Francis Thievicz

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Vos âmes sont toujours à vendre

 Nul n’ignore que Jésus-Christ a été de ces désœuvrés parasites mendiants, renvoyé de ses emplois de pêcheur, boulanger, menuisier, etc; il n’hésitait pas à troquer ses divagations prophético-ivrognesques; à quiconque ce jeunot échangeait la promesse de se taire contre quelques boules d’opium. Nul n’ignore non plus qu’il est mort sur la croix pour racheter les péchés de l’humanité. Or, escroc dans l’âme, roublard jusqu’au-delà de la tombe, le voilà qui fut croisé chez le marchand d’âmes trois jours après qu’on se fut enfin débarrassé de lui. Sacrifice, rachat des péchés, âmes sauvées, tout cela ne valait plus rien s’il était encore à trainer ses sandales dans les bordels cananéens, encore vivant; car ce qui a été censuré des évangiles c’est qu’il était revenu rendre tout ce qu’il avait racheté par sa mort. Vous avez été spolié (il les a revendus plus cher que ce qu’il vous les a achetées).

Rejoignez le camp des amers, les hordes démoniaques vengeresses, ceux que l’on ne dupe pas, ceux dont le Maître est un ami juste et permissif plutôt qu’orgueilleux et fourbe, devenez sataniste, rejoignez ceux qui s’inclinent devant l’ennemi INRI, inclinez-vous devant vous-même. Il n’y a aucun dieu vers qui aller, suivez votre main gauche, elle vous ouvrira la voie vers vous-même.

Extrait des Contes Montagnards de Louis Pastèche, paru en 1874

 

« Que Dieu soit avec vous.

– Merci mais je préfèrerais qu’il soit avec vous, j’en ai assez de l’avoir dans les pattes.

– Fort bien, mais si vous lui tournez le dos portez un solide pantalon parce que lorsqu’il voit des fesses… »

 

 

Envoyer boulet

Je m’afflige de voir trop souvent écrire « envoyer bouler ». Cela ne s’orthographie pas du tout ainsi!

L’expression vient de Lord Queiran qui, un jour que sa femme agissait en femme (donc de manière inepte et pénible) lui dit « Espèce de boulet, je vais t’envoyer loin, tu vas voir! » avant de la fourrer dans un canon et de faire feu.

De même lorsqu’on dit d’une femme qu’elle est canon, cela ne signifie pas qu’elle est désirable, cela veut dire qu’elle est de seconde main, qu’elle s’est faite canonner, qu’elle est de la chair à canon.

 

 

 

De la bonne manière d’ouvrir une banane

J’ai entendu maintes inepties à propos de la manière appropriée d’ouvrir une banane :

« En pressant l’extrémité basse.

– Non : en brisant l’autre.

– Non : en usant d’une aiguille pour la pré-découper puis d’un scalpel pour lacérer la peau.

– Non : en l’ébouillantant puis en la soumettant à la Question puis en lui faisant réciter deux Ave Maria pour finir par l’écraser avec des sandales.

– Cela n’a aucune importance! »

Tout ce petit monde a tort! La seule manière d’ouvrir une banane c’est de demander à sa domestique de l’ouvrir pour soi et de la présenter sur une assiette à dessert avec de la sauce au dendrobates.

 

Paradoxe du contre-ordre

N’écoutez aucun de mes ordres, ceci est un ordre!

*

Le fou croyait que le monde ne tournait pas autour de lui.

*

La différence entre prendre les bains en cure thermale et une douche en asile psychiatrique ce ne sont pas les gens mais la température de l’eau.

Afin de dormir pour l’éternité

« N’attendez plus rien de personne.

– Plait-il? Expliquez-vous, vous savez que je ne comprends la double négation.

– Je veux dire que je vous vois vous lamenter que ce vieux bouc ne meurt, mais tout le monde est toujours décevant, il ne faut attendre quoi que ce soit de qui que ce soit. N’attendez de quelqu’un qu’il trépasse, vous le feriez devenir un vampire.

– Croyez-vous?

– Certes. Mais… ah! ce vioc est allongé sur un sommier de plumes d’ailes de perdrix!

– Et?

– Et n’avez-vous jamais lu le Dictionnaire Infernal! Un malade ne peut périr ainsi alité.

– Mais il n’est pas malade : je l’ai empoisonné!

– Quelle différence? Il est malade d’empoisonnement, et après?

– Et après… Et après je saurai, je pourrai comparer avec vous.

– Avec moi?

– Eh bien hier vous avez bu le même poison que lui il y a une semaine, ainsi aurai-je un point de comparaison fiable, nous en aurons le cœur net au sujet de ces plumes de perdrix. »

*

Conseil aux sadiques : garnissez le cercueil d’un enterré vivant de plumes de perdrix, qu’il souffre quelques éternités.

 

 

Inhumer la surface, vivre en-dessous

« Mais quel terrible cauchemar je viens de faire : Je me réveillais dans un lit et dehors c’était si immense et lumineux … à en suffoquer ! Vraiment, rien ne vaut un bon cercueil ! »

Respectez les morts

De la chambre froide au four crématoire, attention aux coups de chaleur! Respectons les morts et évitons-leur les chocs thermiques.

Notice hygiénique et anti-crémation de M. Léonard et du Dr. Riviera, militants de la cause de la putréfaction naturelle

Pensez-vous sincèrement que sur les bûchers funéraires ou dans les fours nous mettons réellement les corps ? Croyez-vous que dans les cercueils inhumés sous le plomb et le marbre sont abandonnées des chairs froides et inertes aux nécrophages ? Avec tous les étudiants en médecine, les occultistes, les nécrophages, nécrophiles, possesseurs de cabinets de curiosités, couturières en mal de cuir décadent et laid pour leurs clients extravagants, etc. dont regorgent nos contrées, ce serait pure démence de gâcher une telle denrée.

Par décence nous laissons les objets de valeur dans le cercueil, afin que les profanateurs ne soient pas floués et que le système reste en place, mais sinon la propriété biologique abandonnée nous en disposons à notre guise; 25% des gains éventuels sont déduits de la facture à la famille, 35% si c’est un lot de deux pièces.

Léonard

Aux pieds de la lettre : certainement des chaussures

« Si c’est bien le coeur de la forêt que vous cherchez, docteur Riviera, rangez votre cornet auditif et effacez cette expression de surprise à chaque fois que vous tentez de trouver un pouls. Coeur de la forêt, c’est une expression.

– Et vous, crachez ce que vous avez volé au cadavre lors de notre visite au cimetière, parler une langue morte est aussi une expression, vous ne parlez aucune langue autre que la nôtre.

– Ah? Mais… je ne la mâche pas pour cette raison, seulement pour le plaisir.

– Tout comme moi : j’ausculte ces rochers et ces mousses pour mon seul plaisir. »

 

***

Van Gogh aura certainement prêté l’oreille à un voleur.

Lorsque l’on réussit à faire jurer à cet hydrocéphale que s’il avait la grosse tête il se suiciderait avec une arme à feu dans la bouche on annula sa commande pour un cercueil aux dimensions extravagantes.

Entre deux océans

Versomberlain

Nihil verum nisi … mors ?

C’était à l’époque où j’étais cocher, lorsque je faisais la ligne de M. à N. Nous étions sur le point d’arriver à l’auberge où nous devions passer la nuit mais j’étais pris d’une envie pressante et, prétextant la fatigue des chevaux, je m’en allai lever la patte contre un arbre, invitant par la même les passagers à m’imiter si besoin était, mais personne ne descendit, ce qui m’interpella parce qu’il y en a toujours un avec une vessie prête à exploser, à n’importe quel moment du voyage.

Je frappai à la porte mais personne ne répondit. Que je sois foudroyé par le jeune et fougueux dieu de l’orage si exécrable pestilence peut avoir existé ailleurs en ce monde ! Une puanteur acre, émétique, brûlant la gorge et incendiant les nasaux, qui crèverait l’œil valide d’Odin si cette horreur odoriférante était une lance.

Depuis la distance que j’avais prise en m’écroulant par terre dans le fossé je ne pouvais rien discerner dans les ténèbres de la voiture mais il me sembla que rien n’y bougeait. Je profitai de dételer les chevaux, afin de leur épargner de succomber aux miasmes, pour lancer quelques gravillons par la portière, mais là encore rien ne bougea.

J’expliquai la situation à un vieillard qui passait par là. Je le connaissais pour l’avoir croisé quelques fois, c’était un vieil équarrisseur amateur que rien ne devait répugner. Il me toisa d’un œil amorphe et méprisant en caressant les flasques rides de ses joues puis, sans piper mot, il s’engouffra dans l’obscurité étouffante et en tira trois corps.

« Ils sont morts, pour sûrs, asphyxiés.

– Qu’en savez-vous ? lui demandai-je.

– J’en sais que j’en ai vu des cadavres, et ça ç’en est ! Et ces lèvres bleues comme un ciel malade, ces langues gonflées comme celles des canards bouffés par les vers, ces yeux bovins… ils sont morts asphyxiés. »

Le manche de l’éventail d’une jeune voyageuse était pourvu d’un miroir de discrétion, je m’en saisis et le plaçai sous ses narines pour constater qu’effectivement aucune buée ne se forma à sa surface. Pourtant je restai circonspect ; quelque chose que je n’arrivais pas à identifier me faisait douter, et comme le vieux me devina tracassé il suggéra :

« Fourrez-lui un doigt dans l’œil, si ça réagit pas c’est que c’est mort.

– Voilà qui est tout à fait igno… »

Mais je n’eus pas le temps de terminer que le croulant tâta les globes oculaires sans provoquer la moindre réaction.

« Vous voyez, se voulut-il rassurant tout en ne pouvant contrôler les trémolos qui naquirent dans sa gorge. Vous voyez qu’ils sont bien morts. Bon, moi j’y vais, j’ai à faire.

– Une minute. Lui, ce jeune homme, probablement le fiancée de celle-là, j’ai vu sa poitrine se soulever.

– Ca arrive que les dépouilles dansent : les gaz, les nerfs, les muscles qui se relâchent… Ne cherchez pas, ils sont canés.

– Non, vous dis-je.

– Moi j’lui foutrai pas un doigt dans l’derrière.

– Plait-il ?

– Ben, hé… Vous savez, pour être sûr… »

Pourquoi procédai-je à cette abjecte vérification ? Et comment en vîmes-nous à évaluer leur état mortuaire par la molestation des chairs ventrales, par la torsion des parties intimes masculines, par l’ablation des mamelons, par la mise à feu d’une bouche dont nous brisâmes les mâchoires, par la scalpation d’une future mariée, etc. ? Je crois que nous avons voulu être trop zélés, ou alors nous sommes-nous quelque peu emportés. Toujours est-il que la mort n’aurait dû, alors, ne faire aucun doute, mais le vieux et moi tremblions de tous nos membres.

Je me remémorais toutes ces histoires macabres que ne se content les adultes que lorsque les enfants sont couchés, les rencontres avec le Diable, les sacrifices impies promettant la souffrance et le trépas d’un ennemi, les sorts de magie noire, les rites sataniques et païens… Toutes ces folkloreries, elles inondèrent mes entrailles pour me les faire vomir sur les pieds de mes feux clients. Combien aurais-je donné pour que ces trois personnes aux vêtements déchirés, aux yeux crevés, aux visages brûlés, violées par des voies aussi saugrenues que blasphématoires, combien aurais-je donné pour qu’ils ne se soient pas mis à râler, à souffler de voix rauques : « Arrivés ? Sommes-nous arrivés ? » tout en se roulant par terre dans leur sang et leurs tripes pour se trainer jusqu’au marchepied.

Devenu subitement fou, le vieux se mit à rire et à sautiller en s’infligeant tout ce qu’il proposait dans sa chanson : « Veux-tu être bonne et m’ôter les yeux ? Merci. Veux-tu me mordre la langue et en cracher un petit bout sur cette fleur, mon bel ange ? Merci. Veux-tu introduire ce couteau dans mon nez pour voir s’il saigne ? Merci. » etc.

Je m’évanouis, le temps que la Lune ne se lève dans la nuit et parcourt la distance de deux pouces tenus à bout de bras, le temps que les trois morts soient retournés à leur siège.

« …mon grand âge. Merci. Veux-tu qu’avec mes bras amputés je replace le cocher à sa place ? Merci. »

Et le vieux flatta le cheval de gauche en lui léchant le derrière et relança ainsi notre voyage.

Lorsque j’arrivai à l’auberge, que se passa-t-il ? Je ne pourrais vous le dire ; nous le l’avons jamais atteinte. Nous ne sommes jamais arrivés nulle part, et pourtant nous roulons beaucoup, vraiment beaucoup, et pourtant nous ne roulons pas en rond, toujours en ligne droite malgré le brouillard, et pourtant nous vérifions souvent, à l’aide de furieux moyens, que nous ne sommes pas morts !

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