. Ses joues creusées paraissaient des tombes visitées par des résurrectionnistes, trouées, percées, des lambeaux arrachés lui retombant sur le cou glauque, laissant se montrer des dents d’un blanc malsain de crâne comme on en peut admirer dans tous les cabinets de curiosités trop bien tenus.

Elle ne savait probablement pas où aller, mais en avançant d’un lent et morbide pas elle tournait pathétiquement la tête à droite et à gauche comme si les substances décomposées et visqueuses gouttant de ses cavités oculaires étaient encore des yeux fonctionnels.

Ce fut il y a exactement dix ans qu’elle accepta que je lie son âme à son corps plutôt que la laisser vivre sa mort.

28
Jan

Equivalence logique

   Ecrit par : F.Thievicz   in Non classé, Victor Frankenstein

Il avait calculé la somme d’électricité qui pouvait parcourir un corps sans risque tout au long d’une journée. Il la nota sur un calepin après avoir effectué un rapide calcul. Le lendemain matin il reprit place après avoir ajusté la machinerie puis il déclara : « Je vais faire passer dans mon corps la somme d’électricité qui l’a traversé hier tout au long de la journée mais en seulement trois secondes au lieu de 18 heures. Je tiens à ainsi prouver que mon système de calcul logico-élémentaro-réductionniste est vérifié. Normalement il aura eu tout son saoul d’électrons, je serai d’une neutralité absolue. »

 

 

 

 

17
Jan

Don et moralité

   Ecrit par : F.Thievicz   in Médecine, Tératologique, Victor Frankenstein

« Je ne comprends pas pourquoi je suis sur le banc des accusés. Après tout, est-il plus moral de ne pas donner de sucre d’orge à un enfant que de lui en offrir pour juste avant qu’il en goute le lui retirer? Le résultat est pourtant le même : l’enfant n’a aucune friandise, mais dans le second cas au moins il pleure, et c’est donc plaisant.

– Mais monsieur, vous divaguez. Vous êtes fou. D’autant plus fou qu’il ne s’agit pas de cela : vous avez greffé deux jambes difformes à une enfant et les médecins ne savent pas comment les lui retirer.

– Certes, mais avouez que c’est tout de même amusant au final.

– Cela n’amuse que vous!

– Vous dites cela parce que vous ne l’avez pas encore vue se gratter les genoux. »

15
Jan

Le bonheur est réglé sur 6 Hz

   Ecrit par : F.Thievicz   in Victor Frankenstein

« Je vais tenter de prouver que le bonheur n’est qu’un processus électrique, une anomalie cérébrale.

– Allons mon vieux, nous connaissons déjà vos exploits sur les condamnés à mort.

– Certes, je leur ai quelque peu rôti la matière grise, mais c’est que les condamnés à mort sont déjà parfaitement heureux, puisqu’ils vont être libérés de la vie et de leur peine. Non, là mon expérience va consister à stimuler… des femmes.

– Stimuler… des femmes… cérébralement? Leur faire ressentir quelque chose ? Mais vous courez droit à l’échec! »

Il ne s’agit avant tout que d’un quiproquo dont la société est responsable ! Mon client est de peu d’instructions scolaires mais de grande instruction onirique ; il croit ce qu’on l’a laissé croire… Orphelin il a passé sa tendre enfance à errer dans les rues en mendiant de quoi subsister, comment le blâmer de n’avoir eu foi qu’en les contes qu’il entendait narrés dans les chaumières des bonnes familles au coin du feu tandis que lui grelottait allongé dans la boue et la paille sale ?

Tôt il fut employé à se faufiler dans les cheminées pour les ramoner, c’est lors, dans les répugnantes et suffocantes ténèbres, qu’il se prit à se raconter ses propres contes merveilleux, à y trouver son air et sa lumière.

Laissez-moi terminer, monsieur le juge, je vous en prie, vous allez tout comprendre. Plus tard mon client a été employé par un maréchal ferrant à battre le fer, un emploi répétitif qui mettait à rude épreuve son corps certes encore jeune mais déjà perclus de douleurs dont la vie l’avait affligé. Mais son cerveau, lui, était déjà trop vieux, trop épuisé, pour encore trouver refuge dans les mondes oniriques. Le soir il était si fourbu qu’il n’avait pas même le temps de rêvasser qu’il sombrer dans le vide de sommeils aussi vides que le cœur d’une femme, aussi monotones qu’un ciel nocturne pollué par la flamme d’un bec-de-gaz, aussi froids que le marbre d’une dalle funéraire.

Un dimanche pourtant, seul moment de répit dans son calvaire, tandis qu’il faisait la manche allongé sur les marches de l’église (un emploi au salaire bien maigre puisque les bigots préfèrent payer l’Eglise plutôt que suivre les préceptes christiques et faire l’aumône), il croisa deux gentlemen qui le prirent en pitié.

« Ola le pouilleux, voilà pour toi un peu d’opium bien huileux. Mâche-le et ton dimanche sera savoureux ! »

Il fit comme les philanthropes le lui offraient et il redécouvrit le sourire… pour mieux s’abîmer le lendemain dans une amertume plus noire que l’âme d’un arriviste provincial parti à la capitale.

Le dimanche suivant les deux mêmes gentlemen passèrent et demandèrent :

« Cet opium a-t-il été bon pour ton âme de laborieux ?

– Oh oui, messieurs, encore, par pitié, encore et je deviens votre esclave !

– Es-tu tant en manque de rêves ?

– Oui-da, en terrible manque de rêves depuis que j’ai du poil tout le menton.

– C’est scientifique, seuls les enfants savent rêver. Nous n’avons plus de cette enfance parfumée que l’on nomme opium, hélas, essaye donc l’alcool, bien que cette dernière drogue ne serve pas vraiment à rêver mais seulement d’excuse à moduler des sottises sous couvert d’ivresse, elle pourrait peut-être te porter secours. »

Mon client, monsieur le juge, était de peu d’instructions, je l’ai déjà dit plus tôt, et de ce dialogue traduit par un épuisement morbide le pauvre à l’esprit exténué n’avait retenu que deux éléments : seuls les enfants savent rêver, scie-ntifique, bien que la définition admise de ce mot lui fut inconnue la sonorité lui évoqua quelque chose de prométhéen.

Alors comment l’en blâmer, lui qui fut si influençable, lui qui n’avait eu que le rêve pour seul havre – un havre tel un Avalon aux rivages brumeux dont les courants nous éloignent chaque jour – d’avoir scié les oreilles et les yeux de ce pauvre enfant qui sortait de l’église pour les placer sur son propre visage? Ce n’était pas en y pensant à mal, il désirait à nouveau voir et entendre comme il le faisait naguère, avec cette insolence juvénile qui endure la réalité sans crainte car elle n’existe véritablement que dans le secret onirique.

Par mon plaidoyer je ne réclame pas une instruction obligatoire permettant à chacun de comprendre que le terme scie-entifique n’a pas de rapport direct avec les scies, je ne réclame pas non plus que les masses laborieuses soient épargnées par l’épuisement -il faut qu’ils se tuent au travail comme nous nous tuons à gratter du papier-, mais pourquoi ne pas vendre le laudanum sans ordonnance et à si bas prix que chaque citoyen pourrait s’en jeter un petit godet chaque soir ? Quant à mon client faites-en ce qu’il vous plaira…

2
Jan

Ether

   Ecrit par : F.Thievicz   in Non classé, Victor Frankenstein

Comme chaque 2 Janvier depuis cinq ans il plia un linge propre en cinq, le rapporta sur ses genoux, déboucha la fiole d’éther et en aspira avidement le gaz volatile, non comme un pingre mais ainsi qu’un assoiffé passe sa langue sur ses lèvres où roule une sueur salée lorsqu’il aperçoit enfin une source d’eau fraîche. Il appliqua le goulot sur le tissu, renversa le tout, attendit trois secondes ainsi, puis plaqua le carré prometteur sur ses voies respiratoires.

Ces structures, ce son, toujours les mêmes. Il oubliait à chaque reprise, et pourtant se rappela qu’il oubliait à chaque fois sans pouvoir préciser la suite; un déjà-vu que seul l’éthéromane connait.

D’abord la complexion de la réalité se disloqua, tout se délita dans une obscurité bouillonnante où surgissaient des tourbillons de néant fertilisant la conscience. Il savait qu’il connaissait la suite mais se laissa surprendre par son image pointant un soleil couchant entre un ciel invisible et une mer blanche. Par bravade il ordonna à son bras physique d’imiter l’image éthéré mais alors tout fut rompu.

Il répéta alors l’opération, encore et encore, sûr qu’il y avait un message caché, hermétique pour ainsi dire, dans l’inlassable répétition de ces faits : l’amnésie, la déconstruction des formes, le bourdonnement monotone et cosmique qui glisse du grave à l’aigu, et invariablement son bras pointant l’orbe moribond entre deux plans incolores.

On trouva son corps trois jours plus tard, flottant entre le sol et le plafond. On pouvait à loisir le faire se mouvoir d’avant en arrière, de gauche à droite, mais le translater verticalement restait interdit par des lois inconnues de tous les timorés qui ne respirent que du prosaïque air et ne se nourrissent que de vulgaires espoirs logistiques. Ce fut son concierge, bourru et mal dégrossi, ce qui ressemblait le plus à un ami pour le solitaire défunt coincé entre ciel et terre, qui apprit aux agents de police que le cadavre volant était bizarre, qu’il cherchait quelque chose, qu’il rentrait chez lui avec une grande fiole d’éther tous les 2 Janvier de chaque année, la même fiole que celle qui gisait là, par terre, à moitié brisée.

L’hypothèse d’un effet de l’éther sur ce drôle de mort ne fut pas retenu : l’éther n’a pas les mêmes propriétés que l’hélium; et après tout combien faudrait-il d’hélium pour qu’un corps restasse ainsi en suspension!  C’est que nul ne songea que chez certains sujets de valeur c’est le corps qui se soumet à l’esprit plutôt que l’inverse; des cas certes trop rares pour seulement servir d’exception, considérons-les d’ailleurs comme une autre espèce!

 

29
Nov

ОЗУ доктор!

   Ecrit par : F.Thievicz   in Victor Frankenstein

Voici une histoire à la slave. Yра!

« Monsieur, réveillez-vous. Monsieur ? M’entendez-vous ? Ne gesticulez pas autant, cela fait grimper votre tension. Si vous m’entendez clignez des yeux. Ah, vous n’en avez plus, évidemment… Alors si vous m’entendez remuez les lèvres. Ah, cela non plus vous n’en avez plus. Ah ah ! Nous vous avons sauvé : vous vous êtes tiré une balle sous le menton, probablement pour vous suicider ? Étrange et inefficace méthode! L’ogive a traversé la langue, le palais, l’arrière du nez que nous avons dû amputer, un œil (nous avons énucléé les deux par précaution) et le front. Mais pas de soucis… Non, ne vous agitez pas ! Pas de soucis, nous vous avons sauvé.

« Mais, je dois dire, monsieur, que puisque nous vous avons aussi empêché de vous tuer nous sommes allés contre votre volonté. Voilà, désormais que nous vous avons ramené à la vie je place donc une arme chargée dans votre main, tâchez, si vous souhaitez mourir, de mieux viser. Oui voilà, parfait, pressez la détente.

« Ah ah, je l’avais chargé à blanc. Infirmière, nettoyez les brûlures de poudre, jetez-lui de la vodka dans la trachée et mettez ce monsieur en soins, nous lui en avons évité une belle ! Il s’en tire à bon compte : il aurait pu en mourir de son suicide. Yра !»

Et le доктор se rendit à son bureau pour se faire une injection narcotique car, comme l’a écrit Boulgakov : « L’homme ne peut travailler normalement qu’après une piqûre de morphine ». Et tout fut au mieux car de mélancoliques chants hurlés par des cavités difformes et ivres glissaient sur les neiges des steppes de la grande et éternelle Russie.

8
Oct

Dents migraineuses

   Ecrit par : F.Thievicz   in Victor Frankenstein

 » 15 ans que je ne me suis pas lavé la bouche, et je vous assure : pas une seule rage de dent, pas une carie, rien.

– Rien, c’est le cas de le dire : vous n’avez même plus un chicot.

– Eh bien oui, quand on ne possède plus quelque chose on ne peut plus en souffrir.

– Hum, cette assertion n’est peut-être pas tout à fait vraie, car sinon pourquoi souffrez-vous de migraines? »