Francis Thievicz

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Des chassures pour audacieux et audacieuses

« Mais que sont encore ces horreurs ?

– Ma dernière invention ! Ou plutôt l’adaptation d’une vieille chose.

– Eh bien, allez-y, expliquez-nous quel en est la fonction…

– Cela sert à produire un son lorsque l’on marche, une sonorité flasque, gélatineuse, gluante, évoquant tout à la fois le batracien en copulation et la chute d’une fluide défécation sur un sol fangeux. De plus, comme les pieds sont à l’air, on peut empuantir l’atmosphère tout en laissant claquer la semelle sous le talon grâce aux deux ficelles passant par les orteils, ce que les antiques sandales n’autorisaient qu’au prix d’un nœud lâche et d’irritations. Sans compter que l’on doit fort bien nettoyer la rue de sa crasse en incrustant la saleté sous ses ongles, mon invention est donc presque d’utilité publique, les pieds seront certes sales mais les rues d’une relativement plus grande propreté. Et puis, avouez, quelle attitude grotesque l’on peut avoir en évoluant avec ces choses aux pieds.

– Votre esprit va toujours puiser dans des prodiges de démence ! Hélas personne n’osera jamais porter ces… comment les appelez-vous ?

– Des tongs. Et croyez-moi, pour paraphraser Nietzsche : « Soyons sûrs que les gens seront capables de porter des tongs aux environs de l’an 2000 », je suis certain qu’à cette époque-là la décadence aura opéré de tels progrès que les femmes porteront des pantalons courts dévoilant la naissance de leurs protubérances fessières et auront goût, pour accompagner ce spectacle, de s’octroyer l’élégance de produire des bruitages d’amphibiens et une démarche de bossu dégénéré. C’est déjà le cas depuis longtemps en extrême-orient, ça le sera en occident bientôt, très bientôt, croah croah croah ah ah»  

 

En voyage de noces et d’os brisés

 » Savez-vous si le rocher de la Loreleï est si haut et abrupte qu’on le prétend?

– Mais pourquoi me demandez-vous cela?

– Car je compte demander en mariage mademoiselle Ôttoberline, et si elle accepte de l’amener en noces sur le Rhin et à ce romantique rocher.

– Cette vieille peau richissime? Mais elle n’arrivera jamais à monter à la cime!

– Si je l’aide elle l’atteindra bien, et du moment qu’elle peut en tomber c’est tout ce qui importe. Un accident est si vite arrivé… Imaginez-moi veuf et riche à me crever les tympans de silences, noble à m’en faire rallonger le nom de deux lignes, et surtout châtelain du castel hanté de l’ÜbergottKaos. »

 

 

 

 

 » Vous allez être hanté!

– Assez riche pour être hanté dans un château perdu dans des bois maudits jouxtant une rivière où se noient maints désespérés attirés là par nul ne sait quelle œuvre… Mon rêve va enfin se réaliser! »

 

 

 

 

 

Je ne suis pas comme tout le monde

« J’ai demandé à dix de mes connaissances de mon âge et de ma condition de noter scrupuleusement ce qu’ils faisaient pendant une semaine, heure par heure. J’ai aussi moi-même suivi mes propres instructions.

Puis, lorsque la semaine se fut écoulée, j’ai mélangé les petits carnets, puis j’ai prié quelques personnes de les lire et de me dire quel carnet était différent, pas comme les autres, brillait par son originalité, détonnait dans la morosité quotidienne. Damnation, saperlipopette, on m’a répondu qu’ils étaient indifférents, qu’ils auraient pu tous, absolument tous, être écrits par la même personne! « Ils sont tous normaux » entendis-je.

Pfeuh, quel manque de discernement! Moi je ne suis pas comme les autres, et ce n’est pas parce que tout le monde se croit différent d’autrui, ce n’est pas parce que je fais pareil que tout le monde, que je ne suis pas différent! Non, je suis exceptionnel, même quand je marche dans le même sens que la foule, moi, je ne pas pas pareil, même si je suis vêtu de la même façon, même si je me rends aux mêmes endroits, même si je bois les mêmes alcools, même si je pense un peu pareil, même si je discute avec tout le monde sans me faire remarquer, même si le compte-rendu de ma semaine est le même. J’en suis convaincu, je suis si extraordinaire, extra-ordinaire. Leur vie, à eux, je n’en voudrais pour rien au monde, elle ne vaut pas la peine d’être vécue, tandis que la mienne… »

Anonyme

 

Pompe à sang

 » Ma machine est absolument révolutionnaire, oui, absolument, ré-vo-lu-tio-nnaire! Placez cette aiguille creuse dans une veine, reliez le tuyau jusqu’à la pompe et libérez le ressort. En trois seconde, oui, vous entendez bien, trois secondes, pas une de plus, les cinq litres de sang du corps humain sont aspirés. Pour vous suicider sans douleur, mais aussi pour momifier un moribond : car grâce à ma machinerie les organes, par un effet d’aspiration inédit, se vident si rapidement qu’ils ne nécessitent aucun traitement chimique post-mortem. Essayez-la au moins une fois ou soyez remboursé deux fois! »

 

Ne t’ennuie pas : fais rien

 » Qu’est ce que tu fais?

– Rien, c’est plus simple, et ça me prend tout mon temps »

 

Tiré du Ballon fantôme

 

 

Vivre de sa plume

 » Je vais désormais vivre de mes plumes, et j’incite tous les artistes à faire ainsi.

– A vivre de votre plume, au singulier. C’est ce que vous vouliez dire, n’est-ce pas?

– Je dis comme je veux, et ce que je veux c’est vivre de mes plumes, au pluriel! »

Pingreries d’opiomane

 » Il se dit, à propos de Sarmadankua Nahasapeemapetilon, que la prodigieuse longueur de sa barbe ne serait pas la conséquence d’un pari qu’il aurait perdu, ni à quelque acte ascétique que ce soit, mais seulement à une avarice lui interdisant de se rendre chez un barbier ni même de payer ni ne serait-ce que louer des ciseaux.

– Pis : un matin je l’ai trouvé rampant sous mon lit, tentant de dérober l’urine de mon pot de chambre. Comme je l’avais attrapé par la barbichette et lui promittais de nouer son machin plein de poux à la rambarde de l’escalier pour le punir il m’avoua qu’il était opiomane et que pour économiser sur le narcotique il faisait infuser l’urine pour en extraire une manière de laudanum du radin…

– Mais voilà qui est tout à fait lamentable.

– En effet, lamentablement stupide. Tout le monde sait que faire infuser de l’urine d’opiomane détruit tous les alcaloïdes intéressants. Il faut le boire pure et encore tiède.  »

 

Vis longtemps et servilement

Que signifie liberté dans une société où il est interdit de choisir la manière dont on va mourir? Je t’épargnerai de sortir du droit chemin, un soir où tu dormiras paisiblement j’emprunterai ta vie, je ne te la rendrai que de l’autre côté.

 

Joy induction

« Je n’en pouvais plus de tout haïr, il me fallait tout aimer, voilà comment je suis devenu scatophile. Depuis je vis dans une allégresse permanente.  »

Manfred Schmit

 

Un nouveau voyage

« Il me semble que j’ai voyagé partout, et où je ne suis pas allé j’en ai lu les récits de voyage. J’ai lu à peu près tout des encyclopédies modernes, connais, il me semble, toutes les religions. Je ne lis plus qu’avec lassitude, je n’utilise ma loupe, mon microscope et mon télescope que par habitude sans plus jamais m’émerveiller devant une nouveauté. L’inédit fantastique m’est devenu un simple souvenir, après toutes ces soirées spirites, ces nuits à faire danser les objets en compagnie de sorciers, ces lévitations en méditation, ces ordres donnés à des végétaux conscients, ces machineries complexes à vapeur, à moteur à explosion, à fluides éthérés, ces engins sous-marins pénétrant les cités mythiques, ces monstres rencontrés, ces jardins explorés, ces galeries cachées de castels en ruine sondés…

– Allons, il doit bien avoir quelque chose que vous n’avez pas connu, vous êtes encore jeune.

– Jeune, certes, mais hélas désœuvré et insomniaque : lorsque les autres dorment je suis éveillé et je suis âgé du double de ceux nés à la même date que moi, d’autant que je ne me soucie ni de famille ni de bienséance sociale ni de politique ni de rien.

– Et le voyage dans l’espace?

– Hélas j’ai eu la mauvais idée de… enfin vous savez… le professeur Altaïr Lyre et son obus creux…

– Que comptez-vous faire alors?

– Explorer la mort.

– Un voyage sans retour!

– Oh je verrai sur place mais sans ce voyage en perspective je crois que j’aurais envie de me suicider… »

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