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Déjà-vu, Déjà-vu, Déjà-vu

« Avant c’était tous les jours, désormais c’est toutes les heures. Je dois avoir un truc qui ne tourne plus rond dans la caboche, une roue crantée dont les dents se sont brisées, ou un truc dans le genre.

– Ces impressions de déjà-vu, comment se manifestent-elles : lorsque vous lisez un article de journal vous avez l’impression de l’avoir déjà lu?

– Oui-da.

– Et lorsque vous écoutez quelqu’un parler, vous avez l’impression que cette même personne a déjà tenu ces propos, mot pour mot, et même si vous ne savez pas ce qui va suivre vous savez que vous allez savoir que vous l’avez déjà entendu?

– Oui-da.

– Et même en ce moment, vous ressentez un léger vertige parce que vous avez l’impression d’être déjà venu?

– Oui-da. Aille, ouille ouille ouille. Mais pourquoi cette gifle?

– Vous ne vous y attendiez pas?

– Non!

– Pourtant chaque jour vous revenez me parler de vos déjà-vu, et chaque jour je vous colle une gifle et vous vous en étonnez. La seule chose dont vous souffrez c’est d’amnésie!

– Ah? Mais je ne savais pas.

– Évidemment, bougre de bougre! Je vous le répète sans cesse : les journaux parlent toujours des mêmes évènements, les gens parlent toujours des mêmes choses, rien ne change jamais, tout est toujours pareil, lassant, navrant, comme vous. Considérez-vous chanceux : votre lassitude est comme vos déjà-vu, diffuse, impressionniste, vous n’en ressentez pas toute la réalité écrasante, misérable cloporte.

– Mais enfin!

– Vous ne vous en rappellerez plus si je vous insulte ou si je passe mes nerfs sur vous, alors détendez-vous.

– Ouille!

– Même cette gifle vous l’aurez oubliée. Remettez ma carte de visite dans votre poche que je puisse vous revoir demain, réentendre vos sornettes, et vous gifler à nouveau.

– Vous êtes quelqu’un de très méchant.
– Je suis quelqu’un qui s’ennuie. A demain.

– A demain. « 

Perdre foi

Quand un jour j’ai cru au futur, le lendemain le temps s’était arrêté. Depuis je ne crois plus qu’à l’incroyable.

 

Vivre presque hors de soi

 

Oui j’ai passé 64 ans parmi vous, oui je n’ai jamais mangé ni bu, oui je me contente de me nourrir à partir du placenta auquel je suis encore relié, oui je fume par cet organe, oui c’est lui que je pique pour injecter ma dose de cocaïne quotidienne, et alors? Oh lorsqu’on me regarde avec curiosité et mépris cela me met hors de moi.

 

 

 

 

Vanité du fourreau

 

Ne vivez pas dans une médiocre pauvreté, ne vivez pas dans une médiocre opulence pécuniaire. D’ailleurs ne vivez pas!

…Et si malgré tout vous faites l’erreur de continuer d’exister, ayez au moins l’honnêteté d’avouer que votre fourreau est accessoire de vaniteux ; pour son épée on n’a besoin de rien d’autre que de son entrejambe (spécificités féminines non-illustrées mais aisément imaginables).

 

 

Ils sont lisses comme des miroirs (avec qui ils partagent bien d’autres propriétés). Gentils, dans l’abnégation et l’acceptation, ils aiment tout, pensent bien parce qu’ils ne pensent pas, agissent avec modération, portent l’épée bien huilée et sans trace de sang dans un fourreau impeccable, ils ne savent rien mais écoutent, ils ne disent pas plus que s’ils se taisaient, ils sont appréciés parce qu’on ne se souvient pas d’eux, d’eux aucun miasme ne se répand, ils sourient, ils refusent de croire que Jésus est né en 1 après l’humour et en 0,5 après le ridicule, ils ne connaissent pas l’esclandre et la rage ne les connait pas, ils ont faim quand c’est les aiguilles de leurs montres ou que l’agitation environnante le leur indique, ils ne ronflent pas, on ne sait pas s’ils rêvent mais on sait qu’ils ont l’ambition de n’avoir ni poussière ni pellicules sur leurs vêtements – à défaut se secouer les esprits – ,  ils savent réparer les routes de fiacre et les trois roues dans leur cervelle ne sautent jamais.

Des chiens dans l’estomac, 1905

 

Conte

Dans la cabane perdue dans un bois plus vieux que l’Ecosse, on discutait philosophie abstraite, métaphysiques imaginaires et cultes oniriques, lorsqu’un craquement autre que celui du bois retentit. Alors on se tut, on fit instamment et précautionneusement goutter un peu de whiskey sur les langues afin de mieux savourer l’instant, et surtout on souffla deux des trois bougies afin de mieux voir.

Flottant à quelques centimètres de l’une des parois, l’air se craquela en une crevasse irrégulière, ainsi qu’une peau fanée de carcasse lacérée par un vent soudain ; puis une lueur opaque saigna pour se répandre dans les lieux silencieux. Quelque chose apparut, comme la  branche d’un vieux chêne englouti dans une tourbière et revenu à la vie, tâtonnant le sol avec des frémissements trahissant une surprise amusée.  

Mais là ne fut pas le moins insolite, car ensuite… Ensuite… Eh bien… Avouez, vous aimeriez bien le savoir, n’est-ce pas ? Mais je ne vous apprécie guère et si je me suis donné la peine de conter le début c’est pour mieux me taire au milieu.

Créer rend misanthrope et fou

« Mon mari fréquente les maisons closes. D’accord. Oh, ça ne me dérange pas, comme ça ce n’est pas moi qu’il importune avec sa risible virilité, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il m’a confié qu’il a croisé mon père louant les services d’une jeunette qui me ressemblait « trait pour trait, en moins décatie » a-t-il jugé bon de préciser. Quand j’ai appris la nouvelle j’en ai laissé ma poêle tomber sur mon sol tout juste lavé – vous savez cette poêle achetée lors de l’exposition d’avril quand mon cousin avait eu un ongle incarné et que c’était le docteur Charles, le frère de l’épicier du cousin de votre ami Alphonse, qui l’a soigné avec un onguent indien miracle venu des Amériques. Alors toute la nourriture s’est répandue par terre, un beau sauté de pommes de terres trouvées sur le marché de T. où le pauvre Lulu qui a une patte folle et des soucis de voisinage…

– Que je fus sot !

– Sot ?

– Oui, sot ! Naguère, dans mes mauvais jours j’aurais prétexté un rendez-vous pour fuir vos monologues, dans mes meilleurs jours je vous aurais traitée de mégère en décampant, j’aurais ainsi été libre d’aller dessiner dans mon carnet avec pour seules rencontres des personnages imaginaires dans des paysages oniriques, j’aurais créé plutôt que subir.

«  Désormais je ne comprends plus celui que j’étais, le solitaire insolent qui ne supportait ni les commérages, ni les défécations politiques ni les logorrhées émétiques religieuses. Avant je n’avais pas envie de faire partie de quelque société que ce soit, seulement de la mienne et de celle de mes créations. Comment donc pouvais-je supporter d’être un artiste qui faisait passer ses créations avant ceux qui font le monde, avant vos si intéressants monologues, vos cocasses potins, vos hypnotiques ragots ? Avant je brassais des rêves en laissant ces vents inféconds passer avant mon emploi qui m’aurait permis de manger à ma faim, de me loger, et surtout d’occuper mes pensées, de me faire des amis, d’enrichir mes connaissances pratiques plutôt que spirituelles et égoïstes et intérieures.

«  Je vous en prie, continuez, parlez-moi de votre sœur encore vieille fille à 22 ans et qui ne trouve aucun mari mais seulement de lâches fiancés, parlez-moi de votre porte qui grince et qui ferme mal, parlez-moi des tissus qui étaient plus solides jadis, parlez-moi des saisons trop tardives, parlez-moi des injustices, des tricheries, des mesquineries et des mensonges politiques, parlez-moi de religions et de ces pimbêches qui vous ont volé vos places à la messe, ou de la délurée Lady C. qui doit encore une fois avoir oublié de se signer au bénitier, parlez-moi des amis de votre mari, de vos amies à vous, de celle qui copie votre style vestimentaire. Parlez-moi. Parlez-moi de tout pour m’empêcher de retourner à mon cahier et à mes armes chargées à l’encre, car sinon je crains d’un jour m’y perdre, y disparaitre, ou du moins de mourir ici et ne plus pouvoir rien être pour vous tous, devenir un moins que rien, et sombrer dans un parfait mépris pour vos jugements. De la futilité, de la niaiserie, de la sottise, tout ce qui fait l’humanité, du sarcasme mais surtout aucun digne cynisme, de la pose de dandy mais pas de fougueuse folie, j’en ai besoin de toutes ces choses prosaïques et banales, car même mon cahier brûlé je sais que je graverai mon inspiration sur le sable ou les troncs ou mes tables, je… Parlez-moi des merveilles de votre vie, de tout sauf de créations éthérées.

– Je crois comprendre.

– Vraiment ?

– J’ai eu un cousin éloigné qui était comme vous, les manches sales de peintures et d’encre, la peau diaphane et laiteuse de ne pas voir le soleil, laissant derrière lui un sillage de puanteur et de moisi, les manières brusques et impatientes de solitaire, un œil hautain et l’autre hostile, l’air affligé dès que les lèvres de qui que se soit vont pour s’ouvrir.

– A-t-il réussi à ne pas se perdre dans ses créations ? A-t-il fini par vivre comme vous tous, et à y prendre plaisir ? Prendre plaisir à manger des plats sans saveur imaginaire, à s’asseoir dans un lieu réel plutôt que parfaitement onirique, à s’abîmer avec délectation dans l’écoute du sordide quotidien, à participer à la grande représentation commune, à s’y trouver compagne satisfaisante, à avoir goût aux danses sur des musiques fades, à prendre plaisir à aller regarder des pièces de théâtre reproduisant la vie réelle ?

– Dans un sens oui, il a réussi à ne plus pouvoir créer et ne risque plus de se perdre dans ses créations : on l’a fait enfermer à l’asile pour les fous et il porte toujours une camisole de force. »

Pour paraphraser je ne sais qui : levons-nous tristes, couchons-nous en colère, et entretenons nos haines telles des frontières infranchissables que le temps et la matière ne peuvent violer. Martelons les cervelles (surtout la nôtre) pour préserver la sainte folie.

Ailleurs, où est-ce?

La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

M.D.S. de A.B.

 

Ne me cherchez pas, je suis ailleurs

 

Les émotions sont éphémères

 

« Quand on m’a annoncé que mon épouse avait été retrouvée dévorée, cuisinée par un cannibale, les chairs et les os rongés, j’ai cru défaillir, je sentis comme une main glacée glisser dans mon dos, une dague se planter dans mon ventre. Mais tout passe, le chagrin, la peur, la rage…

– Mais je croyais que c’était vous qui l’aviez mangée?

– En effet. C’est que je croyais qu’ils venaient m’arrêter, mais ils étaient seulement passés m’annoncer la mort de cette bien fade femme.  »

 

 

 

Comment traiter des maux inconnus

« Docteur, j’ai des frissons, des sueurs froides tandis que mon logement est glacé, puis tout à coup j’ai chaud. J’ai chaud et froid en même temps. Et puis mes pantalons… Je les souille sans raison; je n’en sors plus, de honte. Je me sens apathique, neurasthénique, je ne ressens rien, comme un spleenétique sous morphine.

– Morphine! s’exclama le Dr. Riviera qui s’assoupissait. C’est que vous êtes en manque de morphine.

– Allons, je n’ai jamais pris de morphine de ma vie.

– Eh bien je vais vous en prescrire. Vous allez en prendre à hautes doses pendant une semaine puis vous arrêter, ainsi vous aurez les mêmes symptômes qu’actuellement mais nous saurons d’où ils proviennent, et nous pourrons soigner votre dépendance aux opiacés.

– Mais c’est l’absurde puisque…

– Tute tute tute, tança Riviera en menaçant son patient avec son vade-mecum relié en acier. Cela fera quinze francs. »

 

http://jclandry.free.fr/

Divine crémation

La vie, sa longue file de jours usés et monotones, n’a aujourd’hui plus de substance, plus de sens, comparée à cette mort sublime que j’aurais pu connaître – à cette glorieuse tragédie qui m’appelle, m’appelle toujours…

C.A.S.

 

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