» »
Auteur : heresie Page 27 of 56
« Est-ce que mes rêves m’avaient dévoré ? Fus-je écorché et ma chair remplacée par un tissu onirique ?
J’ai lavé ma cervelle au laudanum et au jus de belladone, ne resteront que l’essence d’autres mondes avec un arrière-plan de plomb et un arrière-gout de poudre noire. Du mercure dans mes veines, du saturnisme dégoulinant de mes pensées… Il n’est pas impossible que ma dissolution soit autre chose que le fruit de l’Yggdrasil auquel j’ai mis le feu, un fruit rôti.
Ceux qui s’agitent pour réclamer la liberté commune sont les mêmes qui sont incapables d’être libres en eux-mêmes. Qu’importe de pourvoir porter un chapeau rouge ou voter ou chômer ou chanter, tant qu’en soi on possède tout? »
Extrait de l’article « Comment devenir en évitant d’être un autre que soi » du numéro 7 de La gazette du syphilitique, tiré à un demi exemplaire en 1899
Peut-être sommes-nous tous coincés dans la tête de quelqu’un… dans la cervelle d’une tête réduite baignant dans du laudanum d’apothicaire estropié et fou. Peut-être que la tête réduite est une contrefaçon ouvragée en peau de bouc enragé et dément. Peut-être que cette fausse tête réduite en peau de bouc baignant dans un bocal rempli de liquide opiacé glauque est agitée par un enfant turbulent et roux, voire une jeune fille en pleine période d’expulsion de ses ovules infécondés qui exerce sa rage irraisonnée sur ce maudit bocal en attendant de recueillir l’infertilisé fruit de ses entrailles pour le mêler au laudanum rance. Ah, et nous qui sommes prisonniers dans les rêves de la tête réduite, que va-t-il nous arriver? Un squelette borgne et hydrocéphale, frère de la gamine en chaleur, pour laver ses os dans notre eau et jouer à Gulliver ou à Gargantua?
Dans notre maison tête-réduite nous attendons en cauchemardant…
« Mais que votre teint est pâle, n’aviez-vous pas dit que vous alliez prendre le soleil et les eaux à je ne sais quelle ville thermale?
– Si, les eaux étaient merveilleuses, que des gens très comme il faut, le soleil n’a jamais été voilé par le moindre nuage…
– Mais vos mains tremblent. De quelle tragédie êtes-vous donc victime?
– Oh, je n’ose le dire!
– Confiez-vous, cher ami.
– C’est que lorsque je suis rentré chez moi j’étais exténué par le long voyage en train et en fiacre, il faisait nuit, mes domestique étaient absents… Je suis tout de même allé me coucher, sans boire d’infusion ni allumer la moindre bougie, ni m’être déchaussé, ni m…
– Bien, bien, personne pour vous servir, mais ce n’est pas une raison pour suer à si grosses gouttes et faire perdre à votre peau sa décadente teinte hâlée de saison estivale…
– C’est que dans mon sommeil j’ai commencé à entendre des rires. J’ai cru mes domestiques revenus, même si je ne reconnaissais le timbre de leurs voix. Je les hélai mais ils ne répondirent pas, bien au contraire un grand silence se fit, un silence terrifiant.
– Et ensuite?
– Ensuite je suis resté sous mes draps. J’ai pu saisir dans les ténèbres un objet qui me parut faire office d’arme, et j’attendis.
« Des animaux chimériques, des visages abjectes parodiant l’humanité, des corps simiesques s’éventrant les uns les autres, tout cela se jouant sur le mur tandis qu’un spectre apparut au seuil de la porte qui s’était ouverte en grinçant sur ses gonds, une phosphorescence armée d’une longue dague ensanglantée, présence sardonique sans visage mais ne pouvant cacher ses sombres desseins.
« Puis ils rirent, de terribles éclats de rires comme peuvent en moduler les hordes barbares lorsqu’elles montent à l’assaut. Des chaos de chaines que l’on roulait au loin, des hurlements, des enfants dialoguant entre eux, une prière païenne, des litanies impies…
– Mais qu’avez-vous fait alors?
– J’ai pleuré, j’ai enfoui ma tête sous mes draps et j’ai pleuré tandis qu’on détruisait la vaisselle, le mobilier, qu’on rampait aux murs dans cette atmosphère glaciale. Voyez : j’en ai conservé de telles gerçures que le froid devait être pour le moins intense.
– Étrange que le Club de Curiosité n’ait rien vu, ils sont restés dans le kiosque de votre jardin tout la nuit. Ils y sont même probablement encore, ils vous attendaient pour le concert sur viole de terre que vous deviez offrir à la constellation de la Lyre…
– Bouge de bougre! C’est qu’alors ils m’ont joué un sale coup! »
Nous nous rendîmes à la rue F…. et trouvâmes embusqués les membres du Club, surpris de me voir avec notre victime.
« Pardon mais vous m’avez déjà infligé la nuit la plus cauchemardesque de ma vie!
– Pas du tout : toute la soirée nous avons veillé en silence, puisque les instruments sont dans la maison et que nous n’avions les clefs; mais rien : personne n’est passé. Vous deviez pourtant donner ce récital astral avec nous!
– Par contre, ajouta Riviera, vos voisins ont fait un boucan de tous les diables!
– Mais je n’ai pas de voisins, ils sont morts depuis 10 ans exactement et leur maison tombe en ruine…
– Alors c’est qu’hier soir vous avez dû confondre votre maison avec la voisine et… »
Si tout le monde imite, singe, reproduit, galvaude, ingurgite et régurgite sans rien créer par lui-même, se contente de se plier à son atavisme et à ses acquis, alors personne ne pense.
Si « je pense donc je suis » signifie qu’il faut penser pour être, alors personne n’est.
Le premier qui pense est le centre de l’existence.
Syllogisme? Rhétorique? Ombre sur les parois d’une caverne? Démence? Lucidité?
Solipsisme!
» C’est mon fils, aaaah! Ils ont enlevé mon fils.
– Mais qui donc?
– Les esstraterrestres. Les martiens. Ils étaient dans des aérostats verdâtres, ni organiques ni inorganiques, armés de bouteilles de vin rouge qui crachaient des rayons mauves transporteurs. Imaginez l’état dans lequel j’étais.
– Ivre?
– Non, je n’étais pas ivre, je suis sûr de ce que j’ai vu. Mais le pire… ah! le pire c’est qu’ils me l’ont rendu, mon petiot. Ah les saligauds, ils me l’ont rendu… Ils me l’ont rendu tout vieux et tout poilu mais toujours aussi petit. Damnés esstraterrestres! »
Nous sommes transportés dans une autre dimension. Une dimension faite non seulement de puanteurs étranges et d’inepties sonores lugubres, mais surtout d’ennui. Un voyage dans une contrée sans fin dont les frontières sont partout. Un voyage au bout des ténèbres où il n’y a qu’une seule destination : la fil d’attente elle-même.
Voici monsieur Vous. Monsieur Vous, comme vous le constatez, patiente derrière mais aussi devant d’autres personnes. Qu’attend-il? Pourquoi supporte-t-il aussi placidement les miasmes de ses congénères débitant de lamentables banalités et exhalant des miasmes putrides faisant regretter de ne pas être en visite dans une mine de soufre? Monsieur Vous aimerait le savoir, mais pour cela il devrait arriver à la fin de cette file d’attente qu’il ne sait pas encore circulaire.
» 15 ans que je ne me suis pas lavé la bouche, et je vous assure : pas une seule rage de dent, pas une carie, rien.
– Rien, c’est le cas de le dire : vous n’avez même plus un chicot.
– Eh bien oui, quand on ne possède plus quelque chose on ne peut plus en souffrir.
– Hum, cette assertion n’est peut-être pas tout à fait vraie, car sinon pourquoi souffrez-vous de migraines? »
Je mesure deux mètres treize, j’ai un nez pourvu d’une seule narine, mes oreilles sont collées à l’envers, j’ai très exactement cent quarante cheveux et quinze poils de moustache, je suis un homme mais mes seins sont si opulents que je dois porter un corset, en guise de chaussures je porte des croûtes de fromage lacées avec des brins de paille, mon robinet à pipi fait des tortillons troués formant des bosses tâchées sur mon pantalon, mais jamais on ne m’a regardé de travers, jamais on ne m’a toisé comme si j’étais un vulgaire monstre! On pourrait croire qu’il en est ainsi parce que je vis dans une famille consanguine depuis cinquante générations qui vit recluse mais c’est faux, je crois que c’est parce que je suis aveugle, de plus j’entends les oiseaux ricaner quand je passe!
» Je me suis croisée dans un miroir, tout de même : que je suis jolie!
– Un miroir fait de la droite la gauche, et pour peu qu’il ait quelques imperfections ci et là, un tain de mauvaise qualité… Et puis… Cela ne m’étonne pas qu’un miroir vous fasse paraitre belle : ne reflète-t-il pas une image inverse à la réalité? Assurément vous deviez avoir aussi l’air pourvue d’une intelligence extrême… »
Reflet putride de vanité












