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Ai-je oublié de vous oublier?

Cela parait pourtant si simple, si évident, si instinctif… Évidemment, personne n’y croit, probablement parce que personne n’existe, du moins personne n’existera sous peu.

Tout a commencé lorsque, sortant de la mine de ténèbres où l’on fabrique la nuit, je me suis dit que j’étais aussi marginal que tout le monde ; ce genre d’oxymores qui n’ont rien de conclusions mais sont plutôt des failles dans le tissu illusoire des apparences.

J’ai d’abord commencé à ne plus penser aux cratères qui alimentent si aléatoirement le cours Temps, ni aux îles aériennes violacées qui naguère voilaient si souvent le firmament, ni aux fantômes des arbres qui, d’effroi, faisaient jadis perdre leurs couleurs à des forêts entières, ni aux troupes d’hommes à tête de chien. Puis j’ai employé mon temps à ignorer les astronefs mortuaires, à détourner mes rêveries des horizons magnétiques, à ne plus me lamenter sur les épaisses plaques de skehp que l’on trouve sous le mètre de terre légale que chacun doit entretenir et qui empêchent de faire pousser quoi que ce soit. Et… Voilà ! Plus rien de tout cela n’existe. Constatez par vous-même : vous ne verrez rien de toutes ces fadaises passées. Ce que je n’imagine pas n’existe pas, ce que j’oublie disparait. Un instant je me souviens des pluies d’éther, et sans surprise les inondations délétères vont menacer, mais dès que je domine mes délires tout s’efface.

D’ailleurs j’envisage de tout oublier, le monde tout entier, demain. Oui, demain, même vous vous n’existerez plus.

Je voulais juste vous prévenir…

Un bouleversement monumental à venir

Hier soir une femme est passée au Club. Une femme… LA Femme. Faisant passer Irène Adler pour une clocharde de l’esprit, une Aphrodite passée au vitriol et une chanteuse de fête de village.

Tout juste avait-elle passé le seuil de la Taverne que le regard de Stiple s’embrasa de jalousie, d’admiration et de haine. Tout juste les premiers mots prononcés, si cyniques, si pertinents, si inédits, si lucides et merveilleusement révoltant, qu’un respectueux silence drapa  tel un linceul les morts que nous étions.

D’une main tremblante Mycroft indiqua l’estrade sur laquelle la lady prit place.

Vous pensez que la présence de cet admirable individu était ici justifiée par les divers éléments composant ses beautés intérieures et extérieures – et certes j’ai d’ores et déjà prévu de publier une ode à cette véritable perle de diamant sous la forme d’un bulletin – pourtant telle n’est pas l’absolue vérité.

Ah ! Quand vous saurez, chers lecteurs… quand je vous aurai appris ses savoirs, ses démonstrations, ses théories qui sont sur le point de révolutionner le monde tout entier, vous ne pourrez que partager notre admiration. La littérature va enfin perdre la mue qu’elle traîne depuis bien trop longtemps, les arts feront l’effet de pommes pourries sur leurs branches enfin soumises à la gravité. Nos concepts sur l’univers, l’alchimie, les sélénites et autres créatures extraterrestres, le temps, la matière, l’éther, l’individu, le cosmos, l’anti-cosmos, le néant, la mort, la vie, le magnétisme, l’âme, les anges, les arts noirs, l’existence toute entière, tout cela sera soufflé comme un pissenlit, tous nos anciens vœux perdus dans le vent du souvenir.

Voilà : elle  s’était saisie d’une longue plume, d’un emballage de livres, et de charbon taillé. (Les quinze œufs d’autruches, le dodo naturalisé, les placards de bocaux à spécimens, les générateurs à électricité ne furent utilisés qu’à trois heures du matin, et nous verrons plus tard dans le récit à quel génial usage). Puis, lorsque le premier schéma fut tracé déjà le…

J’interromps ici mon récit car la démonstration dura toute la nuit et je me rends compte que les lecteurs désormais aiment les récits courts, je vais donc me plier à cette règle de concision. Tant pis, vous ne saurez jamais.

De l’influence de la Lune

Ils me font bien rire, les détracteurs de l’astrologie, tous ces jouisseurs de brasserie, qui grimassent dès lors que l’on parle de l’influence des astres dans le petit cosmos sur les bipèdes imberbes de notre immense planète. Voilà un argument qu’ils ne pourront contredire : La Lune a influence non-négligeable sur les océans (pour le moins) et sur tous les liquides, n’est-ce pas, et puisque nous sommes composés de fluides et de liquides régnant sur le cours de nos vies (le sang, les divers sucs et déchets rénaux, l’absinthe et le laudanum que nous avons ingérés, etc), la Lune ne peut que nous influencer. Sinon comment expliquer que tout le monde critique tout le monde mais que pourtant tout le monde aille dans la même direction que les autres ! Ne dit-on pas marée humaine ? Ne dit-on pas avoir le cœur léger lorsque la Lune est haute dans le ciel, et le cœur lourd lorsqu’elle est invisible derrière l’horizon ?

Ou peut-être me trompé-je et la Lune n’influence-t-elle que la luminosité nocturne, cela ne reste tout de même pas négligeable !

Miss Stiple

Ce qui est affligeant dans le fait qu’il n’y ait qu’un seul firmament et qu’une seule Lune, ce n’est pas seulement que l’on doive s’en contenter, mais c’est que l’on doive les partager avec n’importe qui.

Fin-de-veille

Il était ce qu’Oblomov aurait incarné s’il avait été un tant soit peu plus porté à la métaphysique. Comme le Russe, il restait allongé jour et nuit sur son divan à sonder le néant et l’infini, à porter ses rêves vers des contrées plus lointaines que l’Imaginaire.

Alors qu’advint-il ce fameux jour où il ébranla enfin ce qui lui faisait office de corps et qu’il s’extirpa de son éternelle apathie ? Toujours est-il qu’il sauta à bas son trône, glissa jusqu’à un réduit où étaient entreposés de ces instruments dont usent ceux qui se soucient de leur environnement réel, puis il revint armé d’un lourd marteau dont il appliqua la masse sur l’un des murs avec une telle violence qu’une épaisse poussière satura les lieux.

Quelques minutes plus tard il avait achevé son œuvre : le mur était percé, et derrière se découvrait la rue charriant son bétail d’humains bruyants, sales, immondes, répugnants, communs, ternes, ahuris, bovins, polis, stupides, poseurs, de-leur-temps, abjects, normaux, serviles… Et il parut déçu, soudainement affligé d’une langueur qui le fit s’écrouler sous le poids d’une prodigieuse déception. Avait-il cru pouvoir véritablement accéder à un Ailleurs ? Pouvait-il s’être tant abîmé dans ses songes que sa raison aura laissé place à un idéal onirique ?

Désormais lorsque vous passerez dans la rue vous pourrez apercevoir cet individu à nouveau allongé sur son ottomane, les yeux crevés par ses propres soins, les tympans pareillement rendus dysfonctionnels, insouciant de tout et de tous, ni mort ni vivant.

Son asphyx a été capturé et est détenu dans un coffre-fort inviolable dont je suis le seul à détenir le code. Son érudition ésotérique et ses dons mystiques ne lui sont désormais plus d’aucune utilité, elle ne peut plus s’enfuir, ni appeler à l’aide car elle n’a plus de capacité pulmonaire – ayant son tronc séparé du reste de son corps.

Je peux vous dire que l’éternité va lui paraitre longue, très longue à cette fausse intrigante; en attendant je la cuisine pour qu’elle me livre le secret de la formule incantatoire sommant Dieu de réaliser mes souhaits.

Spiritisme de comptoir au dernier bar du paradis

« Je croyais être près de la nature, en réalité j’étais seulement parti loin de la ville.

– Au bout du chemin ce n’est pas encore assez loin.

– Mais où puis-je encore continuer?

– Plus loin, plus loin!

– Mais je n’entends rien à vos allusions.

– C’est que tu entends encore trop.

– Mais qui est-ce qui parle? »

Extrait de Dialogues de sourds entre le Diable, Satan, Prométhée et une braise

 

 

Tuez les riches avant qu’ils soient pauvres

« Si vous pouviez savoir comme il peut être désolant de travailler dans un hôpital, voir de pauvres bougre et bougresses arriver presque morts de faim, les yeux battus par le fouet du sommeil, des cernes labourées par le désespoir, le dos accablé sous le poids de sinistres cieux, les mains gantées de douleurs crues et purulentes. Parfois il leur suffit de quelques jours au chaud et de bons repas pour se remettre de leurs maux; mais quelques mois plus tard les revoilà, tout aussi malades et pitoyables. Nous devons agir!

– Me proposez-vous de soutenir la république, devenir socialiste, promouvoir l’hygiène, ou quelque hérésie dans ce goût?

– Pardon? s’offusqua le médecin après un instant d’incompréhension. Non, vous n’y êtes pas, je vous prie seulement de m’aider à tuer les pauvres afin qu’ils me donnent moins de travail. Parfois je me déguise et je prends un attelage pour en écraser un ou deux, je lance « Tant pis, il y en a tellement qui pullulent, si je faisais attention… » et on me laisse filer, mais c’est davantage pour me passer les nerfs après une longue journée, de la même manière que l’on écrase quelques mouches, que l’on brûle quelques fourmis ou que l’on fait manger du chocolat à un chien lorsqu’on s’ennuie; là je vous parle d’une entreprise plus grandiose dont nous devrions définir les modalités. »

 

Braire ou ne pas braire, tel est l’ânonnement

… Et comme l’a dit Albert Lhermite (qui qu’il soit, restons sceptique à propos de son identité) :

« Hi-an Hi-an », il n’en faut pas davantage pour ne pas affirmer quelque chose de faux tout en se faisant entendre. Deux syllabes répétées. Mais non, allez savoir sous quel effet de la sélection naturelle certains ânes ont acquis des cordes vocales et une apparence simiesque pour se tromper en usant de maintes sonorités complexes.

Lucien Cuénot (enfin non, pas vraiment, pas du tout même, mais qu’importe)

Et parce que ne soyons pas fous, soyons symbolistes, voici :

…Car l’homme et l’âne sont les deux fragments d’un même symbolon  cosmique, les deux feuilles automnales de l’Yggdrasil karstique, les deux narines d’Adonaï, les deux nombrils de Bouddha.

Ô âne, comme ton chant claironne dans les brumes stellaires sombrant à l’aurore pour métamorphoser le bourrin en bourrique et la bourrique en bourrin. Pour toi, toute ma liberté, pour celui en qui tu te mues (toi, manière de lycanthrope équidé), toute ma curiosité sub-sélène.

Avez-vous parlé à un âne en fermant les yeux ? L’on dirait un affranchi mâchant des dents.

Le siècle le plus long qui soit

C’est le mal du siècle, dit-on à chaque siècle.

C’est le mal du siècle, cette mélancolie.
C’est le mal du siècle, cette atrabile, la rate se détraque.
C’est le mal du siècle, cette lypémanie.
C’est le mal du siècle, cette acédie.
C’est le mal du siècle, cette Weltschmerz .
C’est le mal du siècle, cette neurasthénie.
C’est le mal du siècle, cette dépression.
C’est le mal du siècle, cette dysthymie..
C’est le mal du siècle, ce spleen.
C’est le mal du siècle, ceci, cela.

C’est le mal du siècle… Car c’est le siècle qui enfante ce mal, ce sont les beautés des arts et de l’imaginaire qui corrompent la beauté de l’environnement en l’affadissant aux yeux des artistes et de ceux qui goûtent l’art, car ce n’est pas la simple absurdité de l’existence qui inflige ces symptômes à tout esprit un tant soit peu extérieur au mouvement qui fait que tout le monde court après des obligations ineptes et accourt dès lors qu’il s’agit d’un peu d’hédonisme ou de ne pas se retrouver seul, car ce n’est pas l’affliction d’appartenir à la même espèce que tous ceux que l’on déteste et qui nous répugnent, car ce n’est pas la déréliction de se savoir toujours contraint par des lois physiques à ne pas être libre de voler tel un oiseau, choisir son époque, sa planète, son univers, etc., car ce n’est pas la malédiction d’être né, ou d’être né sans pouvoir choisir ses parents, son pays, sa société (même si toutes les fanges se valent dans les égouts grégaires), etc, etc, etc, etc. Non! Ce mal est enfanté par le siècle lui-même, l’un après l’autre, c’est quand le soleil a valsé cent fois autour du soleil, qu’un nouveau siècle est là, qu’est enfanté un nouveau synonyme au mal d’être et à la tristesse profonde et naturelle d’être taré de la conscience que rien ne rime à quoi que ce soit. Que l’on s’étonne que ce mal persiste : les siècles se succèdent les uns aux autres… Oui, toute la faute revient aux siècles !

Article publié sous le nom de Heurnoir Hume dans la brochure trimestrielle Fin-de-souffle, numéro 1

 (Avez-vous remarqué que Heurnoir Hume est un double jeu de mot?)

Tendez l’autre joue

« Il y a une question qui me tarabuste.

– Encore à propos d’un sujet très utile, j’imagine…

– La philosophie est-elle un art? Est-ce que l’art doit seulement se contenter d’être une esthétique assez vide pour que celui qui s’en délecte puisse y projeter ses propres questions-réponses s’il le souhaite? L’art peut-il être seulement drôle? Est-ce que le rire est l’ennemi de l’art? Est-ce que le rire est l’ami de la philosophie? Est-ce que l’intellectualisation de l’art n’est pas justement la ridicule expression de sa vacuité?

– Tout cela ne fait pas qu’une seule question!

– Certes, mais tout cela se rapporte à une seule question : qu’est-ce que l’art?

– Une question qui se pose depuis que l’on a inventé le mot « art », et sur laquelle restent encore les empreintes des dents de maints penseurs qui s’y sont brisés les canines et les molaires, une question pas vraiment essentielle.

– Certes, certes… Mais tout de même, cela m’intrigue… Voyez ces danseurs qui font des ballets, sont-ils des artistes? Car ils sont ridicules, de simples marionnettes, des employés pas plus dignes que des ouvriers ou des fonctionnaires ou des acteurs de théâtres, mais ils sont considérés comme artistes, comme passeurs de mondes oniriques renvoyant à de profondes questions, gardes frontières de contrées éthérées.

– Ah, je vois, vous vous demandez si tout est art, ou si rien n’est art.

– Pas initialement mais maintenant que vous le dites… Pourquoi riez-vous?

– Parce que je vous proposerais bien une expérience : vous allez vous gifler publiquement et vous me direz si c’est de l’art, car cela serait de l’art total : sonore, visuel, philosophique, comique, mis en scène…

– Si mettre des gifles est un art alors j’ai trouvé ma voie! J’essaierai d’abord sur les autres avant d’essayer sur moi.

– Par philanthropie j’imagine : vous voulez que d’autres joues que les vôtres deviennent de l’art avant vous.

– Vous voyez… vous disiez tout à l’heure que mes questions étaient inutiles et me voilà à avoir enfin trouvé ma destinée. Je vais devenir artiste total! »

 

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