Francis Thievicz

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Tremblez tous, ils arrivent

Le spirite a été on ne peut plus clair : « Je suis en communication avec le pôle nord, un certain Salomon August Andrée, mort depuis peu de causes naturelles, me parle. Il me dit qu’un grand trou est là, qu’il mène au centre de la Terre, qu’il y règne une température agréable, qu’il y a des champs de tulipes et des renards, et… Pardon? Excusez-moi je ne maitrise pas le suédois. Ah, M. August Andrée me précise qu’il n’est pas mort de causes naturelles, pas du tout même puisque ce sont des hyperboréens qui l’ont tué; ils organiseraient un vaste complot visant à déplacer et falsifier les preuves de son arrivée à la frontière d’Agartha afin de ne pas attirer l’attention des humains et permettre aux troupes du centre de la Terre de s’organiser en vue d’une invasion de la surface. »

Le sel de la vue, du sable dans les yeux, des aiguilles crevées

Au bord du monde, en attendant d’être le dernier, toiser la frontière de l’Infini avec un amer dédain.

M’entendez-vous ?

« Mais puisque je vous dis et répète que j’ai entendu Mme de Ridine !

– Et puisque nous vous disons et répétons que c’est impossible !

– Allez-vous enfin vous décider à m’expliquer pourquoi ce serait impossible ?

– L’histoire remonte à quand elle était partie pour rejoindre sa mère peu après son mariage avec M. de Ridine. Elle était montée dans le train mais la séparation était difficile, et… vous savez, le mari court le long du quai au mépris de la bienséance, la femme sort une main gantée de velours avec lequel elle lance un lamentable baiser.

– Eh bien ?

– Eh bien le train n’avait pas quitté la gare que M. de Ridine reposait ses lèvres sur celles de sa femme.

– A-t-elle sauté du train en marche ?

– Oui et non.

– Comment cela « oui et non » ?

– La jeune femme ne s’est pas contentée de jeter un baiser de la main : elle a tout à fait sorti la tête et le buste… Décapitée par un poteau.

– Ce qui explique que sa voix m’a paru étrangement sans souffle : elle n’a plus de poumons pour faire vibrer ses cordes vocales.

– Mais enfin, elle est morte ! M. de Ridine a beau avoir la tête de sa femme – qui tient désormais davantage du crâne bouilli, au passage – elle n’en est pas moins morte !

– Puisque je vous dis que je l’ai entendue !

– Et puisque nous vous disons que c’est impossible ! »

Comment rire avec un marteau

« Voilà, mes chers enfants, tout ce qu’il y a sur la table est pour vous. »

Et tous les orphelins de se passer leur crasseuses manches sur leur nez morveux d’un air sceptique mais avide, eux qui n’ont l’habitude que des gifles, des porridges gluants et des brimades parfumées à l’haleine fétide.

L’un d’eux, plus audacieux, fit un pas en avant et tendit son cou crasseux pour humer les soldats de plomb parfumés au pain d’épices.

« Vilains ! vous avez tous été vilains ! vociféra le syphilitique en sortant un gros maillet de la boucle de sa ceinture.

Je fis de même lorsqu’il commença à détruire la montagne de cadeaux que nous avions apportée.

« Doucement, Henry, m’admonesta-t-il d’une sévère voix d’expert. Ne vous concentrez pas sur votre labeur, il n’est que secondaire, levez un peu la tête pour les voir tous pleurer. Oh ces visages hideux embellis par la rage, la tristesse et le désarroi… Ohen, jouit-il.

Aucun ne hurla, aucun ne brailla, aucun n’esquissa le moindre geste pour nous empêcher d’agir.

« Vous savez que vous n’avez pas été sages, s’apitoya le syphilitique en mimant une approximative empathique. C’est pour votre bien, vous le savez, n’est-ce pas !

Le cuistre ! La plupart s’étaient fait attraper alors que c’était lui qui avait loué leurs services, lui qui leur avait appris à voler, molester, terroriser…

« Oh, mais toi… fit-il en voyant une petite fille toute penaude. Oh mais toi je ne te connais pas. As-tu été sage cette année ?

– Mes parents sont morts, mon oncle me battait, je m’ai cassé le pied, et…

– Tututu, on dit « je me suis cassé le pied » ; et tu n’as pas répondu à ma question, vilaine. »

Et le syphilitique de reprendre la poupée de porcelaine qu’il venait de placer dans les petites mains de l’infortunée avant de la briser sur un coin de table et de lui jeter la dépouille de l’effigie.

« Tiens, prends, tu me fais trop de peine. »

*

« Ah, Henry, que c’est bon de faire le bien autour de soi. Allons, allons, hâtez-vous, c’est que j’ai un autre rendez-vous, moi, je suis un cœur pur très occupé, moi. Hier un arrogant m’a expliqué qu’un gentleman doit toujours avoir du feu sur lui quand je lui ai demandé de quoi allumer ma cigarette… Je ne suis pas un voleur, je vais la lui rendre sa flamme qu’il m’a prêtée de bien mauvais gré. Avoir du feu sur soi, il va voir ce que cela signifie d’après moi ! Du feu sur lui, ah du feu sur lui, oh que oui il va en avoir, maugréait-il en jouant avec la flasque d’alcool.

Pudeurs poilues

De la même manière que les femmes borgnes peuvent plaisamment cacher leur œil crevé par une mèche de cheveux, il est depuis fort longtemps apprécié de voiler les hideuses proportions de nos crânes par nos masses capillaires.

Personne ne sera jamais assez poilu pour au moins laisser planer le mystère à propos de sa laideur intérieure, sinon peut-être ceux qui ont un cheveu sur… non pas un mais mille cheveux sur la langue !

Philanthrope

« Je ne puis comprendre pourquoi les gens se plaignent de l’affluence dans les musées.

– Bien évidemment : vous achetez à chaque fois une place à un enfant méphitique et pouilleux afin qu’il fasse fuir les visiteurs des les salles où vous vous trouvez.

– Certes, mais je paie ses services en monnaie sonnante et trébuchante.

– Lorsque l’on vole la somme dont on s’est acquitté ce n’est pas ce que l’on peut qualifier de « payer ».

– Hum, au moins aura-t-il pu profiter de la visite au musée et aura-t-il eu l’occasion de faire quelques poches de bourgeois.

– Mais enfin, vous lui volez aussi le fruit de ses larcins!

– Il se sera entrainé. Je suis un philanthrope, et tout le monde me jalouse car je récolte ce que je sème. Allez donc vous entasser avec les misanthropes dans les salles bondées, pour ma part je continuerai à faire le bien tout seul. »

Gustave Doré

Cherche crâne ou bocal

Cherche crâne anthropoïde même de faible contenance ou bocal solide pouvant s’adapter sur cou chétif.

Suite à une bagarre contre une vieille grabataire durant laquelle mon arme s’est enrayée et mes lames cachées se sont brisées, mon crâne a été brisé. Je suis donc à la recherche de quelque chose pouvant faire office de tête de remplacement. Une simple fiole de chimie aurait bien fait l’affaire pour ma cervelle mais il me faut aussi y rentrer les yeux…

La fonction de l’artiste

La fonction de l’artiste est la même que celle de n’importe qui d’autre : brasser du vent en attendant d’aller se dissoudre dans une tombe, nourrir des nécrophages et fertiliser la terre de la nécropole où il sera inhumé. A la fin nous serons tous des artistes paysagistes, à notre façon de matière putrescible en attente.

 

Automobile

« Cette automobile peut vous mener où vous le désirez.

– Je désire aller voir le roi Arthur.

– Mais le roi Arthur est mort il y a de cela fort longtemps, si du moins il a bel et bien existé.

– Et alors?

– Et alors cette automobile ne permet ni le voyage dans le temps ni dans l’imaginaire.

– Alors précisez, mon vieux! Le temps et l’esprit sont des lieux, non-géographiques certes, mais des lieux tout de même.

– Bah, alors disons que mon automobile peut vous mener partout géographiquement et concrètement parlant, partout même où un train ne peut aller.

– Je désire aller sur la Lune.

– Vous êtes désespérant!

– Alors sous la calotte glaciaire de l’Arctique.

– Vous êtes affligeant et borné.

– C’est votre misérable automobile qui l’est! Elle ne vous servira qu’à de bien pitoyables voyages!

– Certes mais elle plait aux dames.

– Ai-je l’air d’une dame?! Vous par contre, mon vieux, commencez à vous poser des questions vu combien ce machin inutile a l’air de vous plaire. »

 

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