Oui j’ai molesté une dépouille selon la société vierge de tout crime, oui j’ai lancé une malédiction sur son âme, oui j’ai tué une femme, mais de quoi suis-je donc coupable ? Je devrais recevoir une médaille !
Les règles de la galanterie exigent que l’on ne peut refuser de venir en aide à une lady, voilà pourquoi lorsque je vis cette femme me faire signe de la main je m’approchai, m’inclinai et lui offrit mon concours, et mon mouchoir afin qu’elle séchât les viles larmes souillant son délicat visage.
« Monsieur, votre canne, j’en ai besoin, et votre couteau, si vous en avez un.
– Mais bien entendu madame. Puis-je pourtant vous demander à quelles fins ? »
Elle m’expliqua brièvement la situation, et, après l’avoir écoutée, affligé, gangréné par la haine et l’infamie dont avait été victime cette pauvre lady, ce furent aussi mes muscles et mon esprit que je mis à sa disposition.
Peu à peu, évidemment, d’autres gentlemen vinrent nous prêter main forte, et bientôt nous fûmes une dizaine à molester le cadavre, puis sa pulpe, puis à brûler les viscosités qu’il restait de lui. Ensuite, sans attendre, tandis que le crépuscule avait avancé les troupes de la Nuit, j’organisai une séance durant laquelle nous convoquâmes l’âme du défunt et le maudîmes, le tourmentâmes, le torturâmes de toutes les manières dont il est possible de mettre au supplice un spectre.
Enfin, ceci fait, je tirai mon revolver et libérai une balle dans le cœur de cette femme apaisée, vengée et accomplie dans ses justes desseins. En effet, le malappris que nous avons corrigé n’était autre que celui avec lequel elle avait passé un pacte suicidaire des plus honorables et romantiques : eux qui ne se connaissaient de nulle part sinon d’un pont duquel ils avaient eu l’heureuse idée de se précipiter le même soir, ils devaient se tirer une balle dans la bouche de l’un à l’autre afin d’accomplir le dernier voyage accompagnés et ne pas souffrir d’une mort de sa propre main. Mais le couard avait hésité et n’avait osé appuyé sur la queue de détente, ou, plutôt, avait décidé de ne pas le faire, cet égoïste, jouir seul du trépas et laisser une homicide gésir dans les fanges de l’existence.
De nos jours, la morale n’existe pas plus que l’intégrité, nul ne sait presser la détente, plus personne ne sait rosser les dépouilles, damner les esprits. Quelles sombres époques vivons-nous !

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