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Auteur : heresie Page 9 of 56

Ainsi parlait la pourriture

Est-ce parce qu’une moisissure aqueuse parle qu’elle est – ou a été – vivante ? La question s’est posée lorsqu’une flaque de fange gélatineuse bouillonna et s’exprima ainsi : « J’ai toujours su que je finirai ainsi. Souviens-toi que tu es putrescible. »

Elle ne nous entendit pas lui demander si elle avait une âme, si elle était morte ou vivante, si nous pouvions lui prélever de son liquide afin de l’analyser, si nous pouvions tenter de mesurer sa densité en tentant d’y faire flotter différents bateaux en papier, mais elle continua ainsi son discours : « Maudissez-moi, au moins cela sera fait, ensuite aurai-je probablement la motivation nécessaire pour fermenter des vers et des rimes. Il n’y a que ça : être une pourriture, être un poète maudit. »

Nous passâmes nos mouchoirs au parfum fort, c’est-à-dire au laudanum et à l’eau-de-vie, les plaquâmes sur nos visages puis affrontâmes les miasmes pour nous approcher davantage et observer les volutes artistiques dansant dans la viscosité qui proclama : « Qu’importe tout ce qui se passe avant la mort. Mais qu’importe aussi ce qui se passe après ! Alors, après tout, maudissez-moi ou pas, j’ai finalement décidé de ne pas faire de poésie. Jamais ! »

Ce fut l’un de nous qui osa enfin cracher dans la petite mare, ce qui ne sembla avoir aucun effet probant puisque l’entité continua de soliloquer : « Néanmoins je ne serais pas contre le fait de mourir, encore une fois, car cela ne m’a manifestement pas suffit. Même la pourriture a droit à la paix éternelle, même la moisissure a droit à la décomposition (la vraie décomposition), non ? »

Nous la laissâmes là tandis qu’il ou elle continuait en évoquant sa mort par évaporation, son trépas dû à un certain type de gangrène inconnu, et d’autres frénésies du même acabit.

 

« Être éphémère, voilà ce qui pourrait m’arriver de mieux, entendis-je une fois glouglouter dans des caniveaux avec la même voix que la flaque.

Preuve qu’il ne faut vraiment pas se fier aux apparences, un amas d’immondices est parfois plus sensé que les amas de chairs savonnées.

 

Hymne à la joie

Peu connaissaient son nom et peu étaient ceux qui parvenaient à ne pas oublier son visage sans un monumental et terrible effort psychologique, car en réalité il était davantage un sentiment flou, une vague incarnation, qu’un réel personnage. Il avait le teint rosâtre, des cheveux parfaitement coiffés, des moustaches et des rouflaquettes toujours propres et bien taillées, un visage sans cicatrice, un dos droit, des manières de gentleman, des vêtements qui paraissaient n’avoir jamais été raccommodés si souillés. Il saluait poliment, faisait le baise-main même aux catins des bas-fonds, et donnait la mesure de son hygiène dentaire à chaque sourire qu’il affichait sans jamais paraître subir de crampes aux joues ou aux lèvres.

Il sifflotait toujours sur des gammes majeures, avait toujours une plaisanterie de bon goût prête à glisser dans une discussion, ce genre de  malice permettant de ne pas s’esclaffer impoliment mais qui n’offusquerait personne.

Partout où il se rendait il était à son aise, et il avançait aussi sûrement que si le sol avait été pavé de joies et d’épanouissements. Pourtant il ne buvait pas, les pickpockets n’auraient jamais pu espérer lui voler de flasque de laudanum ni se piquer avec une seringue de cocaïne, tout juste lui connaissait-on un penchant pour les sucreries qu’il partageait d’ailleurs fort volontiers avec quiconque lui semblait en avoir envie.

Certes, ce type de déficient mental  heureux de vivre, jouissant de tout et avec tous, le cœur débordant d’une répugnante allégresse, n’est pas aussi rare que l’on imagine, mais cet homme que je décris n’appartient pas à cette classe de pourceaux, bien au contraire. Il nous l’avoua lorsque nous le soumîmes au sérum de vérité que voulait expérimenter le Dr. Riviera. Après que nous lui eûmes inoculé le produit il livra tout :

« Mais je ne suis pas heureux, pas le moins du monde ! Tout juste suis-je un excellent acteur. Ce que je souhaite c’est faire de l’ombre aux autres, c’est que ceux qui croient luire de bonheur se trouvent bien ternes comparés à moi.

« Afficher une félicité inébranlable et permanente, voilà ce qui détruit les autres plus sûrement que n’importe quelle niaiserie poétique romantique, plus violemment que l’amour, l’amitié, ou je ne sais quelle fadaise. Le spleen c’est de l’opium, du nectar de fillette, mais le bonheur insolent, voilà le poison le plus parfait. Je veux être le venin de chacun, je veux que, le soir venu, lorsqu’ils se font face à eux-mêmes, tous ceux qui ont eu à subir mes dents blanches sous mes lèvres vives et souriantes sombrent dans l’affliction, qu’ils soient désolés de ne voir que mon arrière-train poudré et propre les saluer sur l’échelle de l’allégresse, je veux que leur déréliction les entraine dans les pires affres, que même sous un soleil estival ils se croient dans un mausolée.

« Parfois je passe des semaines à harceler certaines proies avec mon bonheur, et parfois seul le passage de ma bonne humeur les fait périr. Un pendu, un corps boursouflé glissant sur les eaux glauques du fleuve, un avis nécrologique, un corps portant les empreintes de fers à cheval, tout ceci, que cela peut me faire sourire, me donner la force de continuer à sembler heureux ! »

Ode à un digne nu-tête

Si j’ai tant d’estime pour cette personne dont je tairai le nom ce n’est pas parce que comme tout grand personnage il s’est donné la mort avant de faner intérieurement (c’est-à-dire avant 24 ans), pas plus que pour ce que l’opinion publique qualifierai de crimes ou d’art, non ! Je l’admire parce qu’il a toujours refusé de porter des chapeaux.

Certes il a tenté de faire le bien autour de lui : il a replacé un enfant dans le sein de sa mère en les tuant tous deux par la même occasion (l’enfant avait déjà neuf ans), il a remplacé trois étés par autant d’hivers, il a interverti l’âme de deux violons, il a prophétisé que le lendemain de chaque 31 Décembre nécessiterait d’ajouter une unité au nombre des années, il a inventé le trou dans le trou (permettant de tomber plus vite et plus profondément, ou de mieux voir à travers un trou déjà existant), il a traduit la bible et maints autres ouvrages en feu, il a permis à un nombre conséquent de béotiens de découvrir le goût sucré et insolite de la belladone, il a contribué aux efforts de la gravité en descellant maintes clefs de voûte, il a élaboré trois nouveaux crocs-en-jambe, il a inventé un pantalon sans poches et un autre sans jambes; mais tout cela est secondaire, car ce qui importe c’est qu’il ne portait pas de chapeau, et c’est pour cela que je l’admire.

Ai-je oublié de vous oublier?

Cela parait pourtant si simple, si évident, si instinctif… Évidemment, personne n’y croit, probablement parce que personne n’existe, du moins personne n’existera sous peu.

Tout a commencé lorsque, sortant de la mine de ténèbres où l’on fabrique la nuit, je me suis dit que j’étais aussi marginal que tout le monde ; ce genre d’oxymores qui n’ont rien de conclusions mais sont plutôt des failles dans le tissu illusoire des apparences.

J’ai d’abord commencé à ne plus penser aux cratères qui alimentent si aléatoirement le cours Temps, ni aux îles aériennes violacées qui naguère voilaient si souvent le firmament, ni aux fantômes des arbres qui, d’effroi, faisaient jadis perdre leurs couleurs à des forêts entières, ni aux troupes d’hommes à tête de chien. Puis j’ai employé mon temps à ignorer les astronefs mortuaires, à détourner mes rêveries des horizons magnétiques, à ne plus me lamenter sur les épaisses plaques de skehp que l’on trouve sous le mètre de terre légale que chacun doit entretenir et qui empêchent de faire pousser quoi que ce soit. Et… Voilà ! Plus rien de tout cela n’existe. Constatez par vous-même : vous ne verrez rien de toutes ces fadaises passées. Ce que je n’imagine pas n’existe pas, ce que j’oublie disparait. Un instant je me souviens des pluies d’éther, et sans surprise les inondations délétères vont menacer, mais dès que je domine mes délires tout s’efface.

D’ailleurs j’envisage de tout oublier, le monde tout entier, demain. Oui, demain, même vous vous n’existerez plus.

Je voulais juste vous prévenir…

Cadavre cherche usage

« Pourris ! Pourris, je te l’ordonne ! hurlait le cénobite au visage rubicond. Au nom de notre seigneur Jésus Christ, pourris, fermente, moisis, décompose-toi ! … Vas-tu donc enfin obéir et redevenir poussière ! »
Mais le corps demeurait sourd aux injonctions, la peau souple et rosée, les yeux brillants et pleins.
Évidemment nous aurions pu avoir placé là un être encore vivant, avoir dérobé l’un de ces saints embaumés et conservés en reliques dans certaines cryptes chrétiennes, ou avoir troqué le corps par un artifice élaboré pour l’occasion, mais nous ne l’avions pas fait : c’était un véritable cadavre incapable de rancir.
Nous l’avions déterrée par hasard, un soir que nous nous ennuyions et que nous avions à notre disposition des pioches et la bienveillante faveur de la pleine lune.

La stèle nous en avait informé, la dépouille était en terre depuis deux ans, mais même après deux semaines à l’air libre, un bain accidentel dans le fleuve, une chute en carriole, des éclaboussures d’absinthe et d’autres liqueurs, la morte refusait de se décomposer.
« Elle brûle ! Sorcière, brûle, brûle ! trépigna le moine que nous avions convaincu de venir procéder à une expertise afin de savoir si elle avait des traits communs avec les saints catalogués mais qui avait fini par céder à une frénésie exorcistique en découvrant une verrue sur la cuisse droite.
– Ceci ? interrogea le syphilitique en désignant le bas de la robe en lambeaux. J’ai bien peur d’être l’unique responsable. J’ai tenté de savoir si elle respirait en lui offrant une cigarette… mais ses muscles et ses articulations sont trop souples.Néanmoins j’ai pu apprendre qu’en effet elle ne respire pas. »
L’eau bénite n’y fit rien, pas plus que les prières ou que les ordres au nom de quelque divinité que ce fut. Les prélèvements nous permirent de conclure que son sang restait relativement fluide, mais les réactions chimiques furent inaptes à nous indiquer qu’une quelconque solution lui avait été inoculée afin de préserver les tissus.
« Ouvrons-la, proposa Riviera.
– Si c’est afin de savoir si l’intérieur est aussi frais que l’extérieur cela serait inutile : tout est frais et souple, je vous le garantis. »
Que sous-entendait par-là le Syphilitique ? Damnation, que lui a-t-il fait subir durant la semaine où il l’a gardée chez lui ?

Nous la passâmes au vitriol, nous la rossâmes, nous tentâmes de la brûler, nous lui inoculâmes des nécrophages, nous lui perçâmes le crâne pour le remplir de chaux vive, mais rien n’y fit. Elle ne vit pas mais elle ne pourrit pas non plus, et nous ne pouvons même plus la vendre puisque nous l’avons mise en mauvais état.

Mais nous l’écorchâmes et fîmes coudre sa peau en gants d’une extraordinaire solidité et préparer les tendons pour les tendre en cordes sur des violons qui n’ont jamais aussi bien sonné.

Toutefois il nous reste les os, les organes, les ongles, les cheveux et les dents. Si vous êtes intéressé prière de passer le jeudi soir à la Taverne de l’hydrocéphale.

Un bouleversement monumental à venir

Hier soir une femme est passée au Club. Une femme… LA Femme. Faisant passer Irène Adler pour une clocharde de l’esprit, une Aphrodite passée au vitriol et une chanteuse de fête de village.

Tout juste avait-elle passé le seuil de la Taverne que le regard de Stiple s’embrasa de jalousie, d’admiration et de haine. Tout juste les premiers mots prononcés, si cyniques, si pertinents, si inédits, si lucides et merveilleusement révoltant, qu’un respectueux silence drapa  tel un linceul les morts que nous étions.

D’une main tremblante Mycroft indiqua l’estrade sur laquelle la lady prit place.

Vous pensez que la présence de cet admirable individu était ici justifiée par les divers éléments composant ses beautés intérieures et extérieures – et certes j’ai d’ores et déjà prévu de publier une ode à cette véritable perle de diamant sous la forme d’un bulletin – pourtant telle n’est pas l’absolue vérité.

Ah ! Quand vous saurez, chers lecteurs… quand je vous aurai appris ses savoirs, ses démonstrations, ses théories qui sont sur le point de révolutionner le monde tout entier, vous ne pourrez que partager notre admiration. La littérature va enfin perdre la mue qu’elle traîne depuis bien trop longtemps, les arts feront l’effet de pommes pourries sur leurs branches enfin soumises à la gravité. Nos concepts sur l’univers, l’alchimie, les sélénites et autres créatures extraterrestres, le temps, la matière, l’éther, l’individu, le cosmos, l’anti-cosmos, le néant, la mort, la vie, le magnétisme, l’âme, les anges, les arts noirs, l’existence toute entière, tout cela sera soufflé comme un pissenlit, tous nos anciens vœux perdus dans le vent du souvenir.

Voilà : elle  s’était saisie d’une longue plume, d’un emballage de livres, et de charbon taillé. (Les quinze œufs d’autruches, le dodo naturalisé, les placards de bocaux à spécimens, les générateurs à électricité ne furent utilisés qu’à trois heures du matin, et nous verrons plus tard dans le récit à quel génial usage). Puis, lorsque le premier schéma fut tracé déjà le…

J’interromps ici mon récit car la démonstration dura toute la nuit et je me rends compte que les lecteurs désormais aiment les récits courts, je vais donc me plier à cette règle de concision. Tant pis, vous ne saurez jamais.

De l’influence de la Lune

Ils me font bien rire, les détracteurs de l’astrologie, tous ces jouisseurs de brasserie, qui grimassent dès lors que l’on parle de l’influence des astres dans le petit cosmos sur les bipèdes imberbes de notre immense planète. Voilà un argument qu’ils ne pourront contredire : La Lune a influence non-négligeable sur les océans (pour le moins) et sur tous les liquides, n’est-ce pas, et puisque nous sommes composés de fluides et de liquides régnant sur le cours de nos vies (le sang, les divers sucs et déchets rénaux, l’absinthe et le laudanum que nous avons ingérés, etc), la Lune ne peut que nous influencer. Sinon comment expliquer que tout le monde critique tout le monde mais que pourtant tout le monde aille dans la même direction que les autres ! Ne dit-on pas marée humaine ? Ne dit-on pas avoir le cœur léger lorsque la Lune est haute dans le ciel, et le cœur lourd lorsqu’elle est invisible derrière l’horizon ?

Ou peut-être me trompé-je et la Lune n’influence-t-elle que la luminosité nocturne, cela ne reste tout de même pas négligeable !

Miss Stiple

Ce qui est affligeant dans le fait qu’il n’y ait qu’un seul firmament et qu’une seule Lune, ce n’est pas seulement que l’on doive s’en contenter, mais c’est que l’on doive les partager avec n’importe qui.

Fin-de-veille

Il était ce qu’Oblomov aurait incarné s’il avait été un tant soit peu plus porté à la métaphysique. Comme le Russe, il restait allongé jour et nuit sur son divan à sonder le néant et l’infini, à porter ses rêves vers des contrées plus lointaines que l’Imaginaire.

Alors qu’advint-il ce fameux jour où il ébranla enfin ce qui lui faisait office de corps et qu’il s’extirpa de son éternelle apathie ? Toujours est-il qu’il sauta à bas son trône, glissa jusqu’à un réduit où étaient entreposés de ces instruments dont usent ceux qui se soucient de leur environnement réel, puis il revint armé d’un lourd marteau dont il appliqua la masse sur l’un des murs avec une telle violence qu’une épaisse poussière satura les lieux.

Quelques minutes plus tard il avait achevé son œuvre : le mur était percé, et derrière se découvrait la rue charriant son bétail d’humains bruyants, sales, immondes, répugnants, communs, ternes, ahuris, bovins, polis, stupides, poseurs, de-leur-temps, abjects, normaux, serviles… Et il parut déçu, soudainement affligé d’une langueur qui le fit s’écrouler sous le poids d’une prodigieuse déception. Avait-il cru pouvoir véritablement accéder à un Ailleurs ? Pouvait-il s’être tant abîmé dans ses songes que sa raison aura laissé place à un idéal onirique ?

Désormais lorsque vous passerez dans la rue vous pourrez apercevoir cet individu à nouveau allongé sur son ottomane, les yeux crevés par ses propres soins, les tympans pareillement rendus dysfonctionnels, insouciant de tout et de tous, ni mort ni vivant.

Son asphyx a été capturé et est détenu dans un coffre-fort inviolable dont je suis le seul à détenir le code. Son érudition ésotérique et ses dons mystiques ne lui sont désormais plus d’aucune utilité, elle ne peut plus s’enfuir, ni appeler à l’aide car elle n’a plus de capacité pulmonaire – ayant son tronc séparé du reste de son corps.

Je peux vous dire que l’éternité va lui paraitre longue, très longue à cette fausse intrigante; en attendant je la cuisine pour qu’elle me livre le secret de la formule incantatoire sommant Dieu de réaliser mes souhaits.

Spiritisme de comptoir au dernier bar du paradis

« Je croyais être près de la nature, en réalité j’étais seulement parti loin de la ville.

– Au bout du chemin ce n’est pas encore assez loin.

– Mais où puis-je encore continuer?

– Plus loin, plus loin!

– Mais je n’entends rien à vos allusions.

– C’est que tu entends encore trop.

– Mais qui est-ce qui parle? »

Extrait de Dialogues de sourds entre le Diable, Satan, Prométhée et une braise

 

 

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