Francis Thievicz

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Sauvons l’authenticité

Nous avons trouvé un véritable château hanté, perdu au fin fond d’une forêt impénétrable habitée par des esprits et d’autres fééries, alors vous pensez bien…

Nous allons tout d’abord refaire la maçonnerie, repeindre, moderniser, poncer les bas reliefs macabres, brûler les idoles blasphématoires, changer les bougies en graisse d’enfants par des ampoules électriques. Le cachot où trainent les instruments de torture et les chaines dont se servent les fantômes pour effrayer les vivants seront astucieusement rénovés en latrines payantes. Les plafonds infernaux peints avec du sang humain seront lavés et des artistes contemporains auront la charge de les moderniser afin de dynamiser l’ensemble. Nous allons aussi terrasser les terrains alentours, drainer les marécages miasmatiques où roulent les feux follets, tracer des routes bien droites, chasser les sangliers anthropophages ainsi que les loups garous puis former une équipe de jardiniers qui s’occupera de ratiboiser les sous-bois, et désherber pour que les voitures puissent s’arrêter et les chevaux se reposer, car pour éviter que les lieux ne soient dégradés il faut de l’argent, et de l’argent nous ne pouvons en obtenir qu’en organisant des visites, donc aussi employer des guides, des gardiens, des agents d’entretien… Et tout cela causerait trop de soucis aux spectres (et nous sommes trop re$pectueux pour leur infliger quelque tourment que ce soit), nous allons donc les remplacer par des vampires acclimatés à la lumière diurne. La boutique de souvenirs sera au rez-de-chaussée là où actuellement les esprits des chants errent en griffant tout le monde (ne serait-ce pas une honte de les laisser agir ? ). Nous pensons aussi installer un confessionnal afin de prévenir toute hystérie. Un hôtel sera construit non loin, juste à côté du nouveau village qui hébergera les employés et leurs joyeuses familles.

Ah ! ça va être quelque chose que cet authentique château hanté perdu au milieu de nulle part.

Suivez l’odeur de grillé

« Excusez-moi mon cher, pourriez-vous m’indiquer où nous sommes?

– Vous êtes en Enfer !

– Ah mais que c’est mal indiqué, j’ai failli me tromper à la fourche un peu plus bas. Tenez, je vous confie mon fils. Je ne trainaille pas trop je suis attendu ailleurs. »

Où que l’on soit nous sommes sur l’une des rives de l’Enfer.

Suivez mon conseil car c’est la fin

Ce fut lorsqu’ils eurent besoin de roches de bonne qualité et que le jeune Albert leur conseilla de s’approvisionner dans la vallée de l’Uüba’hk que ça commença à se répandre. Je les vis passer de plus en plus nombreux, charriant d’antiques blocs en défonçant les vieilles voies pavées. Rien de bien nouveau que cette course effrénée dictée par la cupidité, pas plus inédit que leurs rires lorsque le vieil ermite les mit en garde en les avertissant du caractère sacrilège et périlleux de leurs agissements.

C’est que ce n’était pas un lieu étrange, les lieux étranges répondent encore à certaines lois, à certaines règles certes bizarres mais soumises à une certaine logique… C’était un lieu qui n’aurait jamais dû être là, qui n’était pas d’ici.

Ils crurent à des tremblements de terre lorsqu’ils s’effondraient au sol tous les jours à 14h18, tous pris d’un violent et soudain mal de mer. Les mouvements sardoniques des séculaires chênes, ils les attribuèrent au vent et aux corbeaux qui se mirent à pulluler. Les vapeurs explosives ? Des feux follets. Les curieuses différences entre les plans topographiques et la réalité ? De simples erreurs des cartographes. Les cadavres d’animaux inconnus trouvés dans des fosses ? Bah ! Il reste tant à découvrir, laissons les scientifiques chercher la petite bête et contentons-nous de travailler pour jouir du fruit de notre labeur. Ces tablettes d’obsidienne gravées à l’aide de griffes et représentant d’indescriptibles infamies ? L’œuvre d’enfants de la préhistoire. Les couleurs soudainement dansantes des rayons de la Lune ? La fatigue. Les constellations disposées de manière différente lorsqu’on les observe depuis cette vallée ? L’astrologie et toutes ces choses de bonnes femmes ; de toutes manières personne n’observe les étoiles. Les pierres parfaitement taillées de cet escalier en colimaçon qui descend dans les entrailles de la colline ? Le hasard, ou bien les restes d’un antique château recouvert par le fruit des âges. Qui sait ? Et surtout qui s’en soucierait ?

Non, je ne souffrirai plus que l’on me traite de misanthrope avec un sourire de dédain lorsque je honnirai l’espèce humaine quand de tels exemples s’offrent à nous. L’être humain est le chaînon manquant entre le minéral et l’animal ! Même les chiens ont déguerpi lorsque les sons de tambours ont commencé à retentir depuis les failles. Et même le lichen s’est laissé partir en poussière lorsque les empreintes de pas marquant même la roche sont apparues. Même les insectes fuyaient en colonnes quand ces cris gluants firent de cette vallée un lieu digne d’une description médiévale de l’enfer. Mais les Hommes, ah, les Hommes, eux, ils trouvaient toujours une explication scabreuse.  Alors vous m’excuserez mais je ne vais pas pleurnicher ni me porter volontaire pour aller les délivrer de leurs liens et des tortures qu’ils sont en train de subir. Je ne vais pas non plus me dresser face aux immondices qui vrombissent et rampent de plus en plus loin hors des frontières naturelles qui naguère les emprisonnaient encore, allant jusqu’à parfois errer dans nos rues, s’insinuer dans nos musiques et même dans nos rêves. Pourtant, même si désormais je n’ai plus d’estime pour vous tous qui êtes irrémédiablement aveugles, sourds et fous, j’ai encore assez d’empathie pour souhaiter à chacun de mourir plutôt que subir les périls que nous réservent ces choses.

Faites comme moi, choisissez votre moyen, pendez-vous, précipitez-vous du haut d’un pont, tirer-vous une balle dans la tête, ouvrez-vous les veines, avalez du poison, mais ne restez pas là à ne rien faire ou à espérer fuir. Il est déjà trop tard. Ecoutez. Ecoutez ! Le son est presque le même que le bourdonnement du silence, et pourtant…

L’énigme des pieds propres

« Kék’un t’a balancé aux cognes!

– Qui ?

– J’te dis pas qui, mais j’peux t’dire qu’il est venu au salon s’faire une pédicure avec l’blé.

– Ah ouais ? J’vais leur laver les pieds à tous, j’saurai qui c’est, parole de Jésus ! »

PS : Le tout premier éditeur des œuvres complètes de Monsieur Dieu souhaite préciser que la mention « Poisson d’avril » ayant été biffée, tout le caractère comique des livres devient [certes] moins évident à la première approche; de ce fait les libraires sont priés d’enfin disposer les ouvrages en question les rayonnages appropriés afin que les lecteurs les trouvent parmi leurs délices hilarants habituels.

D’accord, pas d’accord, peut-être pas

A quel café allons-nous ce soir? Bleu ou blanc pour la peinture de ma berline? Quelle maîtresse choisir cette année? Quel amant prendre pour cette semaine? Quel tampon pour ce formulaire? Quel défi que cette affaire administrative. Quel défi ce boulon à placer sur cette roue qui tourne dans le vide! Quel lourd marteau pour frapper les consciences. Pour frapper quoi?

Scepticisme, nihilisme, solipsisme, cynisme, ataraxie, et tant d’autres… Soyons lucides : les termes philosophiques ne concernent que les philosophes, dans la vie courante personne ne se pose aucune question existentielle, jamais! L’homme courant ne sait même pas qu’il est un animal, pour lui il est « humain » comme les mammifères sont des mammifères, comme les cailloux sont cailloux, comme les arbres sont arbres et comme les singes sont singes, mais lui il se sait humain.

Pourtant, avec tout ce goût franchouillard pour le synonyme, pourquoi faire économie d’inventions de mots pour retirer de la bouche des non-philosophes (ou des philosophes hors de leurs méditations de club ou de salon) ces termes inappropriés? Allez, oupla, posons, soyons des poseurs. « Regardez-moi, écoutez-moi, que je suis remarquable! »

« Je suis sceptique à propos de ce tapis… hum, peut-être en diagonal… oui comme ça ». Où est le scepticisme ici? Si Pyrrhon croyait en la réalité de la réalité et que cette scène se déroulait vraiment plutôt que n’être -comme tout- qu’une illusion, il se retournerait dans sa fosse de chien. Le scepticisme, est-ce donc cela : ne pas être sûr qu’un tapis est bien orienté pour faire bien, ou feng-shui?

Cessons de croire que la question de l’absurdité de l’existence, la réalité de la réalité, le fondement de la métaphysique, la notion de propriété, la notion de frontière et de limite (absolues), de l’objectivité et de la subjectivité, les discussions à propos de conscience ou de raison… cessons de croire que tout cela a un rapport avec quiconque du quotidien! Que les termes philosophiques restent cantonnés à la philosophie, et qu’on nous laisse nous investir dans nos vies sociales, matrimoniales, sentimentales, consuméristes, qu’on nous laisse nous contenter de notre quotidien plutôt que nous plomber avec le sens de la vie, le vide derrière chaque chose, la conséquence cosmique de chacun de nos actes, notre insignifiance dans l’univers…  Carpé dième, Only Guode Can Judge Me, Enjoy Cour Scacolalf, Futile me I’m famous. Profitons de notre bêtise, soyons sots et jouissons avec tout et n’importe qui et n’importe quoi. Il n’est pas venu de le temps de ne pas raisonner, il a toujours été là.

Boite, tu es libre!

Entendu ce jeudi soir au Club de Curiosités :

 » La morale me fait l’effet d’une chaîne : vous êtes capable de rallier Kowloon à Brest en deux mois sans cesser de courir, pourtant si vous avez des entraves aux chevilles vous serez moins efficace qu’un cul-de-jatte libre de tout mouvement.

– Mycroft, était-ce une raison pour couper le pied de ce pauvre bougre?

– Il s’était servi de son membre pour éteindre le début d’incendie qu’un jeune iconoclaste avait préparé dans une église. Avouez, comme avoir un tel pied devait être embarrassant! »

Excellemment

« S’élever au-dessus des autres serait donc un signe d’excellence… Eh bien! C’est que l’excellence est tombée bien bas. »

Le syphilitique, lors d’une excursion en âne au Pays de Nilbägnok

 

La censure rend libre

 » Sans censure il n’y aurait peut-être pas eu de contes, il n’y aurait pas eu de fables non plus.

– Hum…

– Après tout, il suffit de remplacer un personnage par un autre pour passer outre toute censure.

– Hum…

– Ainsi libre à chacun d’interpréter comme il le souhaite.

– Hum…

– Et cela oblige à faire preuve d’inventivité, à se surpasser, par exemple à n’écrire qu’une ligne sur deux en intercalant des leurres, en usant de symboles, etc. Après tout, imaginez que le meurtre ne soit plus condamné, l’assassinat ne serait plus l’un des beaux arts et deviendrait un plaisir plébéien.

– Hum…

– Certes mon interprétation de la censure est quelque peu optimiste mais pourriez-vous cesser de vous montrer si méprisant?

– Je ne suis pas dédaigneux, c’est seulement que je pense que la censure n’a aucun sens tant que l’on n’oblige pas les arbres et les fruits à porter des sous-vêtements. »

Est-ce que quand on a le droit de penser on ne se ressent pas le besoin de ne pas penser? La censure et l’oppressions ne sont-ils pas des gages de qualité incitant tout ce qui sort des sentiers autorisés, restreints et surveillés, à être de bonnes choses plutôt que le pire, le plus vénal, le plus abjecte, le plus malsain, etc., puisque rares, menacée et nécessitant une prise de réels risques?

Ne peut-on réellement pas censurer la stupidité un ou deux jours pour goûter au calme et au silence?

Me censurera-t-on si j’affirme que le dernier nombre de l’infini est impair ou qu’il y a toujours un nombre pair de nuages dans le ciel? Censurons-nous les étoiles en allumant les candélabres la nuit et en créant ainsi de la pollution lumineuse teintant même les nuages en violet? Pouvons-nous censurer le cri d’une mandragore? Si les flatulences sont censurées, devons-nous interdire la vente des haricots? Censurons-nous l’Histoire en détruisant les ruines et la nature pour construire des cahutes de briques pour bipèdes? Censurons-nous l’expression d’un arbre en le taillant? Censurons-nous l’intelligence en laissant les orateurs professionnels avoir et garder la parole? Censurons-nous la couleur d’une toile en peignant par-dessus?

*

Ne devrions-nous pas tous avoir le droit de choisir comment exprimer notre silence?

*

« le rire est un souffle diabolique, il déforme les linéaments du visage et fait ressembler l’homme au singe »

 

Un pacte intelligent

Il avait entendu que le musicien, afin de gagner en virtuosité, avait pactisé avec un démon en enterrant son instrument six heures durant le sixième jour du sixième mois dans la tombe supposée des anges électrocutés par leurs auréoles métalliques lors d’un orage.  Alors il enterra son enfant nouveau-né au même endroit, dans les mêmes circonstances, afin que celui-ci devienne virtuose dans la vie

Je suis un monstre… donc je me repoduis

Dieu a donc créé l’Homme à son image… Mais quelle bonne idée a-t-il eue là!

 

Les misanthropes priant Dieu ne sont pas différents de végétariens avec de la viande entre les dents. Seuls les tératologues et les décadents qui ont goût à l’émétique et au bizarre prennent plaisir à bavarder avec les dégénérés imaginaires.

 

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