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Auteur : heresie Page 24 of 56

Nous ne pouvons perdre la raison

Si nous étions aussi pourvus de raison que nous le prétendons, nous n’imaginerions plus que la raison régit quoi que ce soit où que ce soit.

Si nous étions aussi pourvus de raison que nous nous le figurons nous cesserions de nous moquer de ces fous qui errent parfois dans les rues en scandant des stances qui nous paraissent insensées tout en s’agitant sans que l’on puisse comprendre pourquoi, nous saurions que ce fou n’agit pas plus vainement que nous, qu’il ne dit rien de plus absurde que qui que ce soit, nous perdrions l’illusion qu’il a perdu la raison, puisque personne n’en a.

Cahiers d’un mort-vivant Niet Nietov Nietavitch 1889

 

Une existence souriante

« Etes-vous contenté par votre vie? Chaque jour faire ce que vous faites, suivre le chemin qui est le votre dans ce désert de sens qu’est l’existence…

– Encore avec vos questions puériles?! Sortez le nez de vos bouquins et aérez vous les yeux et les oreilles, allez marcher dans la rue, vous promener, boire un verre dans un bistro, allez parler avec les gens, allez dans des magasins, feuilletez un journal… Vous verrez qu’aucune vie ne peut contenter qui que ce soit d’un tant soit peu digne! Alors pourquoi serais-je contenté de la mienne?

– Mais c’est que vous souriez en permanence…

– J’ai un double bec de lièvre, abruti! »

 

Véridique

Ce qui suit est inspiré d’une histoire vraie :

Dans les derniers rayons du soleil mourant saignaient des lueurs perçant les bourrasques de sable et de glace tourbillonnant entre les montagnes dressées par les insomniaques convulsions telluriques. Là, parmi les sifflements des vents, parmi la solitude et l’isolement, un castel d’obsidienne aux parois lustrées, un château d’un noir verni aux donjons torves et sardoniques, aux murailles imperturbables, aux créneaux aussi acérés que des dents de prédateur. Il gisait là, ce castel délétère, immonde incarnation de l’éternité souillant la mortalité, comme si même après la fin-des-temps il allait triompher de l’existence et aurait soin d’emprisonner la Mort dans ses geôles.            

Un fantôme glissa là sur les brumes nimbant les douves de mystérieux linceuls, apparue dans l’erreur de la réalité, une lucidité exceptionnelle dans un leurre intégral, le spectre d’une belle enfant qui se pencha sur un corbeau devenu pierre des éons de cela et qui reprit tout à coup vie pour béquer un œil de l’apparition et l’avaler tout rond avant de tous deux croasser, lui d’avoir été réveillé, elle de ne pouvoir retrouver le chemin de son tombeau.

Voilà… C’est tout. Ca s’est passé exactement comme narré au-dessus.

Gardez enchainée la distraction

« Allons mon bon ami, ne vous laissez pas aller au taedium vitae, il y a tant de choses merveilleuses à admirer.

– Je ne peux plus…

– Accompagnez-moi au sanatorium, j’ai chargé mon arme de cartouches à blanc, nous pourrons effrayer les tuberculeux et les voir avec langueur s’enfuir en s’époumonant et en crachant leur agonie en langoureuses salves gluantes.

– Je ne peux pas, je ne peux plus…

– Alors allons à la maternité, il y a toujours quelque enfant difforme abandonné après s’être libéré de sa geôle matricielle.

– Ah… J’aimerais encore me délecter de ce genre de spectacle, mais je ne peux plus.

– Allons, allons, il y a tant d’idiots à rencontrer, des prétentieux certains que leurs pitoyables connaissances politiques sont supérieures à toutes les autres, des arrivistes qui se vanteront que leurs richesses pécuniaires valent toutes les possessions intellectuelles, des vaniteux qui se prennent pour des Esseintes parce qu’ils lapent du nectar de foin, des fonctionnaires serviles qui ne doutent pas d’être utiles au monde, des instituteurs pareils à des fermiers gavant leurs ânes et leurs moutons d’inepties, des…

– Cessez, je ne peux pas, vous dis-je! Comme un sot j’ai voulu essayer ces menottes réputées inviolables, je me suis malencontreusement attaché au montant du chauffage et je ne sais plus où j’ai perdu les clefs. Je ne peux donc rien faire d’amusant à part… être moi-même le ridicule objet de moqueries.

– Ah, je savais qu’aujourd’hui j’aurai de quoi être heureux. Lorsque l’on aime le pire on a chaque jour de quoi se réjouir. Merci à vous, mon bon ami, de m’avoir distrait de mon propre taedium vitae sans m’obliger à courir les rues.

– Aidez-moi!

– Plaisantez-vous? Si je vous détache vous risquez de fuir, et s’il me prend l’envie, cette nuit, lorsque tout sera enténébré et vidé de sa populace, de jouir d’une magnifique et lamentable avanie, de savourer du pitoyable en chair, en os et en menottes, comment ferai-je? »

 

Eléonora

« Je suis issu d’une race qu’ont illustrée une imagination vigoureuse et des passions ardentes. Les hommes m’ont appelé fou ; mais la Science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence, — si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d’une maladie de la pensée, d’un mode de l’esprit exalté aux dépens de l’intellect général. Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l’éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent dans le vaste océan de la lumière ineffable, et, comme pour imiter les aventuriers du géographe nubien, aggressi sunt Mare Tenebrarum, quid in eo esset exploraturi.

Nous dirons donc que je suis fou. Je reconnais du moins qu’il y a deux conditions distinctes dans mon existence spirituelle : la condition de raison incontestablement lucide, qui s’applique au souvenir des événements formant la première époque de ma vie, et une condition de doute et de ténèbres, qui se rapporte au présent et à la mémoire de ce qui constitue la seconde grande époque de mon existence. »

Dites-le à ceux que vous aimez

J’arrive à distinguer les races canines, à différencier les chiens les uns des autres, mais en ce qui concerne les humains il me semble que c’est comme devoir jauger de la puanteur et de la laideur d’étrons dans des égouts bouchés. A ce degré-là d’abjection la dissemblance est aussi pertinente que celle entre une potion émétique et un liquide vomitif. Lorsque les égouts sont à l’air libre on appelle ça des rues.

Ni de cette espèce, ni de ce temps, ni de ce monde.

 

Le Club de Misanthropie ne vous accueille aucun jour de la semaine, ne venez ni nombreux ni seul.

Ne vous souciez pas d’être haï : concentrez-vous sur votre propre haine, développez-la.

Extase

Longtemps mes réflexions sur les dandys infligèrent aux traits de mon visage des rides profondes, des sillons de mépris, des reliefs épidermiques presque haineux, et pourtant quelque chose ne m’était pas tout à fait antipathique : leur volonté de dépasser leur condition (pas la transcender ni vraiment s’en dissocier, mais plutôt se jouer d’elle), de ne pas se soumettre à la norme de la masse. Affection donc fort peu honorable car (dépasser quoi? son apparence?) applicable à nombre de catégories de personnes (et nous savons bien que le monde est divisé en deux catégories : ceux qui ont une arme… et les autres).

Mais après réflexion, qu’importent les apparences : derrière le parfum chimique c’est le même relent nauséabond que celui de l’honnête aisselle du vagabond, derrière les poudres et les cosmétiques c’est le même visage putride que le cuir immonde de n’importe qui, derrière les mots choisis et les aphorismes de poseurs ce sont les mêmes échos creux que ceux des commères, derrière les mets raffinés ce sont les mêmes défécations, dans les tiroirs d’ameublements en bois exotiques richement ouvragés ce sont les mêmes espoirs navrants, sous les hauts chapeaux brossés et impeccables, sous les cheveux peignés et domptés, c’est le même esprit hédoniste et primaire que celui d’un bonobo.

Un œuf pourri est-il moins répugnant parce que sa coquille a été peinte? L’extase esthétique ne suffit qu’à ceux qui n’ont rien d’autre que l’apparence, ceux qui se sont justement pliés aux sens physiques, ceux qui se sont agenouillés devant leur prédestination animale. Honneur aux mangeurs d’ail qui expriment ainsi leur désire de ne se parler qu’à eux-même, honneur à ceux qui se lacèrent le visage pour paraître effrayant et abandonner les soucis du masque, honneur à ceux qui ont choisi quinze mots grossiers pour seul vocabulaire parce que se sont les seuls qui ont du sens, honneur à l’ascète qui a pour bols des crânes humains informes volés dans des cimetières, honneur à celui qui ne connait le nom d’aucun pays et d’aucune capitale mais sait parfaitement la géographie de ses rêves, honneur aux Diogène et aux Pyrrhon qui ont su ne pas laisser de trace dans l’Histoire, honneur aux sâdhus et à ceux qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes.

Ici un dandy pourrait répliquer quelque chose comme une remarque acerbe sur l’honneur, il n’aurait pas tort, cet œuf de Fabergé rempli de pourritures.

ОЗУ доктор!

Voici une histoire à la slave. Yра!

« Monsieur, réveillez-vous. Monsieur ? M’entendez-vous ? Ne gesticulez pas autant, cela fait grimper votre tension. Si vous m’entendez clignez des yeux. Ah, vous n’en avez plus, évidemment… Alors si vous m’entendez remuez les lèvres. Ah, cela non plus vous n’en avez plus. Ah ah ! Nous vous avons sauvé : vous vous êtes tiré une balle sous le menton, probablement pour vous suicider ? Étrange et inefficace méthode! L’ogive a traversé la langue, le palais, l’arrière du nez que nous avons dû amputer, un œil (nous avons énucléé les deux par précaution) et le front. Mais pas de soucis… Non, ne vous agitez pas ! Pas de soucis, nous vous avons sauvé.

« Mais, je dois dire, monsieur, que puisque nous vous avons aussi empêché de vous tuer nous sommes allés contre votre volonté. Voilà, désormais que nous vous avons ramené à la vie je place donc une arme chargée dans votre main, tâchez, si vous souhaitez mourir, de mieux viser. Oui voilà, parfait, pressez la détente.

« Ah ah, je l’avais chargé à blanc. Infirmière, nettoyez les brûlures de poudre, jetez-lui de la vodka dans la trachée et mettez ce monsieur en soins, nous lui en avons évité une belle ! Il s’en tire à bon compte : il aurait pu en mourir de son suicide. Yра !»

Et le доктор se rendit à son bureau pour se faire une injection narcotique car, comme l’a écrit Boulgakov : « L’homme ne peut travailler normalement qu’après une piqûre de morphine ». Et tout fut au mieux car de mélancoliques chants hurlés par des cavités difformes et ivres glissaient sur les neiges des steppes de la grande et éternelle Russie.

Je vous apporte la joie

« Allons mon ami, que se passe-t-il? Vous avez si mauvaise mine…

– Je… Je ne sais pas.

– Mais bon sang ressaisissez-vous : dans le monde des enfants meurent de faim, des femmes sont battues, des nouveaux-nés arrivent difformes à moitié crevés, des moribonds expirent encore et encore sans arriver à mourir. Ah voilà le sourire vous revient.

– Oh oui, continuez, continuez! Parlez-moi de chats écrasés, de chiens enchainés toute leur vie, de forêts abattues au nom du développement économique, décrivez-moi des usines vomissant des acides dans les rivières pour que tout le monde soit heureux de se lever tôt participer à l’industrie. Et les bagnards condamnés à tort, racontez-moi!

– Je vous raconterai pendant que nous irons à la morgue admirer les familles qui découvrent un frère, un fils ou un père mort. Nous glisserons des rats bien excités dans les cadavres, cela sera amusant. Ensuite nous placerons discrètement un objet volé dans la poche d’un jeune homme de bonne famille et nous alerterons la police.

– Vous êtes un si bon camarade! »

 

 

Des plumes transcendantes

Gontran le faisan n’était pas admiré parce qu’il savait tenir de longs discours assommants, il n’était pas non plus observé pour la beauté de son vol ni son endurance, pas plus qu’on ne vantait ses atours sans prestance. En vérité personne sinon les chasseurs les moins myopes et les vers qu’il picorait ne le remarquaient. Mais un jour Gontran trouva un paon fraichement mort, tout juste roide, à peine le ventre grouillant de cocasses mouches zozoteuses, et notre ami se dit : « Si je lui prenais ses plumes à ce vantard de paon, je serais enfin quelqu’un que l’on contemple, si à mon cul j’avais des yeux je pourrais voir les autres m’admirer. » Ainsi fut dit ainsi fut fait, le faisan planta des plumes de paon à sa queue, il en imita le braillement et adopta l’arrogance de circonstance, et effectivement tout le monde se mit enfin à le remarquer, ce faisan à la roue colorée. Et enfin le faisan fut heureux avec ses nombreux amis avides de belles apparences et toujours prolixes en éloges.

C’est que pour paraitre original il importe peu de l’être intérieurement. Personne ne se soucie de l’esprit puisque personne n’en a (on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. On ne peut rire des éclopés avec un handicapé… On ne peut rire des sots avec qui que ce soit). Mets-toi un anneau dans le nez pour paraitre un bœuf, orne ton cul de plumes étranges pour paraitre un paon, encorne ton nez pour paraitre une licorne ou un rhinocéros, porte tes binocles pour paraitre lucide et curieux, nul ne remarquera le subterfuge.

 

Voyez-vous le bonheur des fables c’est que dans le merveilleux elles instillent du non-rêve, de la réalité. Ah! mais que c’est bon de ne jamais pouvoir s’extraire du monde, de rester enchaîné à notre condition. Cela me donne envie de me déguiser en dronte et d’aller courir en forêt pendant la saison de chasse en narrant quelques fables…

 

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