Francis Thievicz

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Attendez, ça ne sera jamais votre tour

Nous sommes transportés dans une autre dimension. Une dimension faite non seulement de puanteurs étranges et d’inepties sonores lugubres, mais surtout d’ennui. Un voyage dans une contrée sans fin dont les frontières sont partout. Un voyage au bout des ténèbres où il n’y a qu’une seule destination : la fil d’attente elle-même.

Voici monsieur Vous. Monsieur Vous, comme vous le constatez, patiente derrière mais aussi devant d’autres personnes. Qu’attend-il? Pourquoi supporte-t-il aussi placidement les miasmes de ses congénères débitant de lamentables banalités et exhalant des miasmes putrides faisant regretter de ne pas être en visite dans une mine de soufre? Monsieur Vous aimerait le savoir, mais pour cela il devrait arriver à la fin de cette file d’attente qu’il ne sait pas encore circulaire.

 

 

Dents migraineuses

 » 15 ans que je ne me suis pas lavé la bouche, et je vous assure : pas une seule rage de dent, pas une carie, rien.

– Rien, c’est le cas de le dire : vous n’avez même plus un chicot.

– Eh bien oui, quand on ne possède plus quelque chose on ne peut plus en souffrir.

– Hum, cette assertion n’est peut-être pas tout à fait vraie, car sinon pourquoi souffrez-vous de migraines? »

 

 

 

Je ne suis pas un monstre

Je mesure deux mètres treize, j’ai un nez pourvu d’une seule narine, mes oreilles sont collées à l’envers, j’ai très exactement cent quarante cheveux et quinze poils de moustache, je suis un homme mais mes seins sont si opulents que je dois porter un corset, en guise de chaussures je porte des croûtes de fromage lacées avec des brins de paille, mon robinet à pipi fait des tortillons troués formant des bosses tâchées sur mon pantalon, mais jamais on ne m’a regardé de travers, jamais on ne m’a toisé comme si j’étais un vulgaire monstre! On pourrait croire qu’il en est ainsi parce que je vis dans une famille consanguine depuis cinquante générations qui vit recluse mais c’est faux, je crois que c’est parce que je suis aveugle, de plus j’entends les oiseaux ricaner quand je passe!

Miroir miroir

 » Je me suis croisée dans un miroir, tout de même : que je suis jolie!

– Un miroir fait de la droite la gauche, et pour peu qu’il ait quelques imperfections ci et là, un tain de mauvaise qualité… Et puis… Cela ne m’étonne pas qu’un miroir vous fasse paraitre belle : ne reflète-t-il pas une image inverse à la réalité? Assurément vous deviez avoir aussi l’air pourvue d’une intelligence extrême…  »

 

Reflet putride de vanité

Testez votre santé mentale

« Avez-vous testé votre santé mentale?

– Non, jamais.

– Prenez ces dés et jetez-les.

– Voilà, et alors?

– Et alors vous avez échoué!

– Pourquoi?

– Parce que vous m’avez lancé les dés au visage, il fallait les lancer sur la table.

– J’ai peut-être échoué mon test de santé mentale mais moi au moins je ne donne pas des dés à un fou pour qu’il me les jette au visage! »

 

J’arrive

Tu ne me sais pas encore remonter le long de ta jambe, grimper, encore et encore jusque là où tu ne pourras plus que t’agiter en vain, te gratter pour mieux m’énerver. Je te mordrai pour le principe, mais ce n’est pas là le meilleur : je ne me repais que de tes tremblements, je n’étanche ma soif qu’à la source de ta sueur froide. De mes pattes je caresserai ta peau, affectueusement, pourtant comme tu trembleras! Tu sauteras de ci de là, mais pas plus haut que moi. Et même quand je ne serai plus là mes pas fantômes tu ressentiras.

 

Taedium vitae

 » Je ressens une telle douleur à vivre…

– Je le sais bien.

– Ah, êtes-vous vous aussi mélancolique?

– Non, je ressens de la douleur à vous savoir en vie. »

Ainsi soliloquait un gentleman tout sauf fou qui parlait à son reflet dans l’eau verdâtre d’un bassin.

 

Le jour du Seigneur est un autre jour

« Chaque jour que Dieu fait je suis heureuse.

– Mais, Madame, Dieu a cessé de faire des jours depuis vingt-et-un ans et il a déclaré dans un communiqué officiel qu’il n’en ferait plus aucun!

– Ah, damnation!

– J’ai un marche-pied, si cela peut vous aider à surmonter votre détresse.

– Merci, vous êtes bien brave. »

 

Hygiènisteries

« Brossez-vous les dents pour être en bonne santé. Mangez des fruits, des légumes, buvez liquide, ingérez solide, respirez de l’air, ouvrez les yeux lorsque vous marchez… Ne mettez pas vos mains dans un hachoir, ne vous allongez pas sur des rails de chemin de fer ni même une route pavée. Peignez-vous les cheveux, n’avalez pas de papier enduit de poison.Faites infuser votre thé sans plonger vos doigts dans l’eau bouillante. Ne coupez pas vos ongles de pied en les rongeant avec vos dents, à plus forte raison si vous venez de vous les brosser (vos dents, car si vous venez de récurer vos ongles et êtes assez souple, allez-y!). N’approchez vos moustaches fraichement cirées de flammes. Ne sautez pas du haut d’une falaise sans avoir ajusté vos bretelles. S’il y a danger fuyez. Ne beurrez pas votre beurre mais beurrez votre pain. Lassez vos chaussures, mais pas l’une à l’autre. Si votre verre de cristal se brise il faut que le vin soit d’un prix supérieur au verre pour que vous puissiez envisager oser laper le liquide répandu. Vous exposer à des sons trop aigus, trop graves ou trop féminins peut occasionner de sévères désordres nerveux. Être poli purifie le foie, être aimable assainit la rate.  »

Extrait de Hygiène, modernité et sérénité

1898

 

 

Sisyphe heureux?

Faut-il imaginer Sisyphe heureux? Un individu anodin satisfait d’œuvrer absurdement, comme n’importe quelle bête de société… Pourquoi pas. Après tout, pour s’en convaincre il suffirait de contempler les sourires qui ornent les lèvres de nos congénères usant de leur conscience et de leurs aptitudes analytiques avec autant de succès que des taupes usant d’un traité d’astronomie; tous contentés par leurs jours vains succédant à leurs jours absurdes. Pourquoi Sisyphe serait donc différent?

Mais je n’y crois tout de même pas : Sisyphe était un malin et un insoumis, il l’a bien démontré. M’est avis qu’il était certes plus ou moins heureux mais seulement parce qu’il ne se contentait pas de monter son rocher à la cime de la montagne pour le voir dévaler jusqu’en bas… et recommencer. Je pense qu’il avait non pas sublimé son tourment mais qu’il l’avait métamorphosé en amusement : A chaque ascension il devait probablement placer tout le long de la pente des choses à écraser, des corps, des amphores, des armures, des troncs, des œuvres d’art, des miroirs, et maints autres objets. Ainsi, succédant presque instantanément à chaque déception de voir le rocher retomber, il pouvait se réconforter en se délectant de la vue et de la mélodie de la destruction. Rien n’est plus délectable que la destruction.

Pas moins absurde que la tâche initiale, ne justifiant en rien de perpétuer sa laborieuse existence d’esclave, mais une certaine expression de la liberté.

… Ainsi « la vie continue »

« Pfeuh, pfeuh » cracha le syphilitique en jetant des pavés au hasard dans des devantures des magasins fermés.

 

Il n’y a peut-être qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux, la première question est de savoir que détruire.

 

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