Francis Thievicz

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Dans sa bulle

 » Gonflez-vous ce ballon pour survoler les montagnes?

– Quelle drôle d’idée, bien sûr que non! Je souhaite me faire une bulle… »

 

 

Concours Suicide Club et autres curiosités

Gagnez un Suicide Club et autres curiosités de Francis Thievicz.

Filmez l’amputation de votre main ou de votre pied, envoyez-nous la bande vidéo ainsi que le membre ôté, l’auteur de la troisième œuvre reçue remportera un exemplaire de Suicide Club et autres curiosités amputé de ses treize premières pages.

 

 

Suicide club et autres curiosités

 

Enterrons Notre-Dame de Paris

 » Mais que faites-vous avec cette pelle?

– Je pars pour Paris. C’est en France, en bord de Seine.

– Oui, merci, je sais où est Paris…

– Ah, c’est qu’à votre mine dubitative je croyais que vous l’ignoriez.

– Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est pourquoi vous prenez une pelle avec vous.

– Pour enterrer Notre-Dame de Paris.

– Mais pourquoi l’enterrer?

– Parce que la brûler sera encore plus difficile, et je trouve cela plus juste.

– …

– Les chrétiens, les serviles esclaves de la grande secte juive (N.d.a : l’expression est du grand H.P.L), ont construit leurs édifices sur nos lieux de cultes, il serait donc justice d’enterrer leur hideux machin et d’y construire l’un de nos temples originels.

– Encore avec cela?! Vous devez faire référence au Pilier des Nautes.

– En effet. C’est que véritablement tout cela me donne de l’urticaire. Voyez, c’est mon médecin qui m’a prescrit d’aller enterrer Notre-Dame de Paris.

– Mais ce médecin… c’est le docteur Riviera!

– Évidemment, d’ailleurs il vient avec moi, à lui aussi les religions monothéistes lui désordonnent la santé, elles lui infligent des bourdonnements à l’oreille toutes les heures, il pense qu’il devient aussi fou que De Nerval qui entendait sonner les cloches dans sa tête. Vous voyez, c’est donc on ne peut plus urgent! … Que faites-vous?

– Je viens avec vous, certains éléments architecturaux m’intéressent, mon jardin a besoin de décorations. Si vous échouez à enterrer le bâtiment au moins pourrez-vous m’aider à prélever quelque dîme païenne, cela aussi ne serait que justice, n’est-ce pas? Les impôts injustement payés au clergé par nos aïeux, plus les intérêts, je doute que la Grande Révolution suffit à les payer. »

Ne vous méfiez pas de ce que vous promettez

 » Mycroft, voilà qui est prodigieux, fis-je en ouvrant la boîte et en découvrant son contenu reposant sur son velours.

Mon camarade était en train de porter son absintheà ses lèvres, fier de lui, lorsqu’un pitoyable individu hurla à la terrasse du café où nous nous trouvions en ruant à travers tables et assoiffés. Un immonde personnage sans chapeau, et surtout sans main, qui agitait son moignon d’une manière fort belliqueuse :

 » Pour sûr, monsieur Mycroft, que vous êtes un vilain, cracha l’éclopé en pointant son poignet encore blessé vers nous. Pour sûr que vous êtes un méchant, continua-t-il peu inspiré dans ses vociférations.

– Allons mon vieux, vous m’aviez assuré que la vieille dormait à poings fermés, répliqua mon ami. L’affaire se serait si bien déroulée si vous aviez eu raison mais vous vous êtes trompé. Vous en aviez mis votre main à couper, ne l’oubliez pas…

– Mais c’était qu’une expression, couina le bougre.

– Expression ou pas estimez-vous heureux de n’avoir mis que votre main à couper et non votre tête ou… enfin… vous voyez.

– Mais enfin j’étais certain qu’elle dormait, je vous l’assure!

– Allez, vous me faites peine, s’affligea Mycroft en tirant la main de sa boîte et en la jetant à l’idiot qui n’arriva à l’attraper ni avec ses dents ni avec la main qui lui restait. Trouvez-vous une couturière pour vous la faire recoudre.

– Mais cela ne marchera pas!

– Alors pourquoi êtes-vous venu jusqu’ici m’importuner?

– Je… Je…

– « Je Je » rien du tout. Filez et laissez-moi montrer à mon ami le bocal qui renferme le gage de Riton Le Ripou, cet infâme cuistre qui a osé rétorquer « mon œil » quand je lui ai certifié que j’avais gagné une main.  »

Une loi contre les mauvaises plaisanteries!

 » Bonjour ma chère, pourriez-vous me donner votre nom ?

– Mon nom, ah mais c’est que je ne peux vous le donner, je l’ai justement égaré hier.

– Police, arrêtez cette femme pour plaisanterie pitoyable. »

Fin de siècle, début de soleil levant

 

 » J’ai trouvé un livre japonais! Je n’y comprends absolument rien…

– Ce n’est pas du japonais, c’est du français, vous tenez votre livre de côté.

– Les japonais, décidément, ils n’ont rien inventé. Je ne savais pas que leur langue c’était du français vu de côté. Ils sont bien tordus ces jaunes, tout de même. »

 

Crachat, virtiol et raison pure

 » Cette critique de la raison pure de Kant, je l’ai lue il y a peu.

– Que vous a-t-elle inspirée?

– Que malgré tout les seuls philosophes a être allé au bout de leurs idées ne sont pas allemands : ces teutons et autres blondinets à mâchoires carrées sont bien trop timorés, ils frôlent la métaphysique, ils grattent les squames du scepticisme et du solipsisme sans rien arriver à faire saigner de leurs idées. Allez, disons que le vieil Arthur avait eu l’audace dont ses compatriotes n’ont jamais été pourvus, mais était-il véritablement germanique? Ah je vous jure, tous ces Leibniz, tous ces…
– Mais que faites-vous? Pourquoi tout à coup cracher sur cette petite enfant qui vient nous vendre des allumettes?

– Eh bien, j’avais un glaire.

– En quoi est-ce que cela justifie de cracher sur le visage d’une pauvre enfant qui va gentiment de table en table à la terrasse d’un café?

– Tout d’abord c’est amusant! Ensuite j’aime la musique des pleurs de l’humiliation de bon matin. Ensuite ce que je dis c’est : Si tu as un glaire attends d’avoir quelqu’un sur qui le cracher. Et si tu as quelqu’un sur qui cracher mais le gosier sec, use de vitriol! Sois donc bon garde toujours un crachat sur toi.

– Plus le temps passe, cher syphilitique, plus je soupçonne votre maladie de gagner les régions cérébrales… et vous rendre admirable. »

 

 

Roulette russe

 » J’aime la joie de vivre russe, ce jeu avec le barillet d’un revolver chargé d’une seule balle, il n’y a qu’eux pour l’inventer. Ah! ces russes… cinq chances sur six de perdre, mais lorsqu’on gagne : quel feu d’artifice !  »

Ces mots que mon ami avait prononcés lors de notre dernière soirée avant qu’il ne s’en aille s’établir dans les terribles et sauvages contrées des Arkham-maritimes, ces mots prononcés avec son habituelle bonhommie d’insolent démon, je vais les faire graver sur sa pierre tombale.

J’ai appris qu’il avait triché à ce jeu de la roulette russe, il n’aimait pas perdre, il avait chargé cinq balles sur six, il a gagné. Tout le monde triche.

 

Aime la pauvreté

 » J’aime la pauvreté, balbutia Miss Stiple en pleine transe. Ces belles carcasses épurées de tout espoir, de toute conscience, de toute intelligence, ces bêtes de somme asservies et ni heureuses ni malheureuses de l’être, ces stoïques malgré eux, ces morts-vivants…

– Êtes-vous allée faire quelque séjour mystique en Inde, êtes-vous partie en retraite dans quelque grotte solitaire, êtes-vous rentrée en contact avec l’esprit de Diogène de Sinope?

– Mieux que tout cela, je me suis rendue en un Londres merveilleux, bien plus fascinant que celui des poseurs, prétentieux, pédants, bien-pensants, chrétiens, victoriens… Non, j’ai découvert un Londres peuplé de catins à deux sous, de gamins heureux de patauger dans leur fange au son des orgues de barbarie, de chambres où s’entassent des bestiaux humains, de soumissions parfaites, de miasmes putrides, de vermines, d’innommable sottise et d’incomparable acharnement à faire suivre les jours de peine aux jours d’affliction. Un domaine où rien de l’imaginaire, de la métaphysique, de la transcendance ne peut pénétrer; et mieux que tout : un domaine où le savon est interdit.

– Londres ainsi?

– L’East End, oui!

– Mais enfin, j’ai du mal à vous voir faire le voyage jusqu’en ces contrées.

– Quel matérialiste vous faites, mon ami. J’y suis allée par la pensée. Tenez, lisez cet ouvrage et osez me dire que vous n’avez pas envie d’empêcher l’un des bougres décrits à mettre fin à son calvaire, de toutes manières personne ne s’en souciera, vous passerez pour un héros alors que vous serez un parfait salaud : empêcher une telle épave d’en finir avec son existence. Venez me dire que vous n’avez pas envie de lui jeter les pires détritus et observer ce qu’il serait prêt à ingérer pour remplir son pitoyable estomac. Il y en a quelques-unes, de bonnes expériences anthropologiques ou philosophiques à opérer là-bas, en toute impunité.  »

 

Les bas fonds de Londres

http://www.leseditionsdelantre.com/?p=470

Cette âme ne porte pas de cravate, cet accusé ne porte pas de bras

 » Vous êtes accusé d’avoir assassiné trois personnes, monsieur. Que plaidez-vous?

– Non coupable. Ce que je désirais c’était savoir comment sont vêtues les âmes : je trouve cela étrange que lorsque les fantômes font leurs apparitions spectrales ils empruntent leurs anciennes apparences, alors que l’âme est censée s’être détachée du corps. Qu’à la limite un revenant soit vêtu de son suaire, pourquoi pas, mais un esprit en complet trois pièces…

– L’âme se souvient, commenta quelqu’un de l’assistance avant de se voir réprimander par le juge.

– Monsieur l’accusé, la curiosité ne fait pas de vous un innocent.

– Vous ne comprenez pas : ce que je souhaitais c’était mourir moi-même pour aller constater de mes propres… yeux, si je puis dire. Or mon doigt à ripé. J’arrive à appuyer sur la queue de détente mais le canon n’est jamais assez stable…

– Des doigts qui ripent si vous saviez combien j’en vois, ricana le juge en se tournant vers le greffier qui lui rendit un sourire mesquin. Vous êtes intrigué par l’apparence des âmes, moi je le suis tout autant du nombre d’accusés dont les doigts ont seulement ripé.

– Certes, mais moi, voyez-vous, lorsque je porte des chaussettes mes pieds suent gras, alors il n’est pas rare que mes orteils glissent.

– Fort bien, vous êtes déclaré non-coupable. Mais la prochaine fois que vous tentez de vous suicider, pendez-vous, à moins que vos orteils ne ripent et ne nouent un autre cou.

– J’y veillerai… mais je ne vous promets rien.  »

 

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