« Quel vacarme !
– C’est Francis Thievicz qui tape à la machine à écrire.
– Francis Thievicz ? Mais n’est-il pas mort hier ?
– Si, mais il ne le sait pas encore. »
Textes de Jacques Rigaut
*
« Je serai sérieux comme le plaisir. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent. Il n’y a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. On peut par charité l’éviter à quelques-uns, mais à soi-même ? Le désespoir, l’indifférence, les trahisons, la fidélité, la solitude, la famille, la liberté, la pesanteur, l’argent, la pauvreté ; l’amour, l’absence d’amour, la syphilis, la santé, le sommeil, l’insomnie, le désir, l’impuissance, la platitude, l’art, l’honnêteté, le déshonneur, la médiocrité, l’intelligence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Nous savons trop de quoi ces choses sont faites pour y prendre garde ; juste bonnes à propager quelques négligeables suicides-accidents. (Il y a bien, sans doute, la souffrance du corps. Moi, je me porte bien : tant pis pour ceux qui ont mal au foie. Il s’en faut que j’aie le goût des victimes, mais je n’en veux pas aux gens quand ils jugent qu’ils ne peuvent endurer un cancer). Et puis, n’est-ce pas, ce qui nous libère, ce qui nous ôte toute chance de souffrance, c’est ce revolver avec lequel nous nous tuerons ce soir si c’est notre bon plaisir. La contrariété et le désespoir ne sont jamais, d’ailleurs, que de nouvelles raisons de s’attacher à la vie. C’est bien commode, le suicide : je ne cesse pas d’y penser ; c’est trop commode : je ne me suis pas tué. Un regret subsiste : on ne voudrait pas partir avant de s’être compromis ; on voudrait, en sortant, entraîner avec soi Notre-Dame, l’amour ou la République.
Le suicide doit être une vocation. Il y a un sang qui tourne et qui réclame une justification à son interminable circuit. Il y a dans les doigts l’impatience de ne se serrer que sur le creux de la main. Il y a le prurit d’une activité qui se retourne sur son dépositaire, si le malheureux a négligé de savoir lui choisir un but. Désirs sans images. Désirs d’impossible. Ici se dresse la limite entre les souffrances qui ont un nom et un objet, et celle-là, anonyme et autogène. C’est pour l’esprit une sorte de puberté, ainsi qu’on la décrit dans les romans (car, naturellement, j’ai été corrompu trop jeune pour avoir connu une crise à l’époque où commence le ventre) mais on en sort autrement que par le suicide.
Je n’ai pas pris grand chose au sérieux ; enfant, je tirais la langue aux pauvresses qui dans la rue abordaient ma mère pour lui demander l’aumône, et je pinçais, en cachette, leurs marmots qui pleuraient de froid ; quand mon bon père, mourant, prétendit me confier ses derniers désirs et m’appela près de son lit, j’empoignai la servante en chantant : Tes parents faut les balancer, — Tu verras comme on va s’aimer… Chaque fois que j’ai pu tromper la confiance d’un ami, je crois n’y avoir pas manqué. Mais le mérite est mince à railler la bonté, à berner la charité, et le plus sûr élément de comique c’est de priver les gens de leur petite vie, sans motifs, pour rire. Les enfants, eux, ne s’y trompent pas et savent goûter tout le plaisir qu’il y a à jeter la panique dans une fourmilière, ou à écraser deux mouches surprises en train de forniquer. Pendant la guerre j’ai jeté une grenade dans une cagna où deux camarades s’apprêtaient, avant de partir en permission. Quel éclat de rire en voyant le visage de ma maîtresse, qui s’attendait à recevoir une caresse, s’épouvanter quand je l’ai eu frappée de mon coup de poing américain, et son corps s’abattre quelques pas plus loin ; et quel spectacle, ces gens qui luttaient pour sortir du Gaumont-Palace, après que j’y eus mis le feu ! Ce soir, vous n’avez rien à craindre, j’ai la fantaisie d’être sérieux. — II n’y a évidemment pas un mot de vrai dans cette histoire et je suis le plus sage petit garçon de Paris, mais je me suis si souvent complu à me figurer que j’avais accompli ou que j’allais accomplir d’aussi honorables exploits, qu’il n’y a pas là non plus un mensonge. Quand même, je me suis moqué de pas mal de choses ! D’une seule au monde, je n’ai réussi à me moquer : le plaisir. Si j’étais encore capable de honte ou d’amour-propre, vous pensez bien que je ne me laisserais pas aller à une si pénible confidence. Un autre jour je vous expliquerai pourquoi je ne mens jamais : on n’a rien à cacher à ses domestiques. Revenons plutôt au plaisir, qui, lui, se charge bien de vous rattraper et de vous entraîner, avec deux petites notes de musique, l’idée de la peau et bien d’autres encore. Tant que je n’aurai pas surmonté le goût du plaisir, je serai sensible au vertige du suicide, je le sais bien.
La première fois que je me suis tué, c’est pour embêter ma maîtresse. Cette vertueuse créature refusa brusquement de coucher avec moi, cédant au remords, disait-elle, de tromper son amant-chef d’emploi. Je ne sais pas bien si je l’aimais, je me doute que quinze jours d’éloignement eussent singulièrement diminué le besoin que j’avais d’elle : son refus m’exaspéra. Comment l’atteindre ? Ai-je dit qu’elle m’avait gardé une profonde et durable tendresse ? Je me suis tué pour embêter ma maîtresse. On me pardonne ce suicide quand on considère mon extrême jeunesse à l’époque de cette aventure.
La deuxième fois que je me suis tué, c’est par paresse. Pauvre, ayant pour tout travail une horreur anticipée, je me suis tué un jour, sans convictions, comme j’avais vécu. On ne me tient pas rigueur de cette mort, quand on voit quelle mine florissante j’ai aujourd’hui.
La troisième fois… je vous fais grâce du récit de mes autres suicides, pourvu que vous consentiez à écouter encore celui-ci : Je venais de me coucher, après une soirée où mon ennui n’avait certainement pas été plus assiégeant que les autres soirs. Je pris la décision et, en même temps, je me le rappelle très précisément, j’articulai la seule raison : Et puis, zut ! Je me levai et j’allai chercher l’unique arme de la maison, un petit revolver qu’avait acheté un de mes grand-pères, chargé de balles également vieilles. (On verra tout à l’heure pourquoi j’insiste sur ce détail). Couchant nu dans mon lit, j’étais nu dans ma chambre. Il faisait froid. Je me hâtai de m’enfouir sous mes couvertures. J’avais armé le chien, je sentis le froid de l’acier dans ma bouche. À ce moment il est vraisemblable que je sentais mon cœur battre, ainsi que je le sentais battre en écoutant le sifflement d’un obus avant qu’il n’éclatât, comme en présence de l’irréparable pas encore consommé. J’ai, pressé sur la gâchette, le chien s’est abattu, le coup n’était pas parti. J’ai alors posé mon arme sur une petite table, probablement en riant un peu nerveusement. Dix minutes après, je dormais. Je crois, que je viens de faire une remarque un peu importante, si tant est que… naturellement ! Il va de moi que je ne songeai pas un instant à tirer une seconde balle. Ce qui importait, c’était d’avoir pris la décision de mourir, et non que je mourusse.
Un homme qu’épargnent les ennuis et l’ennui, trouve peut-être dans le suicide l’accomplissement du geste le plus désintéressé, pourvu qu’il ne soit pas curieux de la mort ! Je ne sais absolument pas quand et comment j’ai pu penser ainsi, ce qui d’ailleurs ne me gêne guère. Mais voilà tout de même l’acte le plus absurde, et la fantaisie à son éclatement, et la désinvolture plus loin que le sommeil et la compromission la plus pure. »
***
Grâce à des dispositifs modernes, l’A.G.S. est heureuse d’annoncer à ses clients qu’elle leur procure une mort assurée et immédiate, ce qui ne manquera pas de séduire ceux qui ont été détournés du suicide par la crainte de « se rater ». C’est en pensant à l’élimination des désespérés, élément de contamination redoutable dans une société, que M. le ministre de l’Intérieur a bien voulu honorer notre Établissement de sa présidence d’honneur.
D’autre part, l’A.G.S. offre enfin un moyen un peu correct de quitter la vie, la mort étant de toutes les défaillances celle dont on ne s’excuse jamais. C’est ainsi qu’ont été organisés les express-enterrements : repas, défilé des amis et des relations, photographie (ou moulage du visage après la mort, au choix), remise des souvenirs, suicide, mise en bière, cérémonie religieuse (facultative), transport du cadavre au cimetière. L’A.G.S. se charge d’exécuter les dernières volontés de MM. ses clients.
NOTA. — En aucun cas, l’établissement n’étant pas assimilé à la voie publique, les cadavres ne seront transportés à la Morgue, ceci pour rassurer quelques familles.
…Et un jour on donna à l’évidence un nom.
***
Si les maladies mentales n’existaient pas, quel art resterait-il? Si les maladies mentales n’étaient pas inventées et renouvelées, quels problèmes irait-on s’inventer pour se plaindre et se faire plaindre? Si l’on commercialise un placebo onéreux, inventons dans la foulée une maladie que le médicament prétend soigner.
Un employé de Panurge sous anxiolytique est-il en réalité un poète en camisole qui joue du tampon sur pré-imprimés au lieu de faire ce que tout son être réclame : lacérer une feuille avec une plume sanglante et partir pour ses rêveries?
The Whole Wide World :
Si on n’était pas là,
il y aurait plus de gens comme toi.
Socialement inaptes,
détestant tout…
qui parlent de leurs idées pompeuses
que personne ne veut entendre.
Si tu ne prends pas d’initiatives…
tu deviendras un vieillard malheureux,
seul chez toi, sans amis et sans vie!
« Je ne suis pas un artiste, je suis une œuvre d’art. »
Joseph Merrick, Elephant man, et d’autres poseurs après lui
Voilà qui, je l’espère, clôt tout débat sur les prémices de l’art moderne, tous ces copieurs/suiveurs déconstructivistes, futuristes, surréalistes, dadaïstes, cubistes, sphéristes, pyramistes, dodécaèdriste, etc… La première œuvre d’art moderne était Joseph Merrick!
Joseph, Elephant man, Merrick, il est jojo ou il est pas jojo? Iä iä Jojo fhtagn
Et parce que certaines femmes sont de grandes admiratrices du grand Jojo et qu’elles souhaitent lui ressembler sans avoir à passer dans les mains de chirurgiens esthétiques véreux, voici la méthode :
« Vous savez quand tout à coup quelqu’un nous parle et c’est comme si nous n’avions plus été là. L’on ne sait combien de temps s’est écoulé, ce qui a été dit ni ce qui a été fait. On s’exclame alors « j’étais ailleurs! ».
– Je vois, mais pourquoi me parlez-vous de cela?
– Foundmap.
– Albert Foundmap? Quel rapport avec ce jeune poète autoproclamé?
– Vous rappelez-vous combien il était fasciné par le vide, le mystérieux, le fantasque, et tout ce genre de choses?
– Je me rappelle surtout qu’il se vantait de n’avoir jamais écrit ses vers qu’avec une plume imaginaire et seulement dans l’air qu’il expire.
– Certes, mais cela avait un sens, je m’en rends compte désormais car, voyez-vous, il y a une semaine j’ai observé ce qu’il écrivait dans la brume matinale à la roseraie du parc.
– Eh bien?
– J’ai voulu savoir ce qu’il écrivait et j’ai lu : « J’ai trouvé où est Ailleurs, j’ai décidé que ce sera ma demeure! »
– Eh bien?
– Eh bien quelques heures plus tard il a été retrouvé catatonique!
– Et vous pensez qu’il a donc trouvé où est Ailleurs? Qu’il est désormais pour toujours ailleurs?
– Avouez que ce serait beau!
– Ce serait surtout niais.
– Ah mon ami… un jour vous retrouverez le cadavre de l’enfant que vous étiez et peut-être cela fera-t-il saigner votre cœur calcifié par la maturité.
– Oh assez de ces puériles sornettes, le cadavre de mon enfance je l’ai momifié, l’ai vêtu de vert, et exposé dans mon cabinet de curiosités aux côtés d’une fée aux ailes dorées que, pan!, j’ai abattue avec mon .45 tandis qu’elle m’incitait à ma défenestrer en prétendant que je pouvais voler si je le voulais. »
« Je me suis rendu l’autre soir à ce Club dont je vous ai parlé il y a quelques temps.
– A quel club faites-vous allusion, mon vieux ? Celui auquel vous avez présenté le fameux espérantiste tchèque ?
– C’est bien celui-ci amiko, le Club de Curiosités. Une assemblée d’énergumènes tous aussi tortueux les uns que les autres et qui s’évertuent à rechercher des cas encore plus dégénérés que les leurs.
– Il faudra vraiment que vous me présentiez à cet Henry, un jour ou l’autre.
– Trouvez donc un sujet intéressant et je verrai ce que je peux faire. Dernièrement je leur ai présenté l’une des trouvailles que j’ai faites dans un marché souterrain pour archéologues amateurs de tout poil.
– Et donc ?
– Ils ont dépassé toutes mes attentes, les bougres ! Imaginez un peu un hydrocéphale qui, sur les conseils peu avisés d’un syphilitique, s’est mis en tête d’engloutir la tsantsa sud-américaine que j’avais apportée dans l’espoir saugrenu que sa tête rapetisse ! »
Sylvain-René de la Verdière, directeur Des Deux Zeppelins
« Je ne vois en Laura Bridgman qu’un individu qui a eu l’audace d’incarner la condition humaine. Combien ont tant osé vraiment devenir ce qu’ils étaient : sourds, aveugles et muets?
– Hein? Je ne voye pas ce que vous disez. Moi j’suis pas aveugle, ni sourd, ni muet; je suis comme les autres : meilleur que tous. »
i am blind, waiting in line
***
« Avez-vous remarqué qu’elle porte une alliance? Il a bien de la chance celui qui épouse une femme qui ne peut voir son visage ni entendre ses inepties, ni même en vocaliser elle-même.
– Comme un animal empaillé, mais qui ferait la cuisine.
– Et qui vide et lave le pot de chambre!
– Oh, mon vieux, il faut que je me trouve une aveugle, sourde et muette moi aussi.
– En effet, car votre autruche empaillée me dépite et votre épouse commence à me fatiguer; c’est qu’il n’y a pas que vous qu’elle ennuie, moi qui suis son amant je…
– Plait-il?! »
Il ne s’agit avant tout que d’un quiproquo dont la société est responsable ! Mon client est de peu d’instructions scolaires mais de grande instruction onirique ; il croit ce qu’on l’a laissé croire… Orphelin il a passé sa tendre enfance à errer dans les rues en mendiant de quoi subsister, comment le blâmer de n’avoir eu foi qu’en les contes qu’il entendait narrés dans les chaumières des bonnes familles au coin du feu tandis que lui grelottait allongé dans la boue et la paille sale ?
Tôt il fut employé à se faufiler dans les cheminées pour les ramoner, c’est lors, dans les répugnantes et suffocantes ténèbres, qu’il se prit à se raconter ses propres contes merveilleux, à y trouver son air et sa lumière.
Laissez-moi terminer, monsieur le juge, je vous en prie, vous allez tout comprendre. Plus tard mon client a été employé par un maréchal ferrant à battre le fer, un emploi répétitif qui mettait à rude épreuve son corps certes encore jeune mais déjà perclus de douleurs dont la vie l’avait affligé. Mais son cerveau, lui, était déjà trop vieux, trop épuisé, pour encore trouver refuge dans les mondes oniriques. Le soir il était si fourbu qu’il n’avait pas même le temps de rêvasser qu’il sombrer dans le vide de sommeils aussi vides que le cœur d’une femme, aussi monotones qu’un ciel nocturne pollué par la flamme d’un bec-de-gaz, aussi froids que le marbre d’une dalle funéraire.
Un dimanche pourtant, seul moment de répit dans son calvaire, tandis qu’il faisait la manche allongé sur les marches de l’église (un emploi au salaire bien maigre puisque les bigots préfèrent payer l’Eglise plutôt que suivre les préceptes christiques et faire l’aumône), il croisa deux gentlemen qui le prirent en pitié.
« Ola le pouilleux, voilà pour toi un peu d’opium bien huileux. Mâche-le et ton dimanche sera savoureux ! »
Il fit comme les philanthropes le lui offraient et il redécouvrit le sourire… pour mieux s’abîmer le lendemain dans une amertume plus noire que l’âme d’un arriviste provincial parti à la capitale.
Le dimanche suivant les deux mêmes gentlemen passèrent et demandèrent :
« Cet opium a-t-il été bon pour ton âme de laborieux ?
– Oh oui, messieurs, encore, par pitié, encore et je deviens votre esclave !
– Es-tu tant en manque de rêves ?
– Oui-da, en terrible manque de rêves depuis que j’ai du poil tout le menton.
– C’est scientifique, seuls les enfants savent rêver. Nous n’avons plus de cette enfance parfumée que l’on nomme opium, hélas, essaye donc l’alcool, bien que cette dernière drogue ne serve pas vraiment à rêver mais seulement d’excuse à moduler des sottises sous couvert d’ivresse, elle pourrait peut-être te porter secours. »
Mon client, monsieur le juge, était de peu d’instructions, je l’ai déjà dit plus tôt, et de ce dialogue traduit par un épuisement morbide le pauvre à l’esprit exténué n’avait retenu que deux éléments : seuls les enfants savent rêver, scie-ntifique, bien que la définition admise de ce mot lui fut inconnue la sonorité lui évoqua quelque chose de prométhéen.
Alors comment l’en blâmer, lui qui fut si influençable, lui qui n’avait eu que le rêve pour seul havre – un havre tel un Avalon aux rivages brumeux dont les courants nous éloignent chaque jour – d’avoir scié les oreilles et les yeux de ce pauvre enfant qui sortait de l’église pour les placer sur son propre visage? Ce n’était pas en y pensant à mal, il désirait à nouveau voir et entendre comme il le faisait naguère, avec cette insolence juvénile qui endure la réalité sans crainte car elle n’existe véritablement que dans le secret onirique.
Par mon plaidoyer je ne réclame pas une instruction obligatoire permettant à chacun de comprendre que le terme scie-entifique n’a pas de rapport direct avec les scies, je ne réclame pas non plus que les masses laborieuses soient épargnées par l’épuisement -il faut qu’ils se tuent au travail comme nous nous tuons à gratter du papier-, mais pourquoi ne pas vendre le laudanum sans ordonnance et à si bas prix que chaque citoyen pourrait s’en jeter un petit godet chaque soir ? Quant à mon client faites-en ce qu’il vous plaira…
Comme chaque 2 Janvier depuis cinq ans il plia un linge propre en cinq, le rapporta sur ses genoux, déboucha la fiole d’éther et en aspira avidement le gaz volatile, non comme un pingre mais ainsi qu’un assoiffé passe sa langue sur ses lèvres où roule une sueur salée lorsqu’il aperçoit enfin une source d’eau fraîche. Il appliqua le goulot sur le tissu, renversa le tout, attendit trois secondes ainsi, puis plaqua le carré prometteur sur ses voies respiratoires.
Ces structures, ce son, toujours les mêmes. Il oubliait à chaque reprise, et pourtant se rappela qu’il oubliait à chaque fois sans pouvoir préciser la suite; un déjà-vu que seul l’éthéromane connait.
D’abord la complexion de la réalité se disloqua, tout se délita dans une obscurité bouillonnante où surgissaient des tourbillons de néant fertilisant la conscience. Il savait qu’il connaissait la suite mais se laissa surprendre par son image pointant un soleil couchant entre un ciel invisible et une mer blanche. Par bravade il ordonna à son bras physique d’imiter l’image éthéré mais alors tout fut rompu.
Il répéta alors l’opération, encore et encore, sûr qu’il y avait un message caché, hermétique pour ainsi dire, dans l’inlassable répétition de ces faits : l’amnésie, la déconstruction des formes, le bourdonnement monotone et cosmique qui glisse du grave à l’aigu, et invariablement son bras pointant l’orbe moribond entre deux plans incolores.
On trouva son corps trois jours plus tard, flottant entre le sol et le plafond. On pouvait à loisir le faire se mouvoir d’avant en arrière, de gauche à droite, mais le translater verticalement restait interdit par des lois inconnues de tous les timorés qui ne respirent que du prosaïque air et ne se nourrissent que de vulgaires espoirs logistiques. Ce fut son concierge, bourru et mal dégrossi, ce qui ressemblait le plus à un ami pour le solitaire défunt coincé entre ciel et terre, qui apprit aux agents de police que le cadavre volant était bizarre, qu’il cherchait quelque chose, qu’il rentrait chez lui avec une grande fiole d’éther tous les 2 Janvier de chaque année, la même fiole que celle qui gisait là, par terre, à moitié brisée.
L’hypothèse d’un effet de l’éther sur ce drôle de mort ne fut pas retenu : l’éther n’a pas les mêmes propriétés que l’hélium; et après tout combien faudrait-il d’hélium pour qu’un corps restasse ainsi en suspension! C’est que nul ne songea que chez certains sujets de valeur c’est le corps qui se soumet à l’esprit plutôt que l’inverse; des cas certes trop rares pour seulement servir d’exception, considérons-les d’ailleurs comme une autre espèce!
Il semble que pour en arriver à la station debout un animal doit évoluer en crétin.
Mettez un singe debout il apprendra très vite à crier pour ne rien dire – il se pourrait même que son vocabulaire évolue pour nommer cette manie conscience ou art ou philosophie ou poésie. Il est pourtant étrange que les oiseaux se tiennent sur deux pattes et chantent naturellement si bien tandis que l’être humain ne vocalise que des répugnances émétiques et qu’il doive passer tant de temps à apprendre à chanter.
Extrait des carnets préparatoires de Charles Darwin… du moins probablement
Pour ma part je (ne) vous souhaite (pas) une bonne année, compagnons d’infortune, car si vous lisez ceci vous aussi vous avez hérité d’un bien piètre patrimoine génétique (à moins que vous ne soyez un bienheureux anencéphale, auquel cas je doute que vous lisiez vraiment ces mots). Ayez de l’empathie la prochaine fois que vous jouez un mauvais tour par pure misanthropie, rappelez-vous que personne ne peut grand chose à sa monumentale médiocrité, il est lui aussi maudit (et aussi médiocre que vous d’ailleurs, mais d’une autre manière; tout et relatif, n’est-ce pas)… mais que cela ne vous empêche pas non plus de le tourmenter! Jouez de mauvais (et cruels!) tours pour vous amuser, non par malveillance… Cela change tout! (ou probablement pas…)
« Est-ce vraiment la peine de fêter une minuscule année de plus à la longue histoire de la nullité? »
Le syphilitique et tout le Club de Curiosités
Fièrement propulsé par WordPress & Thème par