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Auteur : heresie Page 4 of 56

Le diallèle de l’entêté

« Je cherche, je cherche, mais en vain.

– Mais que cherchez-vous donc, et quelle est donc cette puanteur ?

– Eh bien ce parfum est celui de ma quête, et je cherche la philosophie, vous savez…

– Non, je ne sais pas… »

Et comme pour faire démonstration de ses recherches mon vieil ami tira un rideau et dévoila derrière une épaisse vitre une arène où se tenait un homme nu manifestement apeuré.

« Vous m’aviez dit que la philosophie ne sera jamais dans l’humain ordinaire, n’est-ce pas ?

– En effet, acquiesçai-je, du moins ai-je affirmé qu’elle ne peut faire partie du tout-venant, qu’elle n’est qu’un exercice artistique. »

Ne m’écoutant que distraitement mon interlocuteur continua :

«  Partant de ce postulat et de celui que tout ce qui n’est pas philosophie n’est pas vie, je me suis mis…

– Mais pourquoi pensez-vous que ce qui n’est pas philosophie n’est pas vie ? l’interrompis-je.

– Eh bien, c’est ce que je pense, mais je le démontrerai plus tard. Donc, partant de ces deux postulats je me suis mis à dresser un questionnaire assez complet destiné à mes sujets tests. Une fois qu’ils l’ont rempli et que je reporte leurs réponses sur un modèle de phrénologie,  je les laisse aux bons soins d’un vers nécrophage qui donc ne laissera de leur cervelle que la partie vivante. »

Ce disant mon ami actionna un levier qui fit coulisser une porte et libéra la bête qui déchiqueta l’homme nu, sans véritablement prendre le soin d’épargner la moindre parcelle de cervelle, avant de dévorer ses chairs et broyer ses os en se roulant dans les substances cadavériques.

« Vous voyez, continua mon ami, j’en arrive toujours à ce constat qu’il n’y a véritablement rien de philosophique en l’humain puisque…

– Mais ceci n’est pas un vers nécrophage !

– Bien évidemment que si, j’ai même pris conseil auprès de l’entomologiste Gérard Schüps qui me l’a vendu.

– Ce n’est pas un entomologiste mais un spécialiste des félins, il ne parle que très vaguement notre langue, œuvre dans le commerce illicite, et ceci est un tigre !

– Hum, alors j’ai fait erreur.

– Et combien d’erreurs avez-vous commises ?

– Une bonne trentaine, mais ne vous inquiétez pas : puisque tous ont été dévorés par ce tigre nécrophage aucun n’avait de philosophie en lui, donc aucun n’était vraiment en vie.

– Bah, vous restez un bon ami, un ami riche et hermétique à la raison mais un ami tout de même. Prenez tout de même garde à ne pas fréquenter ce tigre de trop près.

– N’ayez crainte, il ne me fera aucun mal, j’ai dernièrement lu du Kant, et même si je n’ai pas tout compris je m’en suis bien imprégné. »

Solide sans face

Combien aimerais-je donner la date de cet acte mémorable, mais comment faire désormais ?

Dans son laboratoire de Salzbourg, Franz Zalsach a réussi à solidifier trois minutes de temps. Ceci fait il a laissé treize autres minutes s’agglomérer autour de cette base, puis la réaction en chaîne fut trop avancée pour l’empêcher de croître.

Sur-le-champ les autorités bien incompétentes ont tenté de disposer à proximité des politiciens, des mégères, des adolescents, des vieux, des bibliothécaires, et toutes sortes de gens ennuyeux dont ils pensèrent que leur pouvoir de rendre le temps long avait quelque réalité physique, mais leurs efforts furent vains.

Certes quelques expériences purent être tentées afin de mettre en évidence la matérielle fuite du temps, mais à quel prix ! La forme temporelle avait tant crû qu’elle avait englouti toute la ville; elle aspirait la lumière pour ne plus la rejeter, elle froissait l’espace pour le percer et laisser ressurgir des masses intemporelles flottant alentours.

Ce n’est plus qu’une question de temps pour que les dernières minutes de notre monde s’amassent, mais que signifieront ces derniers instants ensuite ?

Tous nos hommages aux valeureux explorateurs qui ont pu approcher de la singularité

Memento temporis V

« Vous souvenez-vous de cette partie de poker ?
–  Kompreneble, amiko ! Comment l’oublier ? C’est celle qui a valu à Amédée son surnom d’Escorcié.
– Peuchère, voyez à quel point nous l’avions dépouillé !
– Il ne nous en a jamais voulu, notez bien.
– Pour sûr ! Il avait toujours rêvé de pouvoir approcher le fameux Henri du Club de curiosités… est-ce bien lui, le collectionneur de crânes ?
Prave ! Quelle meilleure occasion que cette défaite cuisante ! Je crois bien, d’ailleurs, qu’il orne toujours son salon depuis… »

Sylvain-René de la Verdière

Mesnie Hellequin – Mesnie y’a pu rien

J’ai investi dans un appareil photographique, sûr que je pourrais saisir une Chasse Fantastique, je ne vis que les prosaïques becs-de-gaz, les faisceaux lancés par les célébrations estivales, les hautes tours hébergeant bourgeois matérialistes et prolétaires modernes, les vives artificialités obligeant le regard à toiser le sol plutôt que chercher dans les cieux quelque rêverie.

Pas d’illustrations, peu chers amis, car il n’y a plus rien au firmament sinon le rappel que nous ne sommes qu’ici-bas emprisonnés. Les étoiles pourraient avoir disparu, les démons et les walkyries ont peut-être trépassé, la Lune sourit peut-être désormais, comment savoir ?

 

Errance subjective

Tout est une question de point de vue.

Le canotage permet de voir les choses sous un autre angle, surtout si l’on ose voguer de l’autre côté de la surface.

Il n’y a plus de saisons

Est-ce donc l’été si, malgré le pâle soleil trônant dans son ciel gris, de hautes congères bornent les rues et les abords du cours d’eau ? Certes les plaques de verglas peuvent s’expliquer par la sueur des lécheurs de sorbets, certes les stalactites aux gouttières peuvent être les fruits d’amours printaniers déçus, des restes de sentiments froids exsudés par des éplorées éconduites peu au fait de la fugacité des promesses crachées sous l‘empire de la passion, certes la couche de neige peut être l’œuvre de frappeuses de tapis, de chutes d’étoiles décaties, de jeunes garnements qui auraient tiré sur la Lune lorsqu’elle passait à l’aplomb de la ville, mais tout de même…

Comment expliquer que les rues sont désertes sinon par le fait que c’est un bien étrange effet (Ah! En voilà une remarque qui ne sera pas inutile!). Personne au café, personne chez les chapeliers, personne dans l’ombre des platanes, personne, personne nulle part. Il est pourtant… tiens donc, ma montre n’indique aucune heure. Ah ! en voilà une preuve : il n’est jamais l’heure de rien sinon de se terrer dans la torpeur lorsque Juillet souille les dates en en-tête des courriers, donc nous sommes bien en cette brûlante saison. De plus, comme l’a très subtilement remarqué Avksenty Ivanovitch, les robes des élégantes sont parfois aussi légères que le Zéphyr, et quelle saison plus appropriée à ce genre de tenue que l’été ! Donc s’il n’y a personne c’est que tout le monde s’en est allé dans le sommeil et que les femmes éveillées se drapent de leurs robes aussi invisibles que le vent.

Me suivez-vous ? Avez-vous compris ? Dans ce cas expliquez-moi ce que je suis en train de conter car moi je m’y perds : en été je ne suis plus bon à quoi que ce soit.

Confession d’un amateur de célébrations nationales

Un seul coup de feu suffit désormais à me transcender, un seul coup de canon me transporte jusqu’aux frénésies d’une passion insoupçonnée. Me comprendrez-vous ?

Ma manie naquit lorsque, encore jeune, nous avions comploté avec ma bande pour nous livrer à ce que nous nous figurions être la plus fantastique organisation de pickpocket jamais mise au point. Nous voulions procéder ainsi : pendant que les malandrins adultes profitaient tranquillement de ce que la plupart des logis soient vidés de leurs occupants lors des feux d’artifice de la fête nationale, nous devions alléger les poches des nantis ahuris par le vacarme des détonations chatoyantes.

Le plan, mis au point par le grand Maraud-Aux-Phalanges, pourtant omettait un détail : l’hypnotisme du spectacle risquait de distraire les petites mains censées s’affairer à la rapine.

Diable ! Ces couleurs dans le ciel, ces puissances sonores païennes, ces vertigineuses vibrations… Combien puis-je comprendre les soldats revenant du front abrutis par la beauté des tirs d’artillerie. J’imaginais les oiseaux occis, brûlés dans le ciel par le feu sardonique, j’imaginais les tirs manqués fondre sur la foule pareils à des punitions divines, j’imaginais ces manifestations angéliques ou mythologiques profiter de la démonstration pyrotechnique pour s’imiter dans notre monde et l’infecter de justes malédictions.

A la première poche j’avais trouvé un providentiel revolver Apache comme en portent les membres du gang parisien. A chaque détonation je brûlai une cartouche, à chaque détonation je plantai, à chaque détonation je fracassais impunément à coup de poing métallique dans les lombaires. Je n’étais plus un simple humain, j’étais la main d’un dieu de râles et de mystères, le souffle de la Camarde invisible, aveugle et impitoyable. Je puis encore me souvenir de chaque victime, de sa silhouette illuminée de teintes vives, je puis encore ressentir la toute-puissance qui coulait dans mes veines redoutables, toutes ces victimes offertes à moi.

Depuis j’ai cessé les rapines, je me suis trouvé un emploi honorable, une famille aimante et aimée, mais, diable ! pas un feu d’artifice durant lequel je puisse m’empêcher de sacrifier au dieu du sang.

Pinacle romantique

La métaphysique aux philosophes, la méta-phtisie aux poètes.

 

Ne pas parler avec son cœur : râler des complaintes avec ses poumons fanés.

Mais d’après les données que m’ont fournies à la fois votre propre récit et les réponses que je vous ai extorquées à grand-peine, je ne puis tirer qu’une conclusion : c’est que les gens de votre race forment, dans leur ensemble, la plus odieuse petite vermine à qui la Nature ait jamais permis de ramper à la surface de la terre.

Ainsi conclut le roi de Brobdingnag

 

Sur les sépultures du présent

« Espèce éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu’il vaudrait mieux pour toi ne jamais connaître ? Ce que tu dois préférer à tout, c’est pour toi l’impossible : c’est de n’être pas né, de ne pas être, d’être néant. Mais, après cela, ce que tu peux désirer de mieux, — c’est de mourir bientôt. »

 

Bien choisir ses ennemis afin de combattre avec frénésie plutôt que se complaire dans un nid de tendres.

 

 » — Mais, cher monsieur, qu’a-t-on jamais entendu par romantisme si votre livre n’est pas romantique ? Est-il possible de pousser plus loin la haine du « temps présent », de la « réalité » et des « idées modernes » que vous ne l’avez fait dans votre métaphysique d’artiste — qui préfère croire au néant et même au diable plutôt qu’au « présent » ? Au-dessous de la polyphonie contrapuntique dont vous tentez de séduire nos oreilles ne gronde-t-il pas une basse fondamentale de colère et de destruction joyeuses ? une farouche résolution contre tout ce qui est « actuel », une volonté qui n’est certes pas très éloignée du nihilisme pratique, et qui semble dire : « Que rien ne soit vrai, plutôt que vous ayez raison, plutôt que triomphe votre vérité ! » Écoutez vous-même avec attention, monsieur le pessimiste adorateur de l’art, un seul passage, choisi dans votre livre, ce passage, nullement dénué d’éloquence, le « tueur de dragons », qui semble comme un piège insidieusement tendu aux jeunes esprits et aux jeunes cœurs. Quoi ? N’est-ce pas l’authentique et véritable profession de foi du romantisme de 1830, sous le masque du pessimisme de 1850 ? et derrière cette profession de foi n’entend-on pas préluder le finale consacré, en usage chez les romantiques, — rupture, écroulement, retour, et enfin prosternation à deux genoux devant une vieille foi, devant le Dieu ancien ?… Quoi ? votre livre de pessimiste n’est-il pas lui-même une œuvre de romantisme et d’antihellénisme, quelque chose « qui, à la fois, produit l’ivresse et obscurcit l’esprit » en tout cas, un narcotique, un morceau de musique, voire de musique allemande ? »

Friedrich N.

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