Quand on n’a ni toile ni appareil photographique et que l’on souhaite tirer le portrait de tout un groupe de personnes, mieux vaut avoir des réserves de cartouches.
« Pour mon tableau L’origine du monde j’ai pris pour modèle un passant dont j’ai fait le portrait, et je me suis rendu compte que j’avais été si réaliste qu’au final le tableau ressemble à un con. Par la suite j’ai pensé l’intituler « Nous sommes comme nos origines » afin de rappeler à chacun qu’il n’est jamais seul, mais j’ai abandonné l’idée. »
Gustave Courbet
« Nul n’est jamais vraiment seul quand il est con, à moins d’être assez con pour se croire différent de ses semblables. »
Quand on scande un discours destiné aux personnes intelligentes on attire surtout un public composé en immense majorité de curieux… qui d’autre pourrait être intéressé?
Ann O’Neim, Voyage en microcéphalie, une épopée au quotidien
Restons où nous sommes et voyageons ailleurs.
Le sixième coup était frappé à la cloche de l’église, et comme tous les jours je m’étais réveillé juste avant le premier, les contant un à un en souriant. Je sortis de mon lit, ouvris les volets et craquai une allumette pour faire de la lumière et m’observer dans le miroir avant de chasser deux pas de côté vers mon pot de chambre et libérer mes intestins.
Puis ce furent les ablutions élémentaires, l’hygiène dentaire absurde puisque je n’avais pas mangé durant mon sommeil et que ma logeuse me monterait mon thé sucré.
A l’église on sonnait la demie de sept heures lorsque je fis le premier pas dehors, exactement comme tous les jours. Je marchai donc le long des rues en cherchant un autre bon mot à offrir à mes collègues de travail que l’éculé « bonjour », mais lorsque je poussai la porte des bureaux je n’avais toujours rien, alors je lançai mon habituelle litanie sympathique et volontaire avant de m’installer à mon pupitre, enfiler ma manche de travail, chausser mes binocles et m’armer de ma plume.
A midi nous partageâmes comme à l’accoutumée une salade de pommes de terre et un morceau de pain avant de nous rendre au restaurant où nous plaisantions avec le serveur qui était devenu un ami. Puis je flânai seul avant de continuer la journée à faire valoir mes compétences et justifier mon salaire.
Le soir ce fut une absinthe et une dégustation de vin avant de rentrer en repensant aux plaisanteries échangées. Ma logeuse me monta mon souper. J’étais exténué mais je l’écoutai me conter son insipide journée en feignant un sourire. Puis je lus deux pages d’un livre que m’avait conseillé mon libraire, le plus moderne et contemporain, celui qui a le plus de succès actuellement, mais rien n’y était aussi trépidant que mon quotidien, et je me couchai.
Décidément ils ont tort ceux qui prétendent que le rêve est ailleurs. De plus cela ne veut rien dire « le rêve est ailleurs », moi tous les soirs je rêve de copuler avec l’une des danseuses du cabaret où je vais tous les dimanches après-midi.
C’est justement parce que la beauté est une forme de valeur triviale -et ajustable- qu’elle est tenue en si haute estime. Parole tératologique!
***
Retenir sa respiration trois minutes par heures prévient les varices. Une femme enceinte désirant éviter les vergetures retiendra son souffle dix minutes de suite dès le réveil; si elle ne peut s’empêcher de respirer son ventre sera souillé de stries bien vilaines et son enfant ressemblera à un islandais.
Pour effacer les rides le meilleur moyen est de broyer et mélanger 3 feuilles de laitue sauvage, treize baies de belladone, trois longues feuilles de brugmansia, et une poignée d’amandes amères avant de s’en enduire le visage.
Pour stopper la calvitie ou lutter contre les cheveux blancs il faut se shampooiner quotidiennement avec du lait caillé et de la poudre de plomb.
Dormir avec deux billes de plomb et un peu de poudre de charbon dans la bouche vous donne bonne haleine, blanchit les dents et tonifie le teint de la peau.
Si vous prenez des bains de sang de vierges apprenez d’abord des charmes magiques car certaines deviennent ainsi si belles qu’elles tombent en admiration monomaniaque devant leur reflet.
Le venin de vipère donne ampleur et fermeté aux seins.
Un frais œil de veau introduit par voie rectale annule la malfaisance miasmatique des émanations anales.
N’ignorez pas que vous frotter la peau avec des orties et les premières feuilles de chêne de l’année lunaire amincie la taille.
Faites grandir votre fille dans un carcan de métal solide que vous lui mettrez dès sa cinquième année et que vous ne lui retirerez que lorsqu’elle sera à sa dix-huitième année, sa taille sera fine sans qu’elle ait besoin de se soumettre à cette barbare pratique du corset serré. Si au cours de sa croissance elle se plaint, faites couler quelques gouttes d’eau bénite le long de sa colonne vertébrale.
Dormir à la nouvelle lune sur la tombe récente d’une suicidée rend la peau délicieusement diaphane sans la faire paraitre marbrée.
Vingt baies de morelles noires avalées fraiches rend le cheveux brillant et éclatant de vitalité.
Extrait des Secrets de la Nature de la Duchesse Joséphine Tardante, 1785
Parole à l’ami Two Gun Bob :
Lorsqu’une civilisation commence à tomber en décadence et à s’éteindre, la seule chose qui intéresse les gens, c’est de satisfaire leurs instincts charnels. Ils deviennent de vrais obsédés, et le sexe colore leur façon de penser, leurs lois, leur religion… tous les aspects de leur vie.
Les gens arrêtent de lire des romans, parce que tout ce qui les intéresse, ce sont les confessions de gens qui parlent de leurs exploits sexuels…
Mais putain ! le sexe sera partout, dans tout ce qu’on verra et entendra. Les choses se sont passées de la même façon quand Rome est tombée.
Quand la civilisation agonise, ce qui est habituellement considéré comme normal ne suffit plus à satisfaire les foutus appétits insatiables des libertins puis, en fin de compte, de tout le monde…
Parole à Harry Haller :
J’entendis l’écho d’une musique jazz endiablée, intense et brute comme le fumet de la viande crue. […] C’était une musique de la décadence, telle qu’on devait certainement en entendre das la Rome des derniers empereurs.
Où finit l’imagination commence la réalité.
C’est parce que la réalité est trop violemment salée qu’elle stérilise les rives de l’Imagination, tôt ou tard la marée monte et ne laisse plus que les cadavres pourrissants des mammifères las de se perdre hors de leurs rêves. Impossible d’accoster, impossible de retourner en pays Imaginaire sinon par une porte verrouillée dont la clef d’argent a disparu il y a trop longtemps.
« Nous sommes tous destinés à cela… A l’étroit dans un cercueil mal étanche, mais suffoquant, sous de la terre anodine, prisonnier d’irrémédiables ténèbres, les viscères rongées par les fluides gastriques en attendant que les nécrophages ne viennent faire festin de soi. Là-dessous on va se régaler! Si tu colles bien ton oreille contre le sol tu pourrais même entendre la mélopée de la décomposition, des mélodies succulentes que certains béotiens interprètent de façon fort peu scientifique.
« Ce soir, ou dans quelques jours des nécrophiles, viendront probablement prendre du bon temps, profitant que des voleurs de cadavres auront dénudé la tombe et violé la sépulture en quête de quelques biens monnayables, une alliance, un collier, une dent en or… Ils voient bien que ce n’est pas une personne riche que l’on a abandonné ici, mais que veux-tu… Les criminels de cette trempe ne sont pas souvent bien observateurs ni bien logiques. Néanmoins ils coupent parfois des morceaux de chair qu’ils cuisinent par curiosité ou poussés par la faim, peut-être même que demain, lorsque tu voleras quelque pitance dans la cuisine d’un restaurant ce sera ta maman que tu mangeras, mais tu seras malade, car cette viande peu savent la préparer, cela m’a pris des années avant d’en maîtriser l’art.
« J’aurais aimé traiter plus longuement de la dégradation des chairs, de l’action des sucs sur les boyaux, la compression des gaz, et d’autres merveilles, mais je suis attendu pour une préparation mortuaire. »
Et Léonard, après avoir offert un sinistre baiser le front de la fillette bouleversée versant de nauséeuses larmes sur la fraîche sépulture de sa mère, s’en alla en sifflant un hymne funèbre composé sur une gamme impie.
Si les lèvres des asphyxiés virent au bleu c’est parce que c’est ce qui passe le mieux avec la langue tirée et les yeux écarquillés.
La mort ça n’arrive pas toujours qu’aux autres.
« Eh bien l’ami, vous ici? Que glandez-vous dans cette chênaie?
– Je ne glande pas, voyez-vous, je me suis mis à la poésie et je cherche l’inspiration! Et vous, que glandez-vous?
– Je ne glande pas moi non plus, je suis mycologue amateur .
– Alors pourquoi ce glaive médiévale?
– Pour couper les champignons…
– Mais dans votre panier il n’y en a aucun, seulement des glands!
– Ah, alors c’est que vous avez raison, je glande avec une arme tranchante et un panier.
– Qu’allez-vous faire de votre butin?
– Le jeter au bout du chemin, ou au-delà, je verrai…
– Cela m’a l’air bien plus sensé que de chercher l’inspiration. Me permettriez-vous de glander avec vous? »
« Je ne comprends pas pourquoi je suis sur le banc des accusés. Après tout, est-il plus moral de ne pas donner de sucre d’orge à un enfant que de lui en offrir pour juste avant qu’il en goute le lui retirer? Le résultat est pourtant le même : l’enfant n’a aucune friandise, mais dans le second cas au moins il pleure, et c’est donc plaisant.
– Mais monsieur, vous divaguez. Vous êtes fou. D’autant plus fou qu’il ne s’agit pas de cela : vous avez greffé deux jambes difformes à une enfant et les médecins ne savent pas comment les lui retirer.
– Certes, mais avouez que c’est tout de même amusant au final.
– Cela n’amuse que vous!
– Vous dites cela parce que vous ne l’avez pas encore vue se gratter les genoux. »
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