Francis Thievicz

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C’est maintenant, la météo est donc mauvaise

Quand il fait présent il fait sale temps.

Il ne fait jamais bon accorder l’actuel avec le bon ou le beau.

L’an 2000 était plus vivable il y a 120 ans…

 

 

Est-il nécessaire qu’il y ait quelqu’un plutôt que personne?

 » Il y a des gens, partout, partout!

– Il faut bien qu’ils vivent.

– Pourquoi le faudrait-il vraiment? »

 

Comment allez-vous?

« Comment allez-vous mon cher ami?

– Oh vous savez… J’ai un emploi stable, une belle carriole pour toute la famille, des tas d’amis semblables à moi (et réciproquement), je pratique un sport fort couru et bien en vue. Je suis assez impliqué dans les manifestations contre cette nouvelle loi zm2od5sig. Je suis allé voir cette nouvelle pièce à la mode avec ma femme à qui j’ai offert une robe dernière mode avec des bijoux bien clinquants, le visage proprement poudré, du parfum bien fort… J’ai réalisé de forts beaux investissements et je suis en passe de devenir presque riche après m’être tant soucié d’économiser; mais attention! je ne vais pas non plus cesser de m’occuper de payer peu et de pinailler et de marchander. Je me suis fait installer le téléphone à domicile! Non seulement pour rester en contact avec mes innombrables connaissances mais aussi parce qu’il faut vivre avec son temps, être à la pointe. Je n’ai plus le temps de rien, du moins pas le temps de m’ennuyer. Je suis en vie, et la vie est belle.

– Je ne vous savais pas aussi mal en point mon pauvre. »

C’est toujours de pire en pire, soit disant. Le monde ne tourne pas rond, soit disant. Et pourtant de tout temps on peut voir la couleur des dents de chacun puisque tout le monde sourit.

Tous ces médicaments émétiques sous formes de livres que sont les autobiographies romancées typiquement françaises, les articles publiés dans les journaux, c’est peut-être cela qui passera à un esprit solitaire et idéaliste pour de la vraie littérature fantastique, davantage que les fantômes, les vampires, les sorcières, les tapis volants, les maisons sur pattes de poules, les bains de sang, les chaudrons de poisons, l’alchimie, les cosmogonies éthérées, les voyages dans le cosmos, les aventures oniriques…

C’est le quotidien le plus banal qui parait fantastique à celui qui vit dans ses rêves. La Dark Fantasy, il est si facile d’en trouver, partout hors de l’imaginaire optimiste il n’y a que ça.

 

*

*

Je ne suis pas un être humain – c’était une erreur de me croire chose aussi minable.

L. Klima

Perdu dans les pensées d’un autre

L’historien vérifia que la servante avait correctement ciré le parquet comme il le lui avait ordonné, puis il plaça le tapis marron sur le seuil et claqua puissamment sa langue pour signifier à son invité que le whiskey allait être servi.

Quelques secondes plus tard l’assoiffé visiteur gisait au sol. Le stratagème s’était déroulé à la perfection, le tapis avait glissé comme prévu et la tête avait heurté le coin acéré de la table basse parfaitement disposée.

« Ah bougre de bougre, grogna l’historien en frappant de sa dague le crâne de son invité. Tu prétendais que l’Histoire n’est rien, que dans la tête d’un homme honorable il y a immensément plus que dans les livres et les faits, que ma bibliothèque et mes acquis pâliraient comparativement à tes imaginations, que l’esprit se doit d’être divin et supérieur au prosaïque et au quotidien aussi long et noble soit-il, hein ? Eh bien nous allons voir ça, scientifiquement! »

Et l’historien, une fois les os brisés, plongea sa main et son bras dans la substance gélatineuse grisâtre qui clapotait au rythme de ses mouvements.

Que trouva-t-il dans la boîte crânienne, nul ne pourrait le savoir puisqu’après y avoir plongé le bras entier, son torse et ses jambes il la fit exploser en y disparaissant lui-même.

Déjà-vu, Déjà-vu, Déjà-vu

« Avant c’était tous les jours, désormais c’est toutes les heures. Je dois avoir un truc qui ne tourne plus rond dans la caboche, une roue crantée dont les dents se sont brisées, ou un truc dans le genre.

– Ces impressions de déjà-vu, comment se manifestent-elles : lorsque vous lisez un article de journal vous avez l’impression de l’avoir déjà lu?

– Oui-da.

– Et lorsque vous écoutez quelqu’un parler, vous avez l’impression que cette même personne a déjà tenu ces propos, mot pour mot, et même si vous ne savez pas ce qui va suivre vous savez que vous allez savoir que vous l’avez déjà entendu?

– Oui-da.

– Et même en ce moment, vous ressentez un léger vertige parce que vous avez l’impression d’être déjà venu?

– Oui-da. Aille, ouille ouille ouille. Mais pourquoi cette gifle?

– Vous ne vous y attendiez pas?

– Non!

– Pourtant chaque jour vous revenez me parler de vos déjà-vu, et chaque jour je vous colle une gifle et vous vous en étonnez. La seule chose dont vous souffrez c’est d’amnésie!

– Ah? Mais je ne savais pas.

– Évidemment, bougre de bougre! Je vous le répète sans cesse : les journaux parlent toujours des mêmes évènements, les gens parlent toujours des mêmes choses, rien ne change jamais, tout est toujours pareil, lassant, navrant, comme vous. Considérez-vous chanceux : votre lassitude est comme vos déjà-vu, diffuse, impressionniste, vous n’en ressentez pas toute la réalité écrasante, misérable cloporte.

– Mais enfin!

– Vous ne vous en rappellerez plus si je vous insulte ou si je passe mes nerfs sur vous, alors détendez-vous.

– Ouille!

– Même cette gifle vous l’aurez oubliée. Remettez ma carte de visite dans votre poche que je puisse vous revoir demain, réentendre vos sornettes, et vous gifler à nouveau.

– Vous êtes quelqu’un de très méchant.
– Je suis quelqu’un qui s’ennuie. A demain.

– A demain. « 

Perdre foi

Quand un jour j’ai cru au futur, le lendemain le temps s’était arrêté. Depuis je ne crois plus qu’à l’incroyable.

 

Vivre presque hors de soi

 

Oui j’ai passé 64 ans parmi vous, oui je n’ai jamais mangé ni bu, oui je me contente de me nourrir à partir du placenta auquel je suis encore relié, oui je fume par cet organe, oui c’est lui que je pique pour injecter ma dose de cocaïne quotidienne, et alors? Oh lorsqu’on me regarde avec curiosité et mépris cela me met hors de moi.

 

 

 

 

Vanité du fourreau

 

Ne vivez pas dans une médiocre pauvreté, ne vivez pas dans une médiocre opulence pécuniaire. D’ailleurs ne vivez pas!

…Et si malgré tout vous faites l’erreur de continuer d’exister, ayez au moins l’honnêteté d’avouer que votre fourreau est accessoire de vaniteux ; pour son épée on n’a besoin de rien d’autre que de son entrejambe (spécificités féminines non-illustrées mais aisément imaginables).

 

 

Ils sont lisses comme des miroirs (avec qui ils partagent bien d’autres propriétés). Gentils, dans l’abnégation et l’acceptation, ils aiment tout, pensent bien parce qu’ils ne pensent pas, agissent avec modération, portent l’épée bien huilée et sans trace de sang dans un fourreau impeccable, ils ne savent rien mais écoutent, ils ne disent pas plus que s’ils se taisaient, ils sont appréciés parce qu’on ne se souvient pas d’eux, d’eux aucun miasme ne se répand, ils sourient, ils refusent de croire que Jésus est né en 1 après l’humour et en 0,5 après le ridicule, ils ne connaissent pas l’esclandre et la rage ne les connait pas, ils ont faim quand c’est les aiguilles de leurs montres ou que l’agitation environnante le leur indique, ils ne ronflent pas, on ne sait pas s’ils rêvent mais on sait qu’ils ont l’ambition de n’avoir ni poussière ni pellicules sur leurs vêtements – à défaut se secouer les esprits – ,  ils savent réparer les routes de fiacre et les trois roues dans leur cervelle ne sautent jamais.

Des chiens dans l’estomac, 1905

 

Conte

Dans la cabane perdue dans un bois plus vieux que l’Ecosse, on discutait philosophie abstraite, métaphysiques imaginaires et cultes oniriques, lorsqu’un craquement autre que celui du bois retentit. Alors on se tut, on fit instamment et précautionneusement goutter un peu de whiskey sur les langues afin de mieux savourer l’instant, et surtout on souffla deux des trois bougies afin de mieux voir.

Flottant à quelques centimètres de l’une des parois, l’air se craquela en une crevasse irrégulière, ainsi qu’une peau fanée de carcasse lacérée par un vent soudain ; puis une lueur opaque saigna pour se répandre dans les lieux silencieux. Quelque chose apparut, comme la  branche d’un vieux chêne englouti dans une tourbière et revenu à la vie, tâtonnant le sol avec des frémissements trahissant une surprise amusée.  

Mais là ne fut pas le moins insolite, car ensuite… Ensuite… Eh bien… Avouez, vous aimeriez bien le savoir, n’est-ce pas ? Mais je ne vous apprécie guère et si je me suis donné la peine de conter le début c’est pour mieux me taire au milieu.

Créer rend misanthrope et fou

« Mon mari fréquente les maisons closes. D’accord. Oh, ça ne me dérange pas, comme ça ce n’est pas moi qu’il importune avec sa risible virilité, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il m’a confié qu’il a croisé mon père louant les services d’une jeunette qui me ressemblait « trait pour trait, en moins décatie » a-t-il jugé bon de préciser. Quand j’ai appris la nouvelle j’en ai laissé ma poêle tomber sur mon sol tout juste lavé – vous savez cette poêle achetée lors de l’exposition d’avril quand mon cousin avait eu un ongle incarné et que c’était le docteur Charles, le frère de l’épicier du cousin de votre ami Alphonse, qui l’a soigné avec un onguent indien miracle venu des Amériques. Alors toute la nourriture s’est répandue par terre, un beau sauté de pommes de terres trouvées sur le marché de T. où le pauvre Lulu qui a une patte folle et des soucis de voisinage…

– Que je fus sot !

– Sot ?

– Oui, sot ! Naguère, dans mes mauvais jours j’aurais prétexté un rendez-vous pour fuir vos monologues, dans mes meilleurs jours je vous aurais traitée de mégère en décampant, j’aurais ainsi été libre d’aller dessiner dans mon carnet avec pour seules rencontres des personnages imaginaires dans des paysages oniriques, j’aurais créé plutôt que subir.

«  Désormais je ne comprends plus celui que j’étais, le solitaire insolent qui ne supportait ni les commérages, ni les défécations politiques ni les logorrhées émétiques religieuses. Avant je n’avais pas envie de faire partie de quelque société que ce soit, seulement de la mienne et de celle de mes créations. Comment donc pouvais-je supporter d’être un artiste qui faisait passer ses créations avant ceux qui font le monde, avant vos si intéressants monologues, vos cocasses potins, vos hypnotiques ragots ? Avant je brassais des rêves en laissant ces vents inféconds passer avant mon emploi qui m’aurait permis de manger à ma faim, de me loger, et surtout d’occuper mes pensées, de me faire des amis, d’enrichir mes connaissances pratiques plutôt que spirituelles et égoïstes et intérieures.

«  Je vous en prie, continuez, parlez-moi de votre sœur encore vieille fille à 22 ans et qui ne trouve aucun mari mais seulement de lâches fiancés, parlez-moi de votre porte qui grince et qui ferme mal, parlez-moi des tissus qui étaient plus solides jadis, parlez-moi des saisons trop tardives, parlez-moi des injustices, des tricheries, des mesquineries et des mensonges politiques, parlez-moi de religions et de ces pimbêches qui vous ont volé vos places à la messe, ou de la délurée Lady C. qui doit encore une fois avoir oublié de se signer au bénitier, parlez-moi des amis de votre mari, de vos amies à vous, de celle qui copie votre style vestimentaire. Parlez-moi. Parlez-moi de tout pour m’empêcher de retourner à mon cahier et à mes armes chargées à l’encre, car sinon je crains d’un jour m’y perdre, y disparaitre, ou du moins de mourir ici et ne plus pouvoir rien être pour vous tous, devenir un moins que rien, et sombrer dans un parfait mépris pour vos jugements. De la futilité, de la niaiserie, de la sottise, tout ce qui fait l’humanité, du sarcasme mais surtout aucun digne cynisme, de la pose de dandy mais pas de fougueuse folie, j’en ai besoin de toutes ces choses prosaïques et banales, car même mon cahier brûlé je sais que je graverai mon inspiration sur le sable ou les troncs ou mes tables, je… Parlez-moi des merveilles de votre vie, de tout sauf de créations éthérées.

– Je crois comprendre.

– Vraiment ?

– J’ai eu un cousin éloigné qui était comme vous, les manches sales de peintures et d’encre, la peau diaphane et laiteuse de ne pas voir le soleil, laissant derrière lui un sillage de puanteur et de moisi, les manières brusques et impatientes de solitaire, un œil hautain et l’autre hostile, l’air affligé dès que les lèvres de qui que se soit vont pour s’ouvrir.

– A-t-il réussi à ne pas se perdre dans ses créations ? A-t-il fini par vivre comme vous tous, et à y prendre plaisir ? Prendre plaisir à manger des plats sans saveur imaginaire, à s’asseoir dans un lieu réel plutôt que parfaitement onirique, à s’abîmer avec délectation dans l’écoute du sordide quotidien, à participer à la grande représentation commune, à s’y trouver compagne satisfaisante, à avoir goût aux danses sur des musiques fades, à prendre plaisir à aller regarder des pièces de théâtre reproduisant la vie réelle ?

– Dans un sens oui, il a réussi à ne plus pouvoir créer et ne risque plus de se perdre dans ses créations : on l’a fait enfermer à l’asile pour les fous et il porte toujours une camisole de force. »

Pour paraphraser je ne sais qui : levons-nous tristes, couchons-nous en colère, et entretenons nos haines telles des frontières infranchissables que le temps et la matière ne peuvent violer. Martelons les cervelles (surtout la nôtre) pour préserver la sainte folie.

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