Francis Thievicz

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Le Si Dièse

 Charles K. s’est toujours vanté de n’avoir fait qu’une seule chose dans sa vie : se mettre en quête d’un Si # qui ne soit pas un Do. Son existence entière était dictée par cette quête, à travers le monde il voyagea, du Japon aux cimes du Pérou, de la péninsule de Crimée aux temples Ethiopiens, allant aux opéras, aux conseils des tribus, aux concerts, partout où un son musical volontaire pouvait être modulé de manière plus ou moins harmonieuse…

 Puis un jour je le vis las, épuisé, pathétique, presque les larmes aux yeux. Il m’avoua qu’il avait enfin découvert la note tant convoitée, bien qu’il n’ait jamais été doué de l’oreille absolue ni de quelque notion de solfège bien approfondie, mais il avait pénétré cette note exceptionnelle avec autant de certitude que lorsque l’on pénètre un rêve lucide, découvrant de nouveaux horizons, des champs d’études inimaginables, mais sa quête étant tout de même arrivée à son terme sa vie n’avait plus aucun sens. « A quoi bon errer au Paradis après avoir vécu l’intransigeance, il n’y a plus rien face à quoi s’extasier. Les prisonniers de longue peine, les bagnards, toisant l’horizon en rêvant, savent à quoi je fais allusion : les merveilles factuelles, aussi abondantes soient-elles, ne sont rien face au désir et à l’attente. »

 Le lendemain je trouvai son enveloppe charnelle flasque, au même endroit, mais la vie l’animait hélas toujours. Par toutes les sciences, quelle dissonance cosmique se cache derrière le Si # pour que le trépas de Charles K. fut bouleversé au point que ce ne fut pas son âme qui quitta son corps mais ses os ?

Des golems en boues d’égouts

C’est étrange comme la conscience n’est rien, comme le savoir de la vanité, de la médiocrité, de l’absurdité, ne change fondamentalement rien aux individus qui en sont pourvus, ou tarés. L’on se moquera de celui qui prévient ses camarades qu’il y a un piège à loup à deux pas mais qui va s’y prendre, on n’en fera jamais pareillement de celui qui blâme la vie et la réalité mais qui pourtant jouit et alimente le moteur de ses jours. Pourquoi ? Faut-il donc toujours se dire « Untel est éclairé, mais si je le croise il sera aussi peu lumineux qu’un estomac de truie » ? Est-ce cela la lucidité ?

 

Farce éphémère

Non! avec ses Babels, ses sanglots, ses fiertés,
L’Homme, ce pou rêveur d’un piètre mondicule,
Quand on y pense bien est par trop ridicule,
Et je reviens aux mots tant de fois médités.

Songez! depuis des flots sans fin d’éternités,
Cet azur qui toujours en tous les sens recule,
De troupeaux de soleils à tout jamais pullule,
Chacun d’eux conduisant des mondes habités…

Mais non! n’en parlons plus! c’est vraiment trop risible!
Et j’ai montré le poing à l’azur insensible!
Qui m’avait donc grisé de tant d’espoirs menteurs ?

Éternité! pardon. je le vois, notre terre
N’est, dans l’universel hosannah des splendeurs,
Qu’un atome où se joue une farce éphémère.

Jules Laforgue

 

« l’homme entre deux néants n’est qu’un jour de misère »

« La femme hurle aux nuits, se tord et mord ses draps

Pour pondre des enfants vils, malheureux, ingrats. »

« Dors pour l’éternité, c’est fini, tu peux croire
Que ce drame inouï ne fut qu’un cauchemar,
Tu n’es plus qu’un tombeau qui promène, au hasard
Une cendre sans nom dans le noir sans mémoire.
C’était un songe, oh! oui, tu n’as jamais été!
Tout est seul! nul témoin! rien ne voit, rien ne pense.
Il n’y a que le noir, le temps et le silence…
Dors, tu viens de rêver, dors pour l’éternité. »

 

 

 

 

Strigoi

 

A quoi reconnait-on un vampire ?

D’abord l’haleine fétide exhalée par sa gorge, les miasmes de ses organes en décomposition ; même s’il clôt ses putrides lèvres squameuses les trous percés par les nécrophages à ses joues et dans sa gorge ne l’empêcheront pas d’endiguer les flots de puanteur. Sa peau sera marmoréenne, froide, blafarde, diaphane, peut-être gluante et visqueuse si sa tombe se situe en milieu humide, prête à se dissoudre sous tout effet de frottement. Ses vêtements seront ceux de son inhumation, mais il est probable qu’il soit seulement enlinceulé dans quelque soie tâchée de sucs répugnants. Ses yeux seront crevés et sa langue sera agitée sous l’effet des vers qui l’auront colonisée, ce qui lui donnera une diction slavisante évoquant le roumain (il appréciera de rouler les r pour amuser les vers). Ses manières seront peut-être celles de quelque poète anglais : phtisique, alangui, ridicule. Contrairement à la croyance il n’a aucune phobie de la lettre majuscule T surmontée d’un trait vertical qu’arborent les simples d’esprits. Ses dents se seront pas longues, bien au contraire elles présenteront les traces caractéristiques de bruxisme puisqu’il aura mastiqué son suaire, ses lèvres, ses doigts, ses cheveux, ses lèvres… Afin de le tuer il ne faut ni lui planter un pieu dans son cœur qui a déjà cessé de battre ni le décapiter pour séparer son tronc faisandé de sa tête dépourvue d’activité cérébrale : il n’y a rien à faire, sinon attendre qu’il vous tue (affrontez le trépas avec dignité!)

Il sera comme vous un corps corrompu par la vie, un corps un peu moins répugnant que vous et vos semblables.

Jouez votre âme, je tiens le pari !

Il croyait vraiment remporter le pari ! Après sa mort il devait se manifester lors d’une séance, et pour être sûr d’errer dans les limbes il décida de se suicider, sur mon conseil (car, en effet, nul plus sûr moyen de ne pas gagner l’autre-monde qu’ainsi périr). Je lui indiquai un pont assez haut et une heure idéale. Il sauta et réussit à mourir.

…Dire qu’il n’avait pas pensé qu’en amont j’aurais versé assez d’eau bénite pour mener tous les saumons au Paradis… Quel sot! Qu’importe, maintenant sa femme est veuve et je m’en vais la consoler, avec en prime l’âme de cet idiot dûment remportée comme le prouve le contrat passé avec lui.

(Ce qu’on ne vous dit pas dans le Livre de Job, c’est qu’à l’époque, juste avant le récit, j’avais fait un pari avec le dévot : il m’avait parié qu’il ne pourrait jamais être malheureux. J’adore les paris.)

Ton corps passera la majeure partie de son temps à se dissoudre

Lors des décennies que tu passeras dans ta tombe, puis à prendre poussière dans l’ossuaire, puis les millénaires à te dissiper dans ton environnement, quels jours de ta vie te sembleront avoir été indispensables à endurer ?

Le vol

Ce matin je sentais bien qu’il me manquait quelque chose sans pourtant savoir vraiment quoi. Comme je remplissais tous mes devoirs élémentaires sans faillir je crus à un faux-semblant, ou quelque chose du genre, de ces leurres dont on s’afflige sans trop savoir pourquoi ni comment. Mais au fur et à mesure que la journée s’écoulait je me rendis bien compte que je boitais, non au sens propre mais intellectuellement.

Puis, alors que je tentai une petite sieste, je sus, je me rappelai : on ne m’avait volé aucun membre, aucun organe, mais je fis le rapprochement avec l’arrivée du nouveau voisin… Quand je demandai au concierge il prétendit que l’appartement jouxtant le mien est toujours vide, et les autres habitants de l’immeuble le croient aussi. Ah ! C’est qu’à eux le mesmerien leur a volé la mémoire et le bon sens, et à moi il m’a volé mon imagination !

Longue vie au moribond

Oh, je vous en prie, aidez-moi, ma vie est un calvaire car la mort me guette.

Mes cheveux, pareils à la dignité et à la décence pour l’âge, ont rompu avec mon crâne, et cela ne me poserait aucun problème fondamental si ce n’était le trou dans le mur au-dessus de mon lit qui laisse passer courants d’airs froids et rais de soleil brûlant sur ma pauvre tête. Eh, quoi ! Vous me proposez de me déplacer, de déménager ? Mais j’en serais bien incapable, mes pauvres amis, je suis tout à fait paralysé du nombril au talon (mes tendons se dégénèrent), et très peu maître du reste de ma carcasse, de sorte que je vis dans une éternelle misère, une éternelle fange, ma fange, ma misère. Mais tout cela me va bien. Tout cela me va fort bien, je vous l’assure !

Je reçois des visites de temps à autres, surtout des médecins auprès desquels je mendie des promesses d’éternité et des potions, qu’ils m’épargnent la mort, qu’ils me permettent de vivre encore, jouir des bonnes et intelligentes discussions tenues au café sous mon appartement et dont les échos remontent jusqu’à moi sans cesse. De la famille vient aussi, espérant probablement que mon testament tourne en leur faveur, mais ce sont de bonnes gens. Tout le monde est bon, même si certains en doutent.

Mes yeux me font terriblement souffrir. Comme je regrette de ne pouvoir admirer le mur écaille en face de moi et les belles circonvolutions formées par les humidités fongiques à mon plafond ! Il y a tant à voir…

J’ai constamment soif car mes reins ne fonctionnent plus car à la moindre goutte d’eau avalée mon corps exhale un parfum ammoniacal et je souille ma paillasse déjà bien trop sale. Quant à la nourriture, je vous épargnerai les détails des mécaniques branlantes et rouillées de mes intestins… Mais qu’importe ! Tant qu’il y a de la vie il y a de la joie. Ne me laissez pas vous parler de ma syphilis, de mes ongles qui n’ont jamais repoussé, de mon infection anale, des morpions, des poux, de mon anémie, de mes sinus assiégés par une constante purulence, et de mes autres petits tracas, tout ceci est si ridicule lorsque l’on peut encore sentir ses poumons racler l’oxygène et son cœur agir pareil à l’attraction lunaire sur des sables mouvants où fleurit un divin varech.

En ma mémoire je garde les souvenirs des gaietés de mon Whitechapel natal, les paysages bucolique des industries de la Tamise, les beautés raffinées du smog… Cela me suffit, cela et le goût de l’instant, cela vaut tous les laudanums et autres brumes de l’esprit.

J’écris tout ceci pour que l’on connaisse mon nom, que l’on sache qui je suis, que l’on n’ignore pas que j’aime tout de la vie, bien qu’elle soit un peu dure sous mes dents gâtées, et que je veux la vivre au-delà de la limite, que je préfère souffrir vivant qu’être en paix mais mort, que je refuse au trépas d’avoir raison de ma destinée. Je veux que l’on m’aide à vivre, vivre, vivre. J’aime mes insomnies, les bruits, les odeurs, les migraines, les névralgies, les nausées, les crampes, les escarres, les fragrances de ma chair pourrissante, les caresses des croutes de sang, les spasmes…

Méfiez-vous du rojo

Méfiez-vous du rojo, m’avait-elle pourtant répété. Je n’y avais rien compris.

C’était l’une de ces délurées proches de la vésanie, de ces personnes femelles du genre féminin qui se pensent égales aux hommes du genre mâle, pourtant j’avais accepté son invitation : elle avait un je-ne-sais-quoi de mystérieux et d’exotique, la physionomie d’une nordique avec une joie de vivre latine et des manières de slave. « Méfiez-vous du rojo ! » me répétait-elle avec un accent du sud Chili comme pour ponctuer les phrases de ses monologues que j’écoutais avec la bienveillance que l’on doit toujours sembler accorder aux faibles et aux infirmes, qu’ils soient femmes, enfant, basanés, lobotomisé ou autrement tarés.

Elle n’avait aucun domestique pourtant sa maison était bien tenue, jonchée d’orchidées, de lys et de roses blanches, un parfum funéraire mêlé aux huiles et aux éléments étranges qu’elle concassait avec ses petites bras de femelle pour produire ses pigments flottait dans l’air.

« Je vais faire le thé, errez à votre convenance mais méfiez-vous du rojo, me lança-t-elle avant de me laisser là.

Aucune de ses œuvres ne paraissait achevée, et je crois qu’à certains moments de ses divagations elle m’avait expliqué que rien n’était jamais terminé, que l’abstraction nécessitait une certaine part de vide et que de ce vide jaillissait l’imagination, ou quelque billevesée du même acabit, ce genre d’arguments livrés par les artisans désirant faire passer leurs productions pour de la volonté intelligente. Néanmoins je voguais dans cette nauséeuse mer de toiles, titubant dans ce labyrinthe de vagues artistiques, lorsque je me retrouvai dans ce qui parut au premier abord une vaste pièce mais qui, par un curieux effet de dégradés de la teinte des murs et du plafond, évoluait en un couloir. D’abord mauve puis pourpre puis bordeaux puis vermeil. Et enfin… damnation ! je n’étais plus dans l’avant-garde, je n’étais plus dans le moderne ni le post-moderne, ni même dans le futurisme, ni même encore dans quelque tolérable décadence : j’étais au 21° siècle !

On m’a informé que le voyage dans le futur est possible mais que le passé est toujours révolu. Par tous les cieux, quel rapport avec le rojo ? Par toutes les quadratures des cercles de l’enfer cubiste, renvoyez-moi dans le pré-moderne !

Au pied du sapin

« Si des fesses nues descendent de la cheminée ne t’attends pas à trouver autre chose qu’un balais au pied du sapin »

Dicton hérétique

Collection

Je le connaissais depuis mon enfance, ce bon Gontran B. Allez savoir pourquoi il a toujours été fasciné par la couleur rouge, mais ce fut suivant mes conseils qu’il commença sa collection. Des sèves aux sables, des terres aux roches, des tissus aux cheveux, des éclaboussures de sang aux pierres précieuses et semi-précieuses, tout ce qui allait de l’orange au marron en passant par le vermillon, il tentait de l’ajouter à son immense collection.

Je ne l’avais pas oublié malgré des années sans contact, je savais qu’il alimenterait patiemment sa monomanie avec l’assiduité d’un forcené Sisyphesque irrémédiablement lié à son œuvre absurde. Lorsque je lui rendis visite, à son pathétique petit musée privé jonché d‘ébauches de publications destinées aux collèges scientifiques, je jouai l’étonné, l’aimable sarcastique au sourire faussement poli, puis je lui lançai : « Mais tout de même, mon ami, pourquoi continuer cette vanité tandis que le japonais Kaotaka Tamanimoura a déjà engrangé une accumulation cent fois supérieure en qualité et en quantité il y a plus de cinquante ans déjà ! Vous connaissez bien évidement l’œuvre de Kaotaka Tamanimoura, oui, bien évidemment, un éminent spécialiste tel que vous… Vos pièces sont déjà répertoriées et connues de longue date, mais vous persistez car vous agissez pour vous, non pour le monde, n’est-ce pas ? Vous savez que votre labeur n‘a aucun sens mais vous êtes une manière d‘artiste fou et égoïste. Je vous loue pour cela, de mépriser les rires moqueurs de ceux qui ne comprennent pas que l’on peut agir pour et par soi. Vous avez compris que tout est ridicule, que tout est vide de sens et de conséquence, mais vous dominez toute vacuité, vous la survolez tel un bel Icare. »

Et deux jours plus tard la collection était à moi, ce bon vieux Gontran avait disparu dans les flots non loin de sa misère, évitant de faire couler la moindre goutte de son sang à la teinte chérie et honnie. Désormais que toute cette collection de couleurs est mienne, la seule et unique au monde (puisque de Kaotaka Tamanimoura il n’y a jamais eu), je vais continuer ma vie comme naguère, ma cave un peu mieux garnie, mon ennui un peu mieux à l’épreuve des surprises.

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