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Auteur : heresie Page 8 of 56

Dieu? Si tu m’entends fais en sorte que je puisse me moquer

« Hommes approchez. »

Et Diogène frappa ceux qui étaient venus en disant :

« J’ai demandé des hommes pas des excréments. »

Tiré de Vies imaginaires de Schwob.

Venez voir, mon cher ami ! Hier j’ai prié Dieu pour que tout le monde soit aveugle, et aujourd’hui, voyez, mon vœu est exhaussé. Venez, venez, plus personne ne sait lire ! S’il vous fallait une preuve de plus que Dieu m’écoute et m’obéit…

Les scientifiques cherchent toujours l’étrange force gravitationnelle qui semble faire que les humains ne peuvent vivre à distance raisonnable les uns des autres. La prochaine étape de son évolution sera-t-elle une agglutination de chairs et de gémissements ou bien quelque chose comme un individu capable de penser? Tout est possible… Οἱ πλεῖστοι κακοί

« Il n’y a plus de saisons.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça?

– Les arbres de cette immense forêt ne sont plus jamais en fleur.

– Ce ne sont pas des arbres mais des immeubles!

– Mais il en pousse de partout… »

Un message démoniaque

Trouvé dans un manuscrit sans nom.

Un démon m’a parlé, ainsi s’est-il confié :

Moi, grand démon, né à l’aube du cosmos, insoumis au temps et à l’espace, naviguant entre les mondes, sachez que vous, formes de vie éphémères perdues dans un anodin instant du temps infini, parmi des millions d’autres individus d’une espèce parmi des millions d’autres sur une planète à peine visible dans une galaxie misérable au sein d’un univers immense, si vous avez des problèmes d’érection vous pouvez sacrifier un poulet pour m’obliger à vous aider à faire affluer le sang dans la matière spongieuse de votre tige molle, votre plaisir m’est si important! N’ayez crainte, je parle évidemment français, dans tout le cosmos et dans tous les mondes nous parlons votre langue et nous sommes à votre écoute. 

Je suis à votre entière disposition, commandez-moi, vous en avez le pouvoir, vous êtes puissants et significatifs.

 

Le merveilleux n’est que merveilleux, pas plus

Il ne cessait de se lamenter, clamant « Pourquoi les pierres ne sont-elles que des pierres ? Pourquoi derrière l’horizon ne git qu’une éternelle répétition ? Pourquoi le mystère n’est-il qu’un abîme d’ignorances derrière un rideau face auquel tout le monde s’extasie sans oser se révéler la décevante vérité ? ».

Il ne cessait de blâmer toute chose. Pour lui l’esprit humain n’était qu’une somme neuronale finie et trop limitée pour être digne d’intérêt, les dieux étaient trop peu nombreux pour esquisser le moindre espoir que ce soit, la métaphysique était aussi basse et aisée à gravir qu’un gravillon le serait pour un alpiniste chevronné. « Les plantes ne sont que des plantes, les animaux ne sont que des animaux ; aucune âme, aucune beauté. Les lacs sont de vieux nuages morts qui ont fini par se dissoudre, les océans en sont les égouts. La quête esthétique prouve que rien n’est beau. L’art c’est une matière violée afin de correspondre à une époque qui la quantifiera à l’aide de pièces de monnaie absurdes. Les charmes féminins sont soulignés pour détourner l’attention de leur vacuité, et cela convient bien aux vains hommes qui trouveront des mains douces et baguées à tenir sur la route de l’illusion qu’ils ne sont pas aussi creux que tout ce qui les entoure. »

Pour lui il n’y avait aucun espoir, la surprise était interdite, l’étonnement était un mensonge, la curiosité était une forme de décadence. L’avenir aurait le même fond que le passé, et qu’il en ait la même forme ou pas, qui s’en rendrait compte ?

 « Même ce chien qui se reflète dans ce miroir ne vaut rien » aboyait-il lorsqu’il croisait son image. C’est le seul point avec lequel je n’étais pas d’accord avec lui.

Mortem sumus

 

Nous ne nous étions pas vus depuis cinq ans mais je la reconnus tout de suite. Elle aussi devait savoir qui j’étais (comment en aurait-il pu être autrement !) mais elle n’en laissa rien filtrer, pas même détourna-t-elle le regard ni ne cilla, sa poitrine ne fit aucun bonds, sa respiration ne se fit pas haletante, elle gardait tout empire sur son paraître, comme naguère. Peut-être ne trahissait-elle rien de ses émotions par fierté féminine, ou parce qu’elle avait honte d’être si décatie.

Je me rappelle sa peau veloutée pareille à un pétale de chrysanthème à peine éclos, ses joues pleines de vie, ses délicates mains toujours gantées de dentelles, ses lèvres sanguines ; et désormais la voilà le cuir racorni et sillonné de moisissures, un teint de feuille de platane automnal, ses joues creusées par l’acide du temps, ses mains décharnées et nues, ses lèvres retroussées sur ses dents sans gencives. Ou peut-être me dédaignait-elle parce que je l’ai tuée la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. Ce que les femmes peuvent être rancunières ! C’était il y a si longtemps, il y a tout de même prescription ! Ne me reste plus qu’à espérer que son spectre, ainsi que celui des autres trépassées, quittera enfin mon mausolée.

 

 

On ne peut pas profiter du dernier jour de la vie puisque ce n’est que l’avant-premier jour de la mort.

 

Fermeture temporaire pour cause d’annulation de fin du monde

Je n’aurais jamais cru que le monde tiendrait si longtemps, je pensais même, à l’époque où planifiai les sorties sur ce blog, avoir prévu sur du trop long terme (100 ans après que le monde ait à peu près cessé d’être intéressant, c’est toujours prévoir sur du trop long terme), mais apparemment chacun se comporte comme ces bagnards sans aucune chance de se soustraire au soleil de plomb, au labeur, aux fers, à leurs geôliers, à leurs codétenus, ni à leur mort, mais qui n’usent pourtant pas de leurs pioches pour creuser leur tombe.

Soit… en attendant la suite tenez-vous bien à table, soyez poli, et n’ayez crainte, vous ne risquez jamais rien : les alligators sont toujours édentés, les serpents ne sont jamais venimeux, les précipices sont toujours des trompe-l’œil.

Pensez tout de même à détruire le monde avant qu’il ne se délite de lui-même, et si vous lancez une pétition pour obliger le temps à s’inverser prévenez-moi.

F.T.

 

La mort a des raisons que la raison ne connait pas

                Même lorsque l’on se trouvait deux étages plus bas, toutes portes fermées, on pouvait l’entendre râler, couiner, pleurer, hurler, gémir, maugréer, se plaindre, braire, pleurer. Si l’on osait lui rendre visite dans sa chambre on pouvait le voir se tordre sur son lit, entouré d’herbes médicinales et plongé dans les vapeurs d’eaux parfumées et les fumées d’encens. Comme il s’oignait les mains de diverses huiles réputées avec une maniaquerie frénétique il ne pouvait rien saisir, alors il fallait se plier à ses prières et prendre sur la commode qui lui faisait office de table de nuit l’une des idoles (il en avait de chaque religion, semble-t-il) que sa lubie du moment inclinait à vénérer et la lui .

                Sa peau s’était ridée à force de grimaces de souffrance, sa gorge avait pris de sublimes proportions à force de lamentations. Il était devenu opiomane et les narcotiques ne le soulageaient pas plus maintenant que naguère. Il était aussi devenu adepte de vin thérapeutique, de siestes médicinales et d’onanisme prophylactique.

                Parfois il parvenait à se lever avec une apathique langueur et titubait jusqu’à la fenêtre pour vomir des insultes au ciel dont il qualifiait toujours la lumière de moribonde et néfaste.

                Ses pieds étaient consumés par un feu qu’aucun bain ne pouvait étouffer tandis que ses mains sans cesse glaciales lui interdisaient de se masser les yeux toujours agressés par des myriades de dards. Son ventre paraissait pris dans les tenailles de quelque bourreau de l’inquisition. Ses dents lui indiquaient qu’au moindre choc elles se laisseraient déchausser. Sa langue était trop sensible pour subir quoi que ce soit qui ne fut baigné dans du sirop d’érable. Ses ongles auraient pu être attaqués au burin qu’ils auraient été moins douloureux.

                Tout cela avait commencé par un simple coup de froid, lorsque le Dr. Riviera lui avait dit : « Je ne peux rien pour vous, il vous faut du repos », ce que l’enrhumé avait mal interprété. Car il n’était pas le moins du monde malade, mais il ne le savait pas.

                « Voilà. Ah, voilà ! sourit-il un matin en rendant son dernier souffle, mourant d’un malentendu, mourant de rien, mais enfin apaisé.

Dans la carrière du mal… atmosphère douce!

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ? Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence, et, quand l’un d’eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu’il ne s’en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable d’entrer dans votre cerveau.

*

Si tu ne sais pas qui chante ainsi fais-m’en part : je laisserai mes ongles pousser durant quinze jour pousser mes ongles pendant quinze jours. Oh! comme il sera doux d’arracher brutalement de ton lit, toi l’enfant qui n’a rien encore sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très-ouverts, de faire semblant de passer suavement la main sur ton front, en inclinant en arrière tes beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où tu t’y attendra le moins, d’enfoncer mes ongles longs dans ta poitrine molle, de façon que tu ne meures pas; car, si tu mourais, on n’aurait pas plus tard l’aspect de tes misères. Ensuite, je boirai le sang en léchant les blessures; et, pendant ce temps, qui devrait durer autant que l’éternité dure, l’enfant que tu es pleureras. Rien n’est si bon que ton sang, extrait comme je viens de le dire, et tout chaud encore, si ce ne sont tes larmes, amères comme le sel.

On n’échappe pas à la fin-de-siècle

La lueur des becs de gaz se reflétait en une étrange couleur glauque sur le pavé humide, une teinte entretenant les ténèbres, soulignant l’obscurité environnante, enlinceulant les alentours toujours plus improbables, moins suspects, absents.

Et le temps s’écoula, le présent sombra dans le passé, s’abîmant de plus en plus profondément.

Désormais le soleil ne baignait pas la contrée, non : tout comme les formes et les couleurs il s’y engloutissait, inhumé dans les épaisses brumes ondoyant sans passion ni raison en dessinant des silhouettes éthérées, cyclopéennes, divines et menaçantes. Quand je marchais il me semblait que le sol n’était plus et que tout mon corps était soumis à une pression négative. Lorsque je m’arrêtais j’entendais des murmures bruire partout avec hostilité. Mais au-delà je savais que…

***

Réalité : Épreuves rendent plus fort. (Mais à quelle fin ?) – Soumission à la chimérique quête du bonheur.

Imaginaire : Choisir son époque, même impossible, même fragmentaire. Tout y est plus beau : les paysages, les femmes, les arts, les couleurs, les musiques, les folies, les bizarreries, etc. Tout y est plus pur, ou plus idéal, ou plus étrange, ou moins ci, ou plus cela, au choix. Liberté d’être qui l’on souhaite, d’être ce que l’on désire, d’être tout le monde ou même personne. Liberté de faire taire qui l’on veut, de faire stopper n’importe quelle situation. Possibilité de planer, de plonger indéfiniment, d’acquérir ou perdre des sens. Etc. Etc.

***

Ce furent donc les deux missives que nous trouvâmes. Dans un récit imaginaire nous les aurions évidemment découvertes dans un logement vide, mais le pauvre bougre était toujours là, catatonique. Lui dont certains disaient qu’il préparait le casse du siècle (il voulait voler toute la fin-de-siècle) n’aura même pas su effacer les preuves de son existence.

Certains niais optimistes clameront qu’il a néanmoins déserté son corps : qu’ils aillent lui verser du jus de citron dans l’œil, ils verront s’il n’est pas encore là.

-*-

Mais même en début de siècle…

Je

 

Ces faquins de nains grouillaient derrière la porte. J’entendais leurs petits poings gras s’abattre sur le bois, leurs voix filtrées par leurs cordes vocales insolites, naguère cocasses, vociférant désormais de sinistres insultes et des promesses funèbres à mon adresse.

Tirant quelques pierres du pied pour les ramener vers moi, je les calais sur le seuil puis je fuis. D’abord je grimpai la muraille espérant ainsi prendre de l’avance, mais c’était sans compter sur l’agilité des diables à mes trousses. Alors je profitai d’une corniche naturelle dont je savais qu’elle gagnait l’un des encorbellements du château avec pour mauvaise – mais seule – idée de regagner les délétères labyrinthes dont je tentais pourtant de m’éloigner, car que faire sur cette île aux dimensions absurdes, cette île sans côte et sans rivage, cette île où, de l’horizon bouillonnant aux plus obscurs puits, tout n’est teint que dans cette couleur jaune et sale à laquelle aucun individu sain d’esprit ne peut croire ?

En brisant le vitrail je crus, un fugace instant, percevoir une silhouette féminine, portant une robe de velours cramoisi, certes terne et lourdement brodée d’ocre pâle, néanmoins quelque chose comme une couleur divertissante, et cela suffit à mon faible cœur pour s’emplir de lamentables espoirs. Dans quelles affres de niaiseries et d’afflictions peut-on sombrer lorsque l’on se retrouve captif ! Quelles erreurs de commet-on pas lorsque…

J’écrivais ceci lorsque je me paralysai : « Mais de qui parlé-je en disant je ? »

Je cessai ma lecture en m’interrogeant : « Mais pourquoi me récité-je une mésaventure à la première personne du singulier alors qu’à moi il ne pourrait rien m’arriver de tel ? Je pourrais me sauver de ce mauvais pas tout simplement en cessant de lire. »

Si un auteur c’est un monde piégé dans un individu, est-ce qu’un lecteur ce n’est pas un intrus ?

Qui a imaginé le personnage que vous êtes ?

Limbes

Certes l’on pourrait m’accuser de meurtre, et certes je plaiderais coupable, car j’ai bel et bien tué, mais ne suis-je pas déjà condamné à la pire des peines ?

Tout commença lorsque je vis le jour : j’ai surgi dans un logis insalubre où gisait un homme nauséabond, hideux même selon les critères les plus extravagants, répugnant du corps à l’âme en passant par l’esprit. Il me parlait, sans cesse, de tous les sujets les plus bizarres et insensés que son putride esprit pouvait engendrer, et moi je devais l’écouter, encore, encore et encore.

Alors je l’ai assassiné, comme une manière de suicide : les amis imaginaires ne sont-ils pas censés mourir quand le créateur qui les a engendrés cesse de vivre ! Et désormais qui va pouvoir m’oublier pour que je disparaisse enfin ?

 

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